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Aux sources d’un imaginaire réactionnaire

Figurer le pouvoir politique décadent, de Barrès à Drieu La Rochelle

mardi 22 octobre 2013, par Jean-Michel Wittmann

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Dans la littérature française contemporaine – au moins dans l’acception large de ce dernier terme, qui l’associe au xxe siècle –, figurer le pouvoir politique revient généralement à le critiquer, plus ou moins sévèrement. Le « roman politique moderne » ? Pour Aragon, de façon étonnante, du moins aux yeux du lecteur d’aujourd’hui, « Les Déracinés, L’Appel au soldat, Leurs figures [en] constituent les premiers exemples en France »  [1]. Dans cette trilogie du Roman de l’énergie nationale, publiée à l’aube du xxe siècle, Barrès brosse un tableau alarmant de la France, minée par l’individualisme et le déracinement – qui n’est pas tant géographique que moral et idéologique – (Les Déracinés), secouée par l’aventure boulangiste qui manifeste la faiblesse constitutive de la République (L’Appel au soldat), ébranlée par le scandale de Panama qui révèle une corruption généralisée (Leurs Figures). À la parution du premier volet, Léon Blum ne tarit pas d’éloges sur le nouveau roman de Barrès : « Le Roman de l’énergie nationale, dont Les Déracinés forment la première partie, sera sans doute l’ouvrage le plus important de la littérature française depuis vingt-cinq ans, non seulement par le talent, mais par la volonté, la portée, l’étendue » [2]. Effet d’annonce, brutalement démenti par l’histoire littéraire, telle qu’elle s’écrit au début du xxie siècle ? Voire. Pour la génération d’Aragon, au moins, – et donc pas seulement pour les écrivains enracinés sur le flanc droit du champ littéraire – ce Roman de l’énergie nationale reste une œuvre représentative, un livre actuel, qui met en scène les « idées qui circulent dans notre société, dans nos coteries, dans la rue, et qui font des héros, des fous, des criminels, parmi nos contemporains » [3]. Par-delà les divergences radicales déterminées dans l’entre-deux-guerres par la polarisation idéologique du monde littéraire, chacun s’accorde dans ces années-là pour condamner la démocratie parlementaire, soit un régime bourgeois abhorré par un Drieu La Rochelle qui le juge « décadent », comme par un Nizan, dans le camp communiste.

Pour autant, il n’est pas question de nier que la trilogie barrésienne soit d’abord représentative d’une façon singulière, propre aux écrivains de droite, de figurer et de critiquer le pouvoir politique. Encore faut-il s’entendre sur ce dernier terme : il n’est pas seulement question ici d’idées ou de valeurs, mais plus encore de représentations imaginaires, même si celles-ci renvoient inévitablement à celles-là. En adoptant ce point de vue, il devient possible de définir des « écritures romanesques de droite au xxe siècle », comme ont essayé de le faire Catherine Douzou et Paul Renard, dans un ouvrage collectif qui insistait explicitement sur des « questions d’esthétique et de poétique » [4]. Dans cette perspective, Le Roman de l’énergie nationale appartient sans conteste à cette nébuleuse des « écritures romanesques de droite », même si sa séduction et son rayonnement ont pu s’exercer aussi sur des romanciers engagés à gauche.

À partir du constat que cette trilogie romanesque, véritable porte d’entrée dans le roman politique français du xxe siècle, participe d’un ensemble plus vaste et permet de cerner les caractéristiques d’une certaine figuration, essentiellement réactionnaire, du pouvoir politique, les représentations déployées dans ce Roman de l’énergie nationale seront ici rapprochées de celles que l’on trouve dans les romans de Drieu La Rochelle. Pourquoi Drieu ? D’abord parce qu’il est un héritier déclaré de Barrès – même s’il s’est toujours montré enthousiaste à l’égard du Culte du Moi et critique à l’égard de la trilogie nationaliste [5] – mais surtout parce qu’il est obsédé, de son aveu même, par l’idée d’une décadence nationale, allant jusqu’à écrire, en juillet 1942, dans une préface à Gilles : « Je me suis trouvé comme tous les autres écrivains contemporains devant un fait écrasant : la décadence ». Aimantée par cette idée qui renvoie à tout un imaginaire collectif, c’est par là que la figuration du pouvoir politique, chez Barrès et chez Drieu, revêt un caractère exemplaire et peut encore éclairer, dans une certaine mesure, un certain discours contemporain sur le déclin de la nation ou le délitement de la société.

LA NATION DÉCADENTE, OU LA HANTISE DU CORPS SANS TÊTE

Chez des écrivains hostiles à la démocratie parlementaire, la représentation du pouvoir politique ne peut être que négative, au sens plein du terme. Bien sûr, Barrès, dans Leurs Figures, brosse un tableau féroce, satirique, des parlementaires corrompus dans le scandale du Panama, empoisonnés par la corruption à l’image d’un Reinach, mais ce dernier volet de la trilogie du Roman de l’énergie nationale est presque superflu, venant après deux romans qui ont dépeint et analysé d’abord l’affaiblissement du pouvoir dans ses principes mêmes (Les Déracinés), ensuite les conditions d’une possible restauration d’un pouvoir capable de s’exercer pleinement au bénéfice de la nation entière (L’Appel au soldat). Drieu, pour sa part, esquisse dans Béloukia le portrait de potentats tout aussi corrompus et avides, dans le cadre d’une Bagdad de carton-pâte, mais s’il consent à évoquer directement le pouvoir politique, dans Gilles, c’est pour en dénoncer la vacuité et montrer une scène faussement pleine, la place de la Concorde au jour du 6 février 1934, pour mieux signifier le vide des coulisses où se terre un pouvoir aux abonnés absents.

Comme on l’attend chez de tels écrivains, la figuration du pouvoir politique cristallise autour d’une figure idéale, fantasmatique, celle du César ou du Chef. Dans L’Appel au soldat, Boulanger figure pourtant moins l’homme providentiel qu’il ne permet de démontrer, par la négative encore, ce que devrait être l’homme de pouvoir. Barrès, qui laisse ses personnages débattre du droit et des avantages à « césariser » pour l’individu exceptionnel qui se sent une vocation politique, définit ce dernier comme celui qui est capable de réconcilier, de fédérer : « L’homme soutenu, soit par les bureaux, soit par l’une des deux églises de la révélation et de la science, soit par la terre, soit par l’argent de banque et d’industrie, soit par les associations ouvrières, c’est une puissance. Et celui qui représenterait, qui unirait en lui ces divers syndicats, serait l’homme national, le délégué général, le chef » [6]. À trente ans de distance, Drieu La Rochelle donne du chef une définition plus inquiétante, dans La Comédie de Charleroi : « Non seulement un homme qui se donne, mais un homme qui prend. Un chef, c’est un homme à son plein ; l’homme qui donne et qui prend dans la même éjaculation » [7]. En cette année 1934, Drieu, il est vrai, s’engage dans la voie du fascisme.

La représentation du pouvoir politique n’est pourtant pas réductible, loin s’en faut, à cette figure du chef, ni chez Barrès ni chez Drieu. Les vrais chefs sont rares, voire introuvables, puisque ni un Boulanger, ni un Doriot ne font vraiment l’affaire. Le boulangisme, tel que Barrès le représente dans L’Appel au soldat, est une fièvre éphémère qui ne laissera pas de traces ; quant au 6 février 1934, pour l’auteur de Gilles, il manifeste que la scène du pouvoir politique est devenue un « décor sans emploi ». Le pouvoir n’en est pas moins là, dilué, éparpillé, galvaudé – et c’est donc cet éparpillement même que Barrès et Drieu se sentent tenus de penser et de représenter, forcés du même coup non pas tant de peindre et d’exalter des individus que de disséquer le collectif, quitte à célébrer le pouvoir des foules. Ainsi fondue, par nécessité, dans une vision dynamique et critique du corps social, de l’entité nationale, c’est par là que leur figuration du pouvoir politique cesse de leur appartenir pour réfracter tout un imaginaire qui passe d’une génération à l’autre, d’un siècle à l’autre, et dont les traces peinent à s’estomper dans le discours contemporain.

Dans Gilles, au moment où le personnage éponyme, à Paris, voit par exemple, dans les événements du 6 février, le « dernier spasme sans issue » d’un pays qui lui semble condamné à « descendre au niveau de la mort », Drieu dépeint « une France sans gouvernement, acéphale, mais qui de toute sa masse intestinale, noyée de graisse étouffait son cœur » [8]. L’image vient de loin. Sans qu’elle en constitue à proprement parler le point d’origine, la vision organiciste de la société proposée en 1881 par Paul Bourget en offre l’expression la plus achevée, la plus frappante, aussi, tant elle a marqué l’imagination d’une, voire deux générations littéraires. Pour l’auteur de la « Théorie de la décadence » – troisième partie de l’étude sur Baudelaire, dans les Essais de psychologie contemporaine [9] – la société et l’œuvre d’art peuvent toutes deux être considérées comme des organismes, c’est-à-dire une « fédération de cellules ». Le « style de décadence », dans l’œuvre d’art, c’est, suivant une formule répétée ad nauseam par les contemporains de Bourget, « celui où l’unité du livre se décompose pour laisser la place à l’indépendance de la page, où la page se décompose pour laisser la place à l’indépendance de la phrase, et la phrase pour laisser la place à l’indépendance du mot. » Quant à la décadence de « l’organisme social », elle procède pareillement de l’absence de coordination entre la partie et le tout, entre l’organe et l’organisme. La décadence, d’un point de vue politique, commencerait donc quand « les cellules composantes » ne « fonctionnent » plus « avec une énergie subordonnée ». La raison de ce processus, pour Bourget ? Le développement « exagéré » de « la vie individuelle » ; entendons, pour le contre-révolutionnaire Bourget – dont Barrès entend pourtant se distinguer sur ce point – l’héritage des Lumières et de la République, qui concède trop de droits à l’individu et engendre le mal moderne par excellence, l’individualisme.

Cette conception organiciste – et réactionnaire – du corps social et de la nation informe le tableau de la France des vingt dernières années du xixe siècle brossé par Barrès dans son Roman de l’énergie nationale. Réflexion sur la sociabilité, sur la notion de groupe, Les Déracinés appartient au genre que Denis Pernot a judicieusement identifié comme celui du roman de socialisation [10] et répartit ses personnages en deux catégories, ceux qui vont s’intégrer, comme Sturel ou Roemerspacher, conscient pour sa part que « si l’individu doit servir la collectivité, celle-ci doit servir l’individu » [11], et ceux qui prôneront et pratiqueront un « individualisme exaspéré », tel Racadot, qui finira… « déraciné, décapité » (titre du chapitre XIX des Déracinés). Or plus tôt dans son roman, Barrès a purement et simplement interrompu la narration, pour présenter un tableau analytique de « La France dissociée et décérébrée » (titre du chapitre IX), qui commence en évoquant la tentative des jeunes héros du livre de « faire eux-mêmes un corps » et en se demandant à quelle union [ils peuvent] s’agréger ». Cette question introduit la présentation méthodique des « groupements distincts qui devraient coopérer » [12]mais ne le font pas ou refusent de le faire, laissant la France dans cet état inquiétant que le mot « décadence » prétend décrire.

La nation minée par la décadence est un corps sans tête, une masse sans cerveau pour la commander et la diriger : c’est cette vision organiciste et pessimiste, celle de Bourget héritier lui-même d’une tradition anti-moderne, qui s’exprime dans les deux visions symétriques d’une « France décérébrée » (Barrès) et d’une « France acéphale » (Drieu). Puisque le pouvoir politique est pensé, ou plutôt imaginé, sur le mode de la béance, du manque, qu’expriment les suffixes privatifs a- et dé- (ce dernier étant usé jusqu’à la corde par Barrès qui l’accole à plusieurs substantifs dans son cycle romanesque), on conçoit qu’il ne puisse guère être figuré, du moins directement.

Tout au plus un Barrès peut-il décrire les efforts des hommes politiques pour donner une tête à l’organisme national, jusqu’à faire de cette image la clef de la vision critique de l’aventure boulangiste proposée dans L’Appel au soldat. Député républicain, « Bouteiller veut donner au parlement un cerveau » (titre du chapitre VII) et convainc Jules Ferry de l’importance « de constituer une cérébralité au parti antiboulangiste », sachant que les républicains sont au gouvernement qui, par définition, « tient ensemble les parties du corps social » [13]. Dans le camp adverse, « Avec les pleins pouvoirs que lui donne Paris, le Général [Boulanger] devrait être le cerveau de la nation et diriger ce que sollicite l’instinct national » [14], mais il est condamné à échouer, car « le cerveau que Bouteiller prépare au parlementarisme, personne ne l’a donné au boulangisme, qui demeure rien qu’une fièvre » [15]. Le pouvoir politique, c’est ce cerveau que l’on rêve de former mais qui, précisément, n’existe pas dans une nation jugée en décadence et reste un fantasme ou un idéal à l’image de « l’homme national », du « délégué général » appelé de ses vœux par Barrès, ou du chef viril et omnipotent dont Drieu esquisse les traits.

DÉCÉRÉBRATION ET DISSOCIATION

Figurer le pouvoir politique, lorsqu’on réagit contre la décadence et que l’on condamne, voire rejette violemment le pouvoir en place, ce ne peut donc être que représenter les forces agissantes, ces « grandes forces éparses » qu’évoque Barrès au chapitre IX des Déracinés. La peinture du pouvoir politique, dans cette perspective, se résout donc forcément dans celle des rapports de force et des tensions qui traversent le corps social, en opposant entre eux les individus ou les groupes. Chez Barrès, par-delà cette vision des « forces éparses », mal coordonnées, la trajectoire des personnages illustre le struggle for life, loi naturelle implacable qui vaut également pour la société et régit aussi bien la sphère publique (lorsque l’un des parlementaires est convaincu de corruption, dans Leurs Figures, le groupe s’attache à l’éliminer, à l’image « d’un poulailler qui se rue sur un poulet malade » [16]) que la sphère privée (les perdants, les prolétaires comme Racadot, déraciné voué à la décapitation, et son complice Mouchefrin, subissent la même loi, « le mécanisme instinctif de cette collectivité tend à [les] expulser, à les rejeter dans le prolétariat, les dégrader » [17]). On sait où mènera ce darwinisme social dans les années trente [18], sans oublier toutefois que Barrès, tout en citant Darwin à l’appui de sa vision des rapports entre les individus, prend soin de mettre en garde le lecteur contre une idéologie qui peut mener à l’individualisme exaspéré d’un Racadot, proche de tenir pour la vérité suprême le principe de la lutte pour la vie. Quant à Drieu, il laisse son Gilles juger sévèrement l’hypocrisie et l’impuissance de ce qu’il appelle les « catégories engagées », intellectuels, syndicalistes, francs-maçons et juifs, tous « également déchirés entre un capitalisme si longtemps profitable et si dignement masqué de démocratie et des aspirations à une attitude plus âcre », entassés dans un même meeting politique qui lui apparaît dès lors comme « une réunion si parfaitement vide de toute virilité et de toute humanité » [19]. C’est que le pouvoir même est ailleurs, dans « le conflit des Germains et des Slaves » [20] qui pour Gilles modèle en profondeur l’Europe, et par-delà, dans « les lieux chargés de pierre encore vivante, de chair palpitante où se jouait le drame actuel auquel s’accordait sa respiration : le Kremlin-léninien, bourré de statistiques, et le mythe rival, Wall Street, zébré aussi de chiffres fous », vers lesquels Boutros, le héros, communiste, d’Une Femme à sa fenêtre, « report[e] son esprit avec une ferveur anxieuse », animé par « un espoir de métamorphoses » qui le fait regarder vers « Moscou ou New York » [21].

Puisque le pouvoir politique s’est dilué, faute d’hommes capables de l’incarner, il ne reste finalement que l’énergie brute, celle-là même qui devrait être canalisée et mobilisée par des gouvernants soucieux de réagir contre la décadence nationale. L’énergie, voilà le maître mot pour Barrès, qui forge avec lui le titre de sa trilogie, Roman de l’énergie nationale. Pour établir son diagnostic – « Manifestement, notre pays est dissocié » – il présente les « forces vivantes de notre pays, ses groupes d’activité » comme « divers groupes d’énergie » entre lesquels « il n’y a point de coordination » [22]. Derrière ce constat résonne une fois encore, en écho, la « Théorie de la décadence » de Bourget : « Pour que l’organisme total fonctionne avec énergie, il est nécessaire que les organismes moindres fonctionnent avec énergie, mais avec une énergie subordonnée, et, pour que ces organismes moindres fonctionnent eux-mêmes avec énergie, il est nécessaire que leurs cellules composantes fonctionnent avec énergie, mais avec une énergie subordonnée » [23].

« ON NE PARLE QUE D’ÉNERGIE DANS LE MONDE… » (DRIEU LA ROCHELLE, ÉTAT CIVIL)

Cette « imagination de l’énergie » à laquelle Pierre Citti a consacré toute la troisième partie de son Histoire de l’imagination française dans le roman autour de 1900 [24] est un point de cristallisation majeur pour l’imagination de toute une génération d’écrivains hantés par l’idée de décadence. En 1925, Drieu constate encore, dans son essai autobiographique, État civil : « on ne parle que d’énergie dans le monde depuis cinquante ans » [25]. Et tous ses romans mettent en scène des personnages avides, à l’image de Boutros dans Une Femme à sa fenêtre, « de saisir les mouvements de l’énergie à travers le monde » [26] : ce révolutionnaire, on l’a compris, court moins après le pouvoir politique qu’après cette force brute, essentielle et originelle, qu’il reviendrait à l’homme accédant au pouvoir de dompter pour la multiplier. En attendant, le pouvoir politique, dont Drieu offre une peinture acide dans sa fable orientale, Béloukia, est généralement l’apanage « de ces médiocres qui se jettent dans le fanatisme politique pour y trouver une revanche des résultats misérables que dans l’ordinaire des travaux produit l’excessive médiocