Les spécificités du pouvoir politique figuré par l’enfant

Le Roi blanc de György Dragomán et Le Grand Cahier d’Agota Kristof

mardi 22 octobre 2013, par Gabrielle Napoli

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La fictionalisation de l’enfance offre, dans Le Grand Cahier [1] et Le Roi blanc [2], une manière originale de figurer le pouvoir politique conduisant à une figuration décalée de régimes dictatoriaux, dans une oblicité qui contribue à rendre la dénonciation plus efficace. Agota Kristof, écrivain hongrois d’expression francophone, et György Dragomán, auteur transylvain, décident de donner aux personnages enfantins une place centrale. Le Grand Cahier (1986) raconte l’histoire de deux frères jumeaux vivant chez leur grand-mère, à la campagne, alors que la guerre fait rage. L’intrigue, construite en chapitres assez brefs, s’élabore autour de l’apprentissage, par ces deux enfants, de l’existence du mal et de la cruauté. Le Roi blanc (A Fehér király, 2005) retrace l’histoire d’un jeune garçon dont le père a été emmené par la police du « Parti ». Entre interrogations essentielles et jeux enfantins, le narrateur tente, tant bien que mal, de décrypter la réalité. Dans les deux récits, c’est entre naïveté et perspicacité qu’a lieu la progressive prise de conscience du caractère arbitraire et cruel d’un pouvoir politique qui n’est jamais nommé comme tel. La violence du régime s’immisce dans le monde de l’enfance et la réalité est reconstruite par l’enfant qui doit déployer les ressources de son imagination pour combler les silences laissés par les adultes apeurés ou indifférents. La figuration enfantine du pouvoir politique introduit dans les récits une figure violente et totalitaire d’un pouvoir qui nie l’individu. De plus, elle permet un jeu sur l’ancrage spatio-temporel qui reste plus ou moins indéterminé et demande au lecteur un effort de participation nécessaire à une juste interprétation de la teneur éthique des récits et à leur « refiguration » [3]. Nous aimerions donc montrer comment le regard de l’enfant permet, dans Le Grand Cahier et Le Roi blanc une « configuration » décalée du pouvoir politique qui amplifie la dénonciation en exigeant du lecteur une interprétation active et responsable, donnant aux récits toute leur « signifiance » [4], la lecture devenant le médiateur nécessaire de la « refiguration » du texte.

DES ENFANTS-NARRATEURS : UN RAPPORT AU RÉEL DÉCALÉ

Les récits sont pris en charge par des narrateurs enfants qui occupent également le centre de l’intrigue. Dans Le Grand Cahier, deux enfants assez jeunes sont confiés par leur mère à leur grand-mère pendant la guerre : « J’aimerais seulement que mes enfants survivent à cette guerre. La Grande Ville est bombardée jour et nuit, et il n’y a plus de nourriture. On évacue les enfants à la campagne, chez des parents ou chez des étrangers, n’importe où » [5]. C’est du point de vue de la première personne du pluriel, qui ne nous permet pas de décider lequel des deux frères parle, que l’histoire est racontée. L’emploi récurrent du « nous » confirme ce flottement quant à l’identification du narrateur, et la séparation elle-même des deux garçons est traitée de manière à éviter l’affirmation d’un « je ». Il n’est jamais question de les distinguer dans le récit : « Prenant le sac de toile, marchant dans les traces de pas, puis sur le corps inerte de notre Père, l’un de nous s’en va dans l’autre pays. Celui qui reste retourne dans la maison de Grand-Mère » [6]. Dès la première phrase du Roi blanc, le lecteur est plongé dans les sentiments enfantins, et comprend que l’intrigue sera racontée de son point de vue : « Le soir, j’avais enfoui le réveil sous mon oreiller car je voulais être le seul à entendre la sonnerie et ne pas réveiller maman » [7]. Les enfants narrateurs portent sur ce qui les environne un regard qui, dans un premier temps, pourrait être considéré comme naïf. Le narrateur du Grand Cahier paraît probablement plus naïf encore que celui du Roi blanc dans la mesure où la langue même qu’il utilise, privilégiant les phrases courtes, paratactiques, et un lexique simple, est fidèle au point de vue simplificateur de l’enfant. Le narrateur se contente d’observer les faits sans les commenter, ni même essayer de les interpréter. Nous pouvons en effet lire au début du récit :

La maison de Grand-Mère est à cinq minutes de marche des dernières maisons de la Petite Ville. Après, il n’y a plus que la route poussiéreuse, bientôt coupée par une barrière. Il est interdit d’aller plus loin, un soldat y monte la garde. Il a une mitraillette, des jumelles, et quand il pleut, il s’abrite dans une guérite. Nous savons qu’au-delà de la barrière, cachée par les arbres, il y a une base militaire secrète et, derrière la base, la frontière et un autre pays [8].

Dans Le Roi blanc, le départ du père, au tout début du récit, est donc raconté du point de vue du jeune garçon, qui se contente de raconter ce qu’il a vu et entendu, donnant des détails qui attireront l’attention du lecteur, alors que le narrateur ne semble pas les avoir remarqués :

[…] des collègues de papa étaient venus le chercher avec une fourgonnette grise, je rentrais juste de l’école, si le cours de science de la nature n’avait pas été annulé je ne les aurais même pas vus, ils étaient sur le point de monter dans la fourgonnette, ils avaient l’air drôlement pressés les collègues de papa, ils ne voulaient même pas le laisser me parler, mais papa leur a dit d’une voix ferme ne faites pas ça, vous aussi, vous avez des enfants, vous savez ce que c’est, cinq minutes, ça ne changera rien, et alors, l’un de ses collègues, un grand avec des cheveux gris et un costume foncé, a haussé les épaules et a dit d’accord, cinq minutes, ça ne changera rien, c’est vrai, et alors papa est venu vers moi, mais il ne m’a pas caressé les cheveux, il ne m’a pas pris dans ses bras, il tenait sa veste à deux mains devant lui, et il m’a raconté cette histoire sur la mer, et qu’on avait un besoin urgent de lui au centre de recherche, qu’il y resterait une semaine, un peu plus si la situation était vraiment grave, le temps que les choses s’arrangent. [9].

La description des collègues du père, la remarque « ça ne changera rien, c’est vrai », ou encore la solennité du père disant au revoir à son fils en lui parlant de la mer qu’ils iront voir ensemble, laissent entendre au lecteur que le moment est grave, alors que le narrateur ne le fait pas explicitement remarquer, pour la bonne et simple raison qu’au moment où cela se passe, il ne sait pas encore de quoi il s’agit. Contrairement à la prose du Grand Cahier, les phrases du Roi blanc sont longues, accumulent de nombreux détails que l’enfant semble avoir enregistrés au moment où les événements se sont déroulés. Alors que le narrateur d’Agota Kristof semble ne noter que l’essentiel, comme par exemple : « Nous marchons longtemps. La maison de Grand-Mère est loin de la gare, à l’autre bout de la Petite Ville. Ici, il n’y a pas de tramway, ni d’autobus, ni de voitures. Seuls circulent quelques camions militaires » [10], le narrateur de György Dragomán accumule de nombreux détails, en décrivant avec la plus grande précision ce qu’il voit et ce qu’il entend sans pour autant interpréter ce qui est en train de se passer. C’est au lecteur de s’emparer de ces détails pour construire sa propre interprétation des événements.

Les stratégies employées dans Le Grand Cahier et dans Le Roi blanc sont, de ce point de vue, différentes. En effet, le narrateur du Roi blanc, s’il décrit ce qu’il voit comme il le voit, à travers un regard parfois empreint de naïveté, prononce également des jugements de valeur. Par exemple, il condamne fermement l’ambassadeur lorsque celui-ci lui fait remarquer qu’il ressemble davantage à son grand-père qu’à son père : « je n’ai rien dit mais j’ai pensé dans ma tête qu’il aille se faire foutre cet ambassadeur de merde » [11]. À l’inverse, le narrateur du Grand Cahier n’émet jamais aucun jugement sur ce qu’il décrit. Il s’est en effet fixé comme objectif de ne plus utiliser le moindre mot susceptible de comporter des traces de subjectivité, ce qu’il explique dans le chapitre intitulé « Exercice d’endurcissement de l’esprit » [12]. Les mots d’avant la guerre, et d’avant la vie chez la Grand-mère, sont des mots émouvants qu’il faut oublier car leur souvenir est une charge trop lourde à porter. Toute forme de subjectivité est éliminée de la parole du narrateur qui doit décrire froidement ce qu’il voit. Cet exercice appartient à l’écriture du « Grand Cahier », œuvre dans l’œuvre : chacun des enfants choisit un sujet et écrit une composition que l’autre jugera ensuite digne d’être conservée ou pas. Les sujets des compositions sont tirés du quotidien des enfants, et les règles d’écriture en sont strictement définies [13]. Il s’agit de décrire ce que l’on voit sans jamais décrire ce que l’on ressent :

