Les masques du populisme italien

mardi 29 avril 2014, par Lynda Dematteo

Thèmes : démocratie

Version imprimable fontsizeup fontsizedown

Cet article est le développement d’une intervention faite dans le cadre du cycle de conférences « L’ethnologie va vous surprendre » organisé par le Musée du Quai Branly les 29 et 30 juin 2013.

Dans la périphérie de Trieste, à quelques centaines de mètres de la frontière slovène, se trouve la Rizerie de San Sabba, un camp d’extermination nazi établi en territoire italien. Durant la visite, j’ai remarqué une affiche de propagande anti-française produite par l’occupant. Cette affiche disait en substance que les Français n’étaient pas fiables, car ils avaient toujours manifesté le plus grand mépris à l’égard des Italiens qu’ils assimilaient à des bouffons. En réalité, les Français sont loin d’être les seuls à considérer l’homme qui incarna physiquement l’Italie pendant 20 ans comme un « bouffon grotesque ». Cette image tient du stéréotype culturel et ré-affleure périodiquement. Au lendemain des élections politiques italiennes du mois de février 2013, des commentaires désobligeants ont filtré dans la presse européenne suscitant des réactions scandalisées au sud des Alpes. Le président de la République, Giorgio Napolitano, a même refusé de rencontrer le leader du SPD, Peer Steinbrueck, parce qu’il avait déclaré, en apprenant les résultats, « qu’il avait été horrifié par la victoire de deux clowns » [1].

L’historiographie anglo-saxonne, notamment, raille systématiquement l’homme d’Etat italien et néglige ses spécificités politiques et culturelles. De fait, ce sont traditionnellement les détracteurs étrangers du fascisme qui ont promue cette interprétation, même si cette insistance sur l’histrionisme de Mussolini aura contribué, au fil du temps, à masquer la violence de son régime. La fortune du film de Charlie Chaplin, Le Dictateur, n’y est sans doute pas étrangère ; et cela, même si son réalisateur et acteur principal, quelques mois seulement après la sortie en salles, condamna publiquement sa propre satire, car après la « nuit de cristal » il n’était plus possible de rire des deux dictateurs européens [2].

Comment se fait-il que le comique et la catastrophe politique soit si étroitement liés dans le passé et le présent de l’Italie ? Pour tenter de répondre à cette question, il faut commencer par regarder ces leaders comme le ferait un Italien de la rue. La bouffonnerie ne doit pas être perçue uniquement comme une manière de redimensionner le pouvoir, car c’est en réalité une arme de séduction redoutable qui sert les objectifs propagandistes de ceux qui savent la manier. Il faut la considérer avec le plus grand sérieux. Le petit refrain « Shoah-na-na » entonné par Dieudonné le prouve suffisamment.

Benito Mussolini : le masque de tous les fantasmes

Il fallait rappeler en ouverture que la bouffonnerie a une histoire lourde qui renvoie aux pages les plus sombres de l’histoire non seulement italienne, mais également européenne. Le premier masque qui tente de donner corps à la communauté nationale, c’est Benito Mussolini : l’ancêtre, le fantôme, celui qui hante encore l’imaginaire des Italiens. Ce parallèle entre les figures politiques contemporaines et les masques de la Commedia dell’arte m’a été inspiré par Pier Carlo Masini, un historien de l’anarchisme et du socialisme, auteur d’un petit essai sur le succès populaire de Benito Mussolini intitulé La Maschera del dittatore. Pier Carlo Masini souligne dans son étude que le Duce n’hésitait pas à faire valoir ses origines romagnoles et mettaient en relief, par son langage et ses attitudes, les stéréotypes relatifs à son appartenance régionale (notamment son côté matamore et son machisme). À en croire les témoignages de ses proches, le chef fasciste était même affligé d’érotomanie. Cette virilité sur-jouée fut un gage de succès politique parce qu’il conforta des nationalistes italiens qui se sentaient humiliés après le premier conflit mondial. Depuis lors, la culture populaire italienne a réinvesti cet imaginaire de multiples façons, jusqu’à faire du Duce un « bourreau fasciste des cœurs » [3]. Selon certains, Benito Mussolini serait même l’un des sex symbol du XXe siècle comme le prouve les nombreux ouvrages sur la vie sentimentale et sexuelle parus récemment en Italie. Le film de Marco Bellocchio, Vincere (2009), s’inscrit dans filon particulièrement rentable. La persistance de ces représentations est en réalité plutôt inquiétante… Les contemporains de la dictature, et non des moindres, ont très tôt dénoncé les forces pulsionnelles que déchaîna le fascisme. Dans Eros et Priape, paru en 1967, le célèbre écrivain lombard, Carlo Emilio Gadda assimile le fascisme au stupre collectif.

Les leaders italiens s’inspirent sciemment des manières d’être du dictateur, car ils savent que cette figure exerce encore une forte séduction sur une large partie de l’électorat : le crâne rasé du leader socialiste Bettino Craxi, le « celodurismo » [4] de Bossi, les « bunga bunga » [5] de Silvio Berlusconi et les prouesses physiques de Beppe Grillo renvoie bien évidemment à un imaginaire fasciste. L’expression du nationalisme italien passe en effet par le culte de la personnalité et les affirmations de puissance. Mais avec Bossi, Berlusconi et Grillo nous sommes bien sûr dans la parodie.

Nous analyserons ces trois leaders contemporains comme trois masques médiatiques dont on appréciera les caractéristiques sémantiques et les effets de séduction dans un contexte où les politiciens sont délégitimés. L’anthropologie peut contribuer à expliquer le succès durable de ces figures politiques que l’on qualifie de « populistes ». Tous les trois se caractérisent par leur vulgarité. Ils se présentent comme des hommes extérieurs à l’univers politique classique et font valoir leur hostilité au Parlement. Ce sont tous les trois des parvenus, de parfaits autocrates et des mufles. Même s’ils s’expriment à travers trois médias différents (la tribune, la télé, le net), leur populisme est avant tout un langage. C’est autour de leurs corps que se cristallise la ferveur dont ils font l’objet. Ces leaders réveilleraient des « instincts animaux » comme l’affirment les philosophes italiens. Ils suscitent chacun à leur manière une forte polarisation dans l’électorat : on les aime ou on les déteste ; ils ne laissent personne indifférent. Ce sont leurs « fautes de goût » qui les caractérisent aux yeux des Italiens (le médium levé de Bossi, le bandana de Berlusconi, la sueur de Grillo, etc.) ; mais, ce qui est perçu comme une dégradation du langage et des mœurs politiques hors d’Italie, peut aussi être saisi comme une forme de virtuosité communicationnelle par une partie de l’électorat italien. Ces leaders sont des acteurs et font preuve d’un art de la performance tout à fait remarquable dans un pays où les plateaux de télévision sont devenus la scène principale ou le « lieu du politique » pour reprendre la terminologie de Marc Abélès [6].

Le recours au comique caractérise un rapport négatif au politique que les Italiens ont coutume de qualifier comme « antipolitique ». Les sociologues italiens estiment qu’environ 30% des électeurs sont hostiles à la politique en tant que telle et qu’ils reportent leurs voix (lorsqu’ils votent effectivement) sur les leaders qui extériorisent leur rancœur à l’égard du système parlementaire. Les politiciens jouent de ce sentiment de rejet de la politique qu’ils alimentent par ailleurs. Malgré ce qu’ils affichent, ces trois hommes connaissent parfaitement les arcanes du pouvoir. Dans leur parti respectif, ce sont des chefs incontestés (du moins jusqu’à ce que leur cote flanche) et ils ont compris comment séduire l’électorat dans un pays qui a une tradition antiétatique qui s’enracine dans le processus d’unification lui-même. Ils savent capter l’hostilité de l’homme de la rue à l’égard du pouvoir tout en l’exerçant. Pour mieux saisir leur mode d’exercice du pouvoir, nous nous efforcerons à chaque fois de spécifier le comique (et donc la force de séduction) de ces trois leaders.

Umberto Bossi : « faire l’idiot » en politique

Umberto Bossi est drôle malgré lui, en cela il réactualise un type comique spécifique, l’idiot de la Commedia dell’Arte, l’arlequin des vallées du Nord de l’Italie. Le masque dans la tradition italienne, c’est la matérialisation expressive de l’autochtonie la plus irréductible. Umberto Bossi aura eu le génie d’extérioriser et d’emphatiser sa simplicité d’homme du Nord, un peu rustre et expéditif. Il incarne pour ainsi dire physiquement ces petits entrepreneurs de province poursuivis par le fisc. C’est en imitant son style (avec des variantes régionales) que les membres de son parti diffusent son message fédéraliste, voire sécessionniste. En s’élevant bruyamment contre le formalisme de l’univers institutionnel, les élus de la Ligue du Nord ont aboli le montage symbolique de la représentation politique dans les années 1990 : le recours au langage dialectale parce qu’il symbolise l’extériorité, la pureté et la transgression carnavalesque a joué un rôle tout à fait centrale dans cette entreprise. Les discours de la Ligue sont sciemment « folklorisés ». Dans la tradition de la Commedia dell’arte, les masques parlent un langage dialectal et exhibent avec fierté les caractéristiques de leurs cités d’origine. En dépit de leur pluralité, ils jouèrent un rôle tout à fait central dans la formation de l’identité italienne en se faisant les vecteurs de l’italianitude des marginaux, de tous ceux qui sont de fait exclus de la haute culture latine [7], tout en incarnant une masculinité particulièrement virile, presque animalesque.

Les observations ethnographiques que j’ai conduite aux tournants des années 1990-2000 m’ont ainsi amenée à considérer avec la plus grande attention la figure du leader de la Ligue. Bossi est un personnage tout à fait caricatural et tellement contradictoire qu’il en devient comique [8]. Il se prétend « padan » (c’est-à-dire celte), mais il s’est toujours comporté comme un parfait lazzarone. Les dernières péripéties judiciaires de son parti le prouvent. Pour la majeure partie des Italiens, c’est un italiota (du grec, un « italien idiot »). Bossi se comporte comme un masque qui transgresse les normes et réalise une inversion de statut, permettant à des personnes qui se sentent ordinairement exclues du système de représentation, de retrouver une image positive d’elles-mêmes en s’identifiant à lui pour se dire « padanes » contre le sentiment de la majorité des Italiens. Il réalise ainsi une revanche symbolique. Les membres de la Ligue parlent de « rachat » et cela prend également une tonalité religieuse.

Les élus de la Ligue prennent soin d’agrémenter leurs déclarations xénophobes de détails grotesques qui en désamorcent partiellement la violence. Ce parti permet ainsi aux militants d’être fascistes sans vraiment l’être : ils jouent avec l’imaginaire mussolinien mais, l’extrémiste, le raciste, c’est toujours l’autre, et en dernière instance Bossi, le bouffon que les Italiens du Nord condamnent en approuvant tacitement ses provocations, le bouffon auquel ils peuvent s’identifier sans risque pour leurs consciences puisque personne ne saurait le prendre au sérieux sans tomber à son tour dans le ridicule. Le rire leur permet ainsi de faire tomber les barrières morales, de libérer la violence et de repousser les limites du tolérable. Autrement dit, les représentants de la Ligue du Nord font sciemment les idiots, et cela à des fins propagandistes.

Ainsi, lorsqu’ils revendiquent l’idiotie pour mieux abuser ceux qui se moquent d’eux, les militants de la Ligue se font moqueurs à leur tour. Mais la dimension ironique de l’entreprise ne doit pas nous faire perdre de vue que les montagnards qui votent pour la Ligue restent eux-mêmes prisonniers des schèmes qui les portent à se rebeller. S’ils parviennent à secouer le joug centraliste, leur domination culturelle demeure totale. Le nationalisme padan semble même assez pathétique si nous l’appréhendons à travers les affirmations de nordicité qui s’expriment par identification aux ethno-nationalismes du Nord de l’Europe. Pour obtenir plus d’autonomie au détriment de leurs compatriotes du Sud, les élus de la Ligue revendiquent en effet une affinité culturelle avec les espaces germanophones et se dissocient de leur nation d’appartenance pour défendre leurs intérêts. C’est possible dans la mesure où, pour les Italiens qu’ils soient du Nord ou du Sud, l’Italien c’est toujours l’« autre ». Notons l’extrême ambivalence de cette attitude qui peut s’interpréter comme une volonté séparatiste, mais aussi comme un nationalisme exacerbé qui prendrait la forme d’un narcissisme négatif.

Silvio Berlusconi : « faire la nique » en politique

Comme Bossi avant lui, Berlusconi vient rompre les schémas institutionnels, en voulant imposer ses logiques managériales à l’univers politique. Il s’est beaucoup inspiré d’Umberto Bossi et l’a installé, lui et sa clique de « chemises vertes », à Rome. Les deux hommes politiques italiens ont fonctionné en tandem pendant 10 ans. Dans des styles très différents, ils pratiquent l’autodérision à l’intention d’un public de droite qui s’amuse de leur culot et des stéréotypes qu’ils réactualisent au grand dam de la gauche « radical chic ». C’est un art de la « pernachia » [« faire la nique »] symbolisé par « les cornes » dans la culture populaire italienne. Ce qui était avec Umberto Bossi assez grossier devient avec Silvio Berlusconi beaucoup plus fin. On l’oublie souvent, mais le Cavaliere est lui-même un comique de profession. Il a débuté sa carrière comme animateur sur les navires de croisière de la Méditerranée. Il en a gardé des habitudes : il aime raconter des histoires drôles, pousse la chansonnette. Ce n’est pas un homme de l’establishment économique italien, c’est au contraire un outsider, un aventurier que les entrepreneurs, les vrais, considèrent avec mépris. Sa naïveté populaire et sa vulgarité font enrager les bien-pensants, mais le rendent très sympathique aux yeux de beaucoup d’Italiens. Berlusconi est drôle parce qu’il fait enrager les « communistes ».

Au-delà de ses impairs protocolaires, c’est un fin stratège politique, et il l’a encore démontré à l’occasion de la réélection du Président de la République Giorgio Napolitano en avril 2013. Il est lui aussi un concentré d’italianité. De ce point de vue, c’est un véritable objet anthropologique. C’est fondamentalement un séducteur (il veut que tout le monde soit fou de lui). Les femmes au foyer des provinces italiennes sont les premières à voter pour lui. Selon ses partisans, les Italiens s’enthousiasment, plus qu’ils ne s’indignent, devant le spectacle de ses turpitudes. Le vote des catholiques n’a que légèrement fléchi depuis les scandales sexuels. Nous avons appris qu’il entretenait un harem de 200 jeunes femmes disposant d’un salaire mensuel confortable. Beaucoup de ses électeurs pensent que s’ils en avaient la possibilité et l’audace, la plupart des Italiens se comporteraient comme lui. Ils croient que ses détracteurs sont tout simplement envieux. Le spectacle de la jouissance égoïste du pouvoir qu’il nous offre depuis plus de dix ans reflète ce que les Italiens seraient devenus depuis l’effondrement des utopies. Comme l’indique Nanni Moretti à la fin de son film Le Caïman, ils ont tous en eux une part de Berlusconi, et il arbore à son tour un masque du Cavaliere.

Silvio Berlusconi serait donc un « pur fantasme » italien comme plusieurs universitaires de la péninsule l’ont souligné dans la lignée de l’ouvrage de Slavoj Žižek, For They Know Not What They Do : Enjoyment as a Political Factor (2000). Le leader de la droite italienne n’endoctrine pas les Italiens, il se contente de les divertir en leur offrant ce qu’ils désirent (des jeunes femmes dénudés et soumises, des reality shows et des émissions de cuisine). Plusieurs philosophes italiens se sont emparés de cette grille d’interprétation lacanienne pour saisir le berlusconisme dans sa spécificité (par opposition au fascisme) [9]. Suivant cette interprétation, le berlusconisme serait qu’un re-jeu grotesque des fantasmes fascistes. Les partisans de Silvio Berlusconi se plaisent en effet à considérer cette période comme une sorte de « paradis perdu du sexe ». Leurs propos nostalgiques sur les maisons closes et leurs allusions entendues aux « téléphones blancs » le prouvent suffisamment [10]. Dans La carrière d’une femme de chambre, Dino Risi se penche en 1976 sur les aspects les plus scabreux de la culture fasciste. Cette comédie, qui eut beaucoup plus de succès en France qu’en Italie, relate les mésaventures de Marcella, une jeune soubrette originaire de Vénétie qui, fascinée par le « cinéma des téléphones blancs », descend à Rome pour entreprendre une carrière d’actrice. Elle se vend à un petit chef fasciste qui lui fait miroiter le succès pour mieux l’enfermer dans une maison close où le Duce finira par la repérer et fera d’elle une célébrité. Avec ce film, le satiriste italien semble avoir anticipé de manière surprenante ce que sera le destin de certaines Italiennes dans la Rome de la fin des années 2000. A moins que les storytellers du berlusconisme tardif ne se soient des fans absolus de Dino Risi.

L’anthropologie classique a démontré que c’est, paradoxalement, la transgression qui est au fondement de tout pouvoir. L’ouvrage classique de Laura Levi-Makarius lie étroitement bouffonnerie et transgression. Elle examine plusieurs figures taboues des « sociétés primitives » (forgeron, jumeaux, roi divin, trickster) et produit une théorie surprenante faisant du sacré le produit des actes rituels de transgression [11]. Dans son livre, Slavoj Žižek insiste lui aussi sur la centralité de la transgression. Ce n’est pas la loi qui fonde le lien social, mais son infraction et surtout le secret qui l’entoure.

Pour certains philosophes, dans l’Italie contemporaine, la transgression des interdits serait systématiquement mise en spectacle. Cependant, l’exhibition médiatique de la sexualité misogyne d’un septuagénaire libidineux est-elle bien une vraie transgression ? Rien n’est moins sûr. Passé l’effet de sidération que ces révélations suscitent, c’est le rire qui l’emporte. Alors, pourquoi imposer aux Italiens ce spectacle aussi risible que pathétique, et finalement humiliant pour tous ? Pour dissimuler l’essentiel, peut-être, à savoir que dans l’Italie berlusconienne, l’escort girl est une « femme-pot-de-vin » qui entre dans un système de transaction économique et politique. Présenter comme une transgression ce qui ne l’est pas réellement (tout en réveillant de vieux fantasmes fascistes) permet de dissimuler l’horreur de la situation, marquée par la corruption politique, l’involution réactionnaire, l’arrogance et la violence. Pour Slavoj Žižek, le fantasme dissimule l’horreur du réel et, de surcroît, il nous dit comment désirer. Ne nous laissons donc pas aveugler par cette irruption de l’obscénité dans la sphère médiatique, car c’est encore une manière de nous « faire la nique ».

Le grotesque règne depuis plus de dix ans en Italie et la chronique politique ressemble à une comédie de Dino Risi. Ce n’est pas un hasard si les comiques de profession furent les premiers à monter au créneau contre ces politiciens d’un genre nouveau. Ils en perçurent tout de suite le danger. Sabina et Corrado Guzzanti, Daniele Luttazzi et enfin Beppe Grillo sont à leur tour entrer en politique pour défendre leur art contre cette concurrence déloyale. Depuis les dernières élections politiques, les paroles de Coluche résonnent étrangement : « J’arrêterai de faire de la politique quand les politiciens cesseront de faire les comiques ».

Beppe Grillo : « faire de la fausse critique » en politique

Beppe Grillo est issu des rangs des satiristes qui au milieu des années 2000 partent en guerre contre Silvio Berlusconi et la censure télévisuelle. Mais, en dénonçant le pouvoir berlusconien, les comiques italiens vont précipiter la dissolution du politique dans le spectacle. Depuis la fondation du Mouvement 5 Étoiles, Beppe Grillo est-il encore un comique en politique ? Est-il seulement drôle ? Il est en effet très premier degré (en cela il est différent de Bossi et Berlusconi). Beppe Grillo est lui aussi un populiste de droite, même si ce n’est pas toujours évident à première vue, car il assume un discours contestataire. Il appartient à la catégorie des « néo-humoriste donneur de leçons » pour reprendre l’expression de François L’Yvonnet [12]. Nous sommes ici face à un phénomène politique sensiblement différent. Pour s’auto-légitimer, il faut donner l’impression que l’on conteste. Avec Grillo, l’Italie est entrée dans la parodie de la critique.

L’humoriste italien est un professionnel du divertissement télévisé. Loin de représenter une radicale nouveauté dans le panorama politique, il est un pur produit de la TV berlusconienne comme le raconte Giuliano Santoro [13]. Il s’est lancé dans le show business avec son compère génois, Antonio Ricci, le créateur de l’émission-phare de Mediaset, « Striscia la notizia » [14]. C’est à partir du milieu des années 1980, qu’il décide de se consacrer à la satire politique. Il espacera ses apparitions télévisées et jouera les victimes de la censure pour renforcer sa crédibilité de contre-informateur. De fait, il aura effectivement pris des risques en dénonçant l’ampleur de la corruption dans son pays et il faut lui reconnaître un certain courage. Depuis le début des années 1990, il est l’humoriste préféré des Italiens et il enchaîne les tournées de spectacles dans tout le pays. Il a pris l’habitude de faire un contre-discours à l’occasion des vœux de fin d’année du Prédisent de la République. En 1998, Grillo a été jusqu’à reprendre à son compte le discours à l’humanité du petit barbier juif dans Le Dictateur de Charlie Chaplin !

La figure de Coluche l’aurait directement inspiré comme l’a raconté Dino Risi à une journaliste italienne. Beppe Grillo a en effet côtoyé le comique français sur le tournage du film, Le fou de guerre, en 1984. Dino Risi prétend que le jeune Grillo s’est vite rendu compte qu’il n’avait pas les talents d’acteur d’un Coluche, mais qu’il est resté fasciné par la stature politique que le comique avait acquise en France grâce à sa campagne présidentielle. Cependant, le vieux maître de la satire italienne ajoute, pernicieusement, que depuis son entrée en politique, Grillo est plus acteur que jamais. Le rôle de vengeur qu’il interprète aujourd’hui serait très loin de ce qu’il est en réalité. Grillo aurait parfaitement compris que les brèves de comptoir pouvaient rapporter gros, très gros [15].

L’humoriste va aborder l’univers du net grâce à Gianroberto Casaleggio, un personnage ambigu qui inquiète beaucoup de l’autre côté des Alpes [16]. Plusieurs théories du complot circulent sur son compte. C’est lui qui, en 2005, crée le blog de Beppe Grillo, qui est aujourd’hui l’un des plus suivi au monde. Dans un pays où l’information est contrôlée par le pouvoir, les gens ont soif de révélations et Grillo joue sur ce désir de dissidence. Sur son blog, il n’y a aucun filtre, les gens s’expriment librement et les dérapages sont fréquents. Le 16 juillet 2005, il crée les Meet up : des groupes de réflexion géographiquement localisés dont le blog est le point de référence. La décroissance est la thématique qui unifie l’ensemble de ces groupes éparpillés sur tout le territoire italien même si les résultats électoraux feront apparaître des pics de consensus en Sicile, en Sardaigne, dans le Lazio et dans les « régions rouges » [17]. Des personnes de gauche vont en effet s’investir dans cette aventure, mais leur soif de démocratie directe sera vite déçue, et les deux dirigeants procéderont en 2012 à des purges pour reprendre le contrôle de leur parti-télématique (notamment en Emilie-Romagne).

Grillo et Casaleggio ont fondé ensemble le Mouvement Cinq Étoiles en 2008 et, même si le second reste volontairement en retrait, il joue un rôle clé dans l’organisation. C’est un partisan de la démocratie directe par internet et il se présente comme un « gourou » de la télématique. Il est lié aux pouvoirs économiques italiens. Son alliance politique avec le comique génois est pour le moins surprenante. Depuis les années 1990, Beppe Grillo, volontiers antimoderniste, pense que la politique est morte, que les élus sont complètement dépassés et que le pouvoir est ailleurs. Antieuropéen patenté, il adhère volontiers aux discours complotistes sur les « pouvoirs forts » et nourrit des visions apocalyptiques de l’avenir. Il s’est approprié le masque de Guy Fawkes, popularisé par le film des frères Wachowski, V pour Vendetta. Les milieux contestataires, avant lui, avaient élu cette figure, même si l’esthétique fasciste du héros en fait un personnage très ambigu. Et la question qui se pose pour V dans le film, se pose aujourd’hui aussi pour Grillo : libérateur ou oppresseur de la nation ? Héros ou fou ?

Le Mouvement 5 Étoiles est double : sa critique du pouvoir est encastrée dans la culture médiatique qu’il prétend combattre. Que le pouvoir médiatique soient aujourd’hui en mesure de réinvestir, voire d’anticiper et de canaliser la contestation, ce n’est pas très surprenant… Le collectif de la gauche critique italienne Wu Ming avance même que si l’Italie – malgré sa situation désastreuse et sa propension à la rébellion – n’aura eu ni Place Tahrir, ni Puerta del Sol, c’est à Beppe Grillo qu’elle le doit. En effet, en recyclant à travers son blog, les mots d’ordre des mouvements sociaux dans une « franchise politico-entrepreneuriale » (sic !), le comique est parvenu à faire diversion [18].

Les observateurs italiens ont également noté que le public de Beppe Grillo et l’électorat de Silvio Berlusconi tendaient à se confondre. En assistant à ses spectacles, j’ai été frappée par le mépris que le comique nourrit à l’égard de son public. Grillo éructe et secoue les Italiens qu’il juge responsables, par stupidité et par inertie, du déclin de l’Italie. Comme dans les meetings d’Umberto Bossi, les gens y vont pour se faire insulter !

En 2008, le comique a déclaré la guerre à l’ensemble de la classe politique italienne qu’il appelle la « Caste ». L’entrée fracassante de son parti au Parlement en mars 2013 fait peser une réelle menace sur l’establishment politique, et souffle la victoire à Pierluigi Bersani [19].

Le 9 mars 2013, j’ai reçu ce texte diffusé par les réseaux sociaux de la gauche italienne :

Ils m’ont proposé une alliance, mais eux ils sont morts ! Ils n’ont pas compris qu’ils ont affaire à quelque chose de complètement différent d’un parti politique. Les paysans, les ouvriers, les commerçants, la classe moyenne, tous sont témoins... Au contraire, eux, ils préfèrent ne pas évoquer ces treize années passées, mais seulement les derniers six mois... Qui sont les responsables ? Ce sont eux ! Les partis ! Pendant treize ans ils ont démontré de quoi ils étaient capables. Nous avons une nation économiquement détruite, les agriculteurs sont ruinés, la classe moyenne est à genoux, les caisses de l’État sont vides, des millions de chômeurs... Ce sont eux les responsables ! Moi, je suis confus... Aujourd’hui, je suis socialiste, demain communiste, et puis syndicaliste, ils nous embrouillent, ils pensent que nous sommes comme eux. Nous, nous ne sommes pas comme eux ! Eux ils sont morts, et nous voulons tous les voir enterrés ! Moi, je vois cette suffisance bourgeoise dans la manière de juger notre mouvement... Ils nous ont proposé une alliance. C’est comme ça qu’ils raisonnent ! Ils n’ont pas encore compris qu’ils ont en face d’eux un mouvement radicalement différent d’un parti politique... Nous, nous résisterons à toutes les pressions dont nous ferons l’objet. C’est un mouvement qu’ils ne peuvent entraver... Ils ne comprennent pas que ce mouvement est le fruit d’une force indomptable qui ne pourra pas être détruite... Nous nous ne sommes pas un parti, nous représentons un peuple, un peuple nouveau.... »

J’ai tout de suite pensé qu’il s’agissait d’un discours de Beppe Grillo. Celui-ci prétend en effet que les hommes politiques italiens sont tous déjà « morts ». Il a coutume d’appeler Silvio Berlusconi, la « momie ». Mais, la personne qui me l’a envoyé m’a tout de suite détrompée, car il s’agit en réalité d’un discours d’Adolphe Hitler de 1932. Même si Beppe Grillo a objectivement contribué à la défaite de la coalition de Pierluigi Bersani, le parallèle ainsi établi par les électeurs de la gauche italienne est plus que pesant. À ma connaissance, jamais Berlusconi n’a été comparé au dictateur allemand. Finalement, le Parti Démocratique se serait vu contraint (face à l’intransigeance de l’humoriste) de former un gouvernement d’Union nationale avec l’ennemi d’hier, mais ce faisant, ils confortent les arguments du « clown ». Aujourd’hui, l’ensemble des politiciens de la « Caste » dénoncent Grillo comme étant un leader « antipolitique » et cela leur permet de se re-légitimer réciproquement. C’est peut-être la conjonction de ces deux discours dénonciateurs, se répondant terme à terme, qui est la chose la plus inquiétante. Cela ne laisse plus beaucoup d’espoirs aux électeurs italiens… La boucle est bouclée !

Les populistes italiens qui réactualisent des stéréotypes nationaux pour mieux représenter des électeurs se délectent de leurs ridicules et de leurs outrances. Ces figures et leur comique spécifique répondent en partie au désir des Italiens. Faire l’idiot en politique, c’est réinterpréter publiquement les travers d’un peuple qui en rit complaisamment et se libère ainsi de ses complexes. Faire l’idiot en politique c’est retourner les situations et détourner par un jeu de miroir l’énergie de la contestation pour mieux s’imposer durablement. Si la fonction politique perd de sa dignité, c’est essentiellement parce que les « lieux du politique » se sont déplacés. Les électeurs sont désormais conscients de leur impuissance et les élus perdent toute crédibilité. Le populisme n’est pas le fascisme, il est en plus probablement l’envers, une sorte de « s-fascismo », c’est-à-dire une force de diversion politique qui défait l’Etat, en privatisant à tout va, au profit de groupes privés.

par Lynda Dematteo

Version imprimable fontsizeup fontsizedown
Pour citer cet article :

Notes

[1] Il s’agit de Silvio Berlusconi (29,18% des voix) et Beppe Grillo (25,53%) qui tous deux talonnent le leader du centre gauche, Pierluigi Bersani (29, 53%).

[2] DELAGE, Christian, 2010, Chaplin, La grande histoire, Paris, Jean Michel Place.

[3] Le Monde, 24/11/2009.

[4] Il s’agit d’un néologisme forgé par les journalistes italiens au début des années 1990 sur la base d’un slogan : « La Lega c’è l’ha duro ! » [« La Ligue bande »].

[5] Cette expression, notoirement raciste, est issue d’une blague berlusconienne. Deux députés du Parti Démocratique sont capturés par une tribu primitive et le chef les place devant cette alternative : « bunga bunga » ou mourir. Le premier, ignorant la signification de l’expression, choisit « bunga bunga » et il est sodomisé par les sauvages ; le second, prévenu, choisit la mort. Le chef déclare alors : « D’accord, mourir, mais d’abord bunga bunga ! »

[6] Abélès, Marc, Pandolfi, Mariella, « Politiques Jeux d’espaces », Anthropologie et sociétés, Montréal, 2002, 26-1.

[7] J’ai emprunté cette distinction entre « italianité » latine et « italianitude » dialectale à l’historien Giulio Bollati.

[8] DEMATTEO, Lynda, 2007, L’idiotie en politique. Subversion et néo-populisme en Italie, Paris, Editions du CNRS.

[9] Il s’agit principalement de Massimo Recalcati qui a diffusé la pensée du psychanalyste français en Italie, du groupe de recherche sur l’imaginaire contemporain OT-Orbis Tertius de l’Université Milano-Biccoca et des auteurs du volume collectif, Filosofia di Berlusconi (Ombre Corte, Verona, 2011).

[10] Le « cinéma des téléphones blancs » est un sous-genre cinématographique, spécifiquement fasciste, qui se développa entre 1934 et 1943. Il s’agit pour l’essentiel de comédies légères mettant en scène des intrigues sentimentales dans des intérieurs « art déco » où le téléphone blanc est un status symbol.

[11] LEVI-MAKARIUS, Laura, 1974, Le sacré et la transgression des interdits, Paris, Payot.

[12] L’Yvonnet, François, 2012, Homo comicus. L’intégrisme de la rigolade, Mille et une nuits Essai.

[13] SANTORO, Giuliano, Un grillo qualunque. Il Movimento 5 Stelle e il populismo digitale nella crisi dei partiti italiani, Roma, Castelvecchi.

[14] Litt. « Passe l’information » : il s’agit d’un faux journal télévisé qui évoque une Italie parodique. Des jeunes femmes dénudées se trémoussent sur le bureau des deux journalistes. Antonio Ricci est un ex situationniste et il garde des prétentions critiques même s’il a accéléré la fusion entre l’information politique et les indiscrétions « people ». Beppe Grillo est intervenu plusieurs fois dans l’émission de son ami.

[15] Corriere della Sera, 19/09/2007.

[16] Salvatori, Gioia, 2013, Gianroberto Casaleggio, sfide e fallimenti di un visionario, Arezzo, Fuori/onda.

[17] Certains observateurs locaux pensent que les partisans de Matteo Renzi, déçus par les résultats des Primaires du Parti Démocratique, remportées par Pierluigi Bersani, ont reporté leurs voix sur Beppe Grillo aux élections politiques.

[18] Texte paru dans Internazionale.

[19] À l’issue du Tsunami tour, il obtient aux élections du 25 février 2013, 25,55% des voix en Italie et 9,67% chez les Italiens de l’étranger pour un total de 8,7 millions de votes. Il parvient à faire élire 108 députés dans les circonscriptions italiennes et un pour l’étranger. Au Sénat, avec 23, 7% des voix, il fait élire 54 sénateurs. Aucun parti contestataire n’avait pu faire une telle percée dans un système parlementaire occidental en une seule élection. Lorsqu’elle émerge en 1992, la Ligue du Nord n’obtient que 8% des voix.

 

© Raison-Publique.fr 2009 | Toute reproduction des articles est interdite sans autorisation explicite de la rédaction.

Motorisé par SPIP | Webdesign : Abel Poucet | Crédits