Il est interdit d’écrire : « La Petite Ville est belle », car la Petite Ville peut être belle pour nous et laide pour quelqu’un d’autre. De même, si nous écrivons : « L’ordonnance est gentil », cela n’est pas une vérité, parce que l’ordonnance est peut-être capable de méchancetés que nous ignorons. Nous écrirons donc simplement : « L’ordonnance nous donne des couvertures ». Nous écrirons : « Nous mangeons beaucoup de noix », et non pas : « Nous aimons les noix », car le mot « aimer » n’est pas un mot sûr, il manque de précision et d’objectivité. […] Les mots qui définissent les sentiments sont très vagues ; il vaut mieux éviter leur emploi et s’en tenir à la description des objets, des êtres humains et de soi-même, c’est-à-dire à la description fidèle des faits [14].

Nous pouvons opposer les émotions vives de l’enfant du récit de György Dragomán, qui se manifestent à plusieurs reprises, dans toute la pudeur des chagrins d’enfant – « et alors que j’étais cerné par les bruyants éclats de rire, j’ai fourré ma main dans ma poche, j’ai saisi la photo de papa, et j’ai senti que j’allais me mettre à pleurer, j’ai serré les dents et je me suis mis à courir, en direction de notre bâtiment » [15] – à la froideur marquée du narrateur du Grand Cahier, devant les événements les plus atroces de la guerre :

Nous regardons notre Mère. Ses boyaux lui sortent du ventre. Elle est rouge partout. Le bébé aussi. La tête de notre mère pend dans le trou qu’a creusé l’obus. Ses yeux sont ouverts et encore mouillés de larmes. […]

Nous posons une couverture au fond du trou, nous couchons notre Mère dessus. Le bébé est toujours serré sur sa poitrine. Nous le recouvrons avec une autre couverture, puis nous comblons le trou [16].

L’OBLICITÉ DE LA REPRÉSENTATION DU POUVOIR / DE L’HISTOIRE

Qu’il s’agisse d’une vision a priori simplificatrice dans Le Grand Cahier, ou d’un point de vue accumulant de nombreux éléments sans en donner d’interprétation dans Le Roi blanc, les narrateurs enfantins décrivent une société et une époque historiques qui ne sont jamais explicitement nommées, même si ce phénomène s’observe à des degrés différents dans les deux récits. Là encore, c’est au lecteur de réunir suffisamment d’indices qui lui permettront de situer la période et le lieu où se déroule chacune des intrigues. Les références spatio-temporelles, si elles ne sont pas complètement absentes du Roi blanc, sont tout de même assez rares. La mention régulière du canal du Danube en est une, et met le lecteur sur la piste de la Roumanie. De plus, les prénoms hongrois évoquent incontestablement la communauté hongroise transylvaine. Un certain nombre de remarques visent à souligner le caractère totalitaire du pouvoir politique par les désillusions qu’elles comportent, comme par exemple cette remarque de la mère du narrateur : « ce pays avait beau être ce qu’il était, il y avait tout de même une constitution » [17]. La mention régulière du Parti et le personnage du grand-père, décoré de multiples médailles, ainsi que son avis bien tranché sur la mère du narrateur, confirment l’hypothèse de la Roumanie, ou au moins d’un pays du bloc communiste : « grand-père et grand-mère n’aimaient pas beaucoup maman, ils la traitaient de putain hystérique et ne comprenaient pas pourquoi elle ne savait pas reconnaître que nous vivions dans un monde formidable, et ils disaient que c’était elle qui avait corrompu papa, c’était de sa faute à elle s’il y avait eu tout ce cirque avec le Parti » [18]. Le chapitre intitulé « Byzance », dans lequel le narrateur retrace ses péripéties dans une queue interminable pour obtenir des fruits exotiques, mentionne des caractéristiques propres ux régimes totalitaires du bloc de l’Est : « Comme cela faisait bien trois ans que je n’avais pas mangé le moindre fruit exotique, je me suis mis à courir à toute vitesse en direction de la rue Hangya. On entendait des clameurs de loin, et, dès que je suis arrivé au coin de la rue, j’ai vu la queue, elle s’étendait jusqu’au milieu de la rue, et faisait bien quarante mètres de long » [19]. Enfin, l’épisode intitulé « Fin du monde » présente des indices assez clairs quant à l’époque et au lieu. En effet, les deux joueurs de football sont prévenus des dangers de la radioactivité, au moment où le colonel indique qu’« un accident s’était produit la nuit précédente dans une des centrales de la Grande Union soviétique » [20]. Alors que le narrateur du Roi blanc permet, grâce à ces quelques indices, de situer l’intrigue sous le régime autoritaire de Ceausescu, qui n’est jamais nommé, le récit d’Agota Kristof est volontairement dépouillé de toutes références spatio-temporelles précises. La guerre chasse les enfants de la Grande Ville, notamment parce que les bombardements y sont de plus en plus fréquents. Plusieurs passages du récit mentionnent cette guerre, et ses conséquences sur les habitants du pays, sur ceux qui sont revenus, mais aussi sur les femmes qui sont restées sans pour autant qu’il ne soit précisé de quelle guerre il s’agit. L’important semble être non pas de situer historiquement l’événement, mais de traduire sa violence qui se révèle universelle :

– Toi, boucle-la. Les femmes n’ont rien vu de la guerre. La femme dit : – Rien vu ? Connard ! On a tout le travail, tout le souci : les enfants à nourrir, les blessés à soigner. Vous, une fois la guerre finie, vous êtes tous des héros. Mort : héros. Survivant : héros. Mutilé : héros. C’est pour ça que vous avez inventé la guerre, vous, les hommes. C’est votre guerre. Vous l’avez voulue, faites-la donc, héros de mes fesses ! Tous se mettent à parler, à crier. Le vieillard, près de nous, dit : – Personne n’a voulu cette guerre. Personne, personne [21].

Le pays est occupé, l’école est fermée, les bombardements sont de plus en plus fréquents sans que l’on sache qui en est responsable. Le narrateur indique seulement : « La plupart du temps, les avions ne font que traverser notre ville pour aller bombarder de l’autre côté de la frontière. Il arrive qu’une bombe tombe tout de même sur une maison » [22]. Le chapitre intitulé « Le troupeau humain », qui décrit de longues files d’hommes et de femmes encadrées par des militaires, évoque au lecteur l’évacuation des camps au fur et à mesure que le front russe se rapproche. Rien ne le mentionne explicitement dans la narration et pourtant des remarques, des détails mettent le lecteur sur cette piste d’interprétation, comme cette réflexion d’un personnage, trahissant l’idéologie nazie : « Ces gens-là ne sont que des bêtes » [23]. De plus, la fin de la guerre permet de découvrir d’autres atrocités, notamment le camp abandonné qui n’est pas sans évoquer les camps d’extermination nazis :

Nous entrons dans le camp. Il est vide. Il n’y a personne, nulle part. Certains bâtiments continuent à se consumer. La puanteur est insupportable. […] Nous montons sur un mirador. Nous voyons une grande place sur laquelle se dressent quatre grands bûchers noirs. Nous repérons une ouverture, une brèche dans la barrière. Nous descendons du mirador, nous trouvons l’entrée. C’est une grande porte en fer, ouverte. Au-dessus, il est écrit en langue étrangère : « Camp de transit. » Nous entrons. Les bûchers noirs que nous avons vus d’en haut, ce sont des cadavres calcinés. Certains ont très bien brûlé, il ne reste que des os. D’autres sont à peine noircis. Il y en a beaucoup. Des grands et des petits. Des adultes et des enfants. Nous pensons qu’on les a tués d’abord, puis entassés et arrosés d’essence pour y mettre le feu [24].

La fin de la guerre coïncide avec l’arrivée de nouveaux étrangers, et les troupes se croisent sous le regard imperturbable du narrateur. C’est au lecteur d’identifier l’arrivée des Russes dans un pays qui deviendra un État satellite de Moscou :

Pendant des semaines, nous voyons défiler devant la maison de Grand-Mère l’armée victorieuse des nouveaux étrangers qu’on appelle maintenant l’armée des Libérateurs. Les tanks, les canons, les chars, les camions traversent la frontière jour et nuit. Le front s’éloigne de plus en plus à l’intérieur du pays voisin. En sens inverse, arrive un autre défilé : les prisonniers de guerre, les vaincus. Parmi eux, beaucoup d’hommes de notre pays. Ils portent encore leur uniforme, mais ils n’ont plus d’armes, ni de galons. Ils marchent à pied, tête baissée, jusqu’à la gare où on les embarque dans des wagons. […] Grand-Mère dit qu’on les emmène très loin, dans un pays froid et inhabité où on les obligera à travailler si dur qu’aucun d’entre eux ne reviendra [25].

Le monde enfantin est contaminé par l’idéologie dispensée par le pouvoir politique en place. Ainsi, les propos du narrateur dans Le Roi Blanc trahissent le discours idéologique de la Roumanie communiste, par exemple lorsqu’il est chargé, avec ses camarades, de travailler sur le terrain de football : « nous allions découvrir les joies du travail d’utilité publique bénévole, quel sentiment agréable de construire le pays, nous pouvions être fiers d’avoir le droit, en tant qu’enfants, d’y participer, si nous bossions bien, ce serait fini en une semaine, ce n’était rien du tout, si on avait vu les gars qui bossaient sur le chantier du canal du Danube, on saurait ce que bêcher voulait dire » [26]. L’Histoire est vécue et racontée par l’enfant qui n’opère aucun tri dans les informations qu’il reçoit, et les livre telles quelles, dans leur abondance, au lecteur. La naïveté du regard enfantin permet de mettre encore davantage l’accent sur les absurdités du régime, et insiste sur la violence dont font usage les plus hautes personnalités politiques de l’État. C’est peut-être en décrivant sa mère, et ce qu’elle est prête à faire pour que son père revienne, que le narrateur insiste le plus sur la violence faite aux individus par un pouvoir qui ne respecte plus les libertés de chacun. La privation des libertés est régulièrement soulignée par le narrateur du Roi blanc :

Maman avait généralement l’habitude de discuter de tout avec moi, de me dire le pourquoi des choses, de m’expliquer, et elle répondait même parfois à mes questions, dans le cas contraire, c’était parce qu’elle pensait qu’il valait mieux éviter le sujet, car ce que j’ignorais je ne risquais pas de le révéler à d’autres, même sans le faire exprès, et je lui donnais raison car je savais qu’il y avait certaines choses dont il était vraiment dangereux de parler, par exemple ce qui s’était réellement passé pendant la guerre civile, ou bien qui pouvait procurer de la viande, ou du café, et à quel prix, qui on pouvait corrompre, et pour combien, et pourquoi le secrétaire général du Parti et commandant suprême des forces armées était un salaud de traître, ou qui avait été arrêté parmi nos connaissances, ou encore chez qui il y avait eu une perquisition et pourquoi [27].

La prise de conscience du régime autoritaire se fait progressivement dans le récit et l’apparition du père du narrateur, à la toute fin du roman, semble concrétiser cette prise de conscience pour l’enfant. Il semble en effet avoir perdu la naïveté avec laquelle il décrivait le départ de son père, épisode cité au début de notre développement :

Je l’ai reconnu tout de suite même si je ne voyais pas son visage car il avançait tête baissée, il portait le même costume gris que le jour où il avait été emmené, quatre hommes en uniforme noir l’entouraient […] le visage de papa était gris et mal rasé, tout amaigri, mais ce n’est pas cela qui m’a effrayé, mais ses yeux, son regard, il était totalement vide, il aurait dû nous voir, voir maman, et grand-mère, et me voir aussi, mais son visage est resté totalement inexpressif, comme s’il ne savait même pas où il était, je regardais ses yeux, ils brillaient comme des billes de verre, et l’idée m’a alors traversé l’esprit que ce n’était pas lui, l’homme que je voyais n’était plus mon père [...] [28].

C’est la désindividualisation de la figure paternelle qui semble, dans le récit, le mieux exprimer cette douloureuse prise de conscience. L’opposition très nette entre le monde des enfants et celui des adultes, que nous pourrions envisager comme la traditionnelle opposition entre le monde de l’innocence et celui de la cruauté, s’estompe au fil des récits. Les enfants du Grand Cahier sont conscients de l’absence de liberté qu’implique le régime politique en place. Ils semblent plus lucides sur la situation que l’officier par exemple, et ils sont les seuls, dans le récit, à accuser ouvertement les occupants de la situation désastreuse du pays : « Tout ce qui se trouve sur cette table provient de notre pays : les boissons, les conserves, les biscuits, le sucre. C’est notre pays qui nourrit votre armée » [29]. La réaction de l’ordonnance s’apparente à celle d’un enfant, alors que les enfants montrent une lucidité exemplaire. Le contraste est accentué par le langage employé par l’ordonnance qui, par sa non-maîtrise de la langue du pays, devient un langage enfantin : « Ici, tous méchants, aussi vous, petits enfants. Vous dire toute ma faute. Moi, quoi pouvoir faire ? Si je dire moi pas aller dans guerre, pas venir dans votre pays, moi fusillé. […] vous trop méchants avec moi » [30]. Le narrateur du Roi blanc se sent responsable de sa mère depuis le départ de son père, qui l’oblige à devenir l’homme de la maison. De plus, le monde des adultes contamine celui des enfants puisque la violence du pouvoir politique rejaillit sur les jeux enfantins, mais aussi sur les rapports entre les enfants. Ainsi, ils ne se contentent pas de percevoir la brutalité du pouvoir politique, ils la reproduisent à leur manière, évidemment en cachette des adultes, dans le chapitre intitulé « Guerre ».

LE LECTEUR ET LA RESPONSABILITÉ DE L’INTERPRÉTATION

D’après Paul Ricœur [31], la lecture permet au texte de fiction son ouverture sur son « dehors », sur son « autre » parce que le texte possède originellement une visée intentionnelle :

Son statut ontologique reste en suspens : en excès par rapport à la structure, en attente de lecture. C’est seulement dans la lecture que le dynamisme de configuration achève son parcours. Et c’est au-delà de la lecture, dans l’action effective, instruite par les œuvres reçues, que la configuration du texte se transmute en refiguration. Nous rejoignons ainsi la formule par laquelle nous définissions mimèsis III dans le premier volume : celle-ci, disions-nous, marque l’intersection entre monde du texte et monde de l’auditeur ou du lecteur, l’intersection donc entre monde configuré par le poème et monde au sein duquel l’action effective se déploie et déploie sa temporalité spécifique. La signifiance de l’œuvre de fiction procède de cette intersection [32].

La lecture ne relève pas uniquement de la poétique parce qu’elle est aussi communication, partant de l’auteur pour arriver au lecteur. Le philosophe distingue trois moments qui correspondent à trois disciplines différentes : la stratégie élaborée par l’auteur, dirigée vers le lecteur, l’inscription de cette stratégie dans la configuration littéraire, et la réponse faite par le lecteur [33]. Elle n’est pas, aux yeux du philosophe, un acte extrinsèque au texte, et contingent. Michel Picard, dans Rhétorique de la lecture, montre que le texte se laisse interpréter en fonction des interprétations permises par l’écriture, et que l’écriture du texte anticipe les futures lectures, donnant au texte une indéniable dimension d’incertitude. Or ce paradoxe est souligné par Paul Ricœur comme étant le cœur de la rhétorique de la lecture. L’auteur rend son lecteur responsable en travaillant sur l’écart entre familiarité et étrangeté : « L’auteur qui respecte le plus son lecteur n’est pas celui qui le gratifie au prix le plus bas ; c’est celui qui lui laisse le plus de champ pour déployer le jeu contrasté qu’on vient de dire. Il n’atteint son lecteur que si, d’une part, il partage avec lui un répertoire du familier, quant au genre littéraire, au thème, au contexte social, voire historique ; et si, d’autre part, il pratique une stratégie de défamiliarisation par rapport à toutes les normes que la lecture croit pouvoir aisément reconnaître et adopter. […] Cette stratégie est une des plus aptes à stimuler une lecture active, une lecture qui permet de dire que quelque chose se passe dans ce jeu où ce que l’on gagne est à la mesure de ce qu’on perd » [34]. L’utilisation de narrateurs-enfants évoluant dans une période historique troublée est propice dans la mesure où elle égare le lecteur tout en l’obligeant à participer activement à l’interprétation du texte fictionnel. L’interaction entre le texte et le lecteur se fonde sur un « manque » qui fonctionne comme une « impulsion » :

L’ellipse attire le lecteur dans l’événement et lui permet de se représenter ce qui n’a pas été dit en tant que ce qui a voulu être dit. Il en résulte un processus dynamique : ce qui a été dit ne semble parler réellement que mis en rapport avec ce qui a été passé sous silence. Du fait que ce qui est tu est impliqué par ce qui est dit, ce qui est dit devient significatif. […] Le processus de communication n’est donc ni déclenché ni régulé par un code, mais bien par une dialectique du dire et du taire. La part du taire incite à l’acte de constitution, et cette incitaton à produire est contrôlée par ce qui est dit. Enfin, ce qui est dit apparaît sous un autre jour, à la lumière de ce à quoi ce dit se réfère [35].

C’est donc de l’interprétation que dépend la pleine réalisation du texte en tant que tel, et cette réalisation du texte n’est pas sans impact sur le monde du lecteur. La lecture constitue pour Paul Ricœur une « médiation » qui donne à l’œuvre littéraire sa « signifiance complète » [36]. Plus le texte est complexe, plus la liberté et la responsabilité du lecteur sont importantes, ce lecteur qui se doit d’exercer un « déchiffrage actif ». Ainsi, la lecture est dans le texte sans pour autant être écrite. L’acte de lecture que Paul Ricœur définit comme une « expérience vive » procède d’une « désorientation qui doit engendrer une réorganisation » [37].

La place centrale occupée par les enfants dans Le Roi blanc et Le Grand Cahier, et ce dans une période historique troublée, qu’il s’agisse de guerres ou de régimes totalitaires, confère à l’intrigue certaines spécificités. En effet, ces derniers construisent, ou reconstruisent, la réalité dans laquelle ils vivent, dans une narration le plus souvent ironique. Ces choix narratifs aboutissent à une représentation oblique du pouvoir politique, et demandent au lecteur un effort d’interprétation permettant dans un premier temps de situer ce pouvoir politique, puis de le condamner. En effet, les « mises en intrigue » du Roi blanc, et du Grand Cahier, par leur oblicité propre à la figuration enfantine du pouvoir politique, conduisent le lecteur à une responsabilité de la lecture. La « configuration » des récits, telle que nous avons pu l’analyser dans notre développement, amène le lecteur à une « refiguration » susceptible de lui faire prendre conscience de la violence du pouvoir politique, et ce de manière plus efficace que s’il ne s’était agi que d’une dénonciation directe.

par Gabrielle Napoli

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Pour citer cet article :

Notes

[1] A. Kristof, Le Grand Cahier (1986), Paris, Le Seuil, coll. « Points », 2008. Nous utiliserons l’abréviation suivante : LGC.

[2] G. Dragomán, Le Roi blanc (2005), trad. J. Dufeuilly, Paris, Gallimard, 2008. L’édition originale est la suivante : A Fehér király, Budapest, Magvető, 2005. (Abrégés par la suite respectivement en LRB et AFK).

[3] Nous renvoyons, pour les notions de « configuration » et de « refiguration » au chapitre « Temps et récit. La triple mimèsis » dans P. Ricœur, Temps et récit, 1. L’intrigue et le temps historique (1983), Paris, Seuil « Points Essais », 1991, p. 105-162.

[4] P. Ricœur, Temps et récit, 3. Le temps raconté (1985), Paris, Le Seuil, coll. « Points Essais », 1991, p. 286.

[5] LGC, p. 10.

[6] LGC, p. 168.

[7] LRB, p. 9 / AFK, p. 7 : « Az ébresztőórát este a párnám alá dugtam, hogy csak én halljam meg a csergését, és anya ne ébredjen fel ».

[8] LGC, p. 12

[9] LRB, p. 10-11 / AFK, p. 8-9 : « egy szürke furgonnal jöttek apáért a kollegái, pont akkort értem haza az iskolából, amikor indultak, ha nem maradt volna el az utolsó óránk, a természetismeret, nem is találkoztam volna velük, épp szálltak be a furgonba, mikor odaértem, nagyon siettek, apa kollegái nem is akarták engedni, hogy beszéljen velem, de apa keményen rájuk szólt, hogy ne csinálják ezt, nekik is van gyerekûk, tudják, milyen ez, öt percen már nem múlik semmi, és akkor az egyik kollegája, egy szürke öltönyös, magas, fehér hajú férfi megvonta a vállát, és azt mondta, hogy nem bánja, öt percen itt már tényleg nem múlik semmi, na és akkor apa odajött hozzám, megállt előttem, de nem simogatott meg, nem is ölelt meg, hanem végig a zakóját fogta, két kézzel tartotta maga előtt, és úgy mondta el ezt a tenger-dolgot, hogy sürgősen szükség van rá abban a kutatóintézetben, egy hétig lesz ott, ha nagyon súlyos a helyzet, akkor egy kicsit tovább, addig, amíg rendbe nem szedi a dolgokat ».

[10] LGC, p. 9.

[11] LRB, p. 156 / AFK, p. 163 : « és én erre csak hallgattam, de magamban azt gondoltam, hogy az anyja picsáját a nagykövetnek  »

[12] LGC, p. 26.

[13] LGC, p. 32 : « Nous avons deux heures pour traiter le sujet et deux feuilles de papier à notre disposition ».

[14] LGC, p. 33.

[15] LRB, p. 58 / AFK, p. 58 : « és ahogy körülfogott mindenfelől az a hangos kacagás, fél kézzel benyúltam a zsebembe és megfogtam az apám képét, és éreztem, hogy mindjárt sírni fogok, összeszorítottam a fogam, és elfordultam, és futni kezdtem a tömbházunk felé ».

[16] LGC, p. 139.

[17] LRB, p. 19 / AFK, p. 17 : « akármilyen ez az ország, mégiscsak van egy alkotmányunk, mégiscsak vannak törvényeink ».

[18] LRB, p. 99 / AFK, p. 102 : « nagyapám meg nagymamám nem nagyon szerették anyámat, azt mondták róla, hogy egy abnormális kurva, aki nem tudja felfogni, hogy milyen jó világban is elünk, és hogy apámat is ő vadította meg, őmiatta volt ez az egész nagy cirkusza a párttal ».

[19] LRB, p. 209 / AFK, p. 217-218 : « Már vagy három éve agyáltalán nem is ettem semmilyen déligyümölcsöt, és ezért úgy futottam a Hangya utca fele, ahogy csak a tüd őm bírta. Már messzir ől lehetett hallani a kiabálást, ahogy a sarkon betértem, egyb ől megláttam a sort, egész az utca közepéig elért, lehetett vagy negyven méter, a végénél már négyen-öten álltak egymás mellett ».

[20] LRB, p. 38 / AFK, p. 37 : « éjszaka baleset törtent a Nagyszovjetunió egyik atomerőművében ».

[21] LGC, p. 96.

[22] Ibid., p. 101.

[23] Ibid., p. 106.

[24] Ibid., p. 134.

[25] Ibid., p. 146

[26] LRB, p. 50 / AFK, p. 50 : « milyen szép dolog az ilyen önkéntes társadalmi munka, milyen jó érzés építeni az országot, büszkék lehettek magatokra, hogy gyerek létetekre részt vehettetek benne, ha jól dolgoztok, egy hét alatt végeztek az egésszel, ez semmi, látnátok csak a Duna-csatornát, na, az az igazi földmunka ».

[27] ‘LRB, p. 168 / AFK, p. 176 : « Anya a legtöbbször mindent meg szokott beszélni velem, sokszor el szokta mondani, hogy mi miért van, megmagyarázta nekem a dolgokat, és olyankor a kérdéseimre is válaszolni szokott, vagy ha nem, akkor tudtam, hogy azért nem, mert úgy gondolja, hogy jobb, ha erről nem beszélünk, mert amit nem tudok, azt még véletlenül se tudnám elmondani másoknak, és ebben igazat is adtam neki, mert tudtam, hogy tényleg vannak olyan dolgok, amikről még beszélni is veszélyes, például, hogy pontosan mi is törtent a polgárháború alatt, vagy hogy ki mennyiért tud húst szerezni, vagy kávét, vagy hogy kit mennyivel lehet megvesztegetni, vagy hogy miért hazaáruló vadállat a párt főtitkára és a fegyveres erők főparancsnoka, vagy hogy kit vittek el az ismerőseink közül, vagy hogy kinél és miért volt házkutatás ».

[28] LRB, p. 282-283 / AFK, p. 295-296 : « rögtön megismertem, pedig az arcát nem is láttam, mert lehajtott fejjel lépkedett, ugyanabban a szürke öltön yben volt, mint amelyikben elvitték, négy fekete egyenruhás férfi fogta közre […] apa arca szürke volt a borostától, nagyon lesoványodott, de nem ettől ijedtem meg, hanem attól, ahogy nézett, egészen üres volt a tekintete, tudtam, hogy most látnia kell, látnia kell anyát is, és nagymamát is, és engem is, de az arca teljesen kifejezéstelen maradt, mlyan, mintha egyáltalán nem is tudná, hogy hol van, a szemét néztem, úgy csillogott, mintha üvegből lett volna, és akkor az villant az eszembe, hogy ez nem apa, ez, akit látok ».

[29] LGC, p. 72.

[30] LGC, p. 73.

[31] P. Ricœur, Temps et récit 3, op. cit.

[32] Ibid., p. 287

[33] Ibid., p. 288

[34] Ibid., p. 309.

[35] Ibid, p.298

[36] Ibid., p. 286.

[37] Ibid., p. 309

 

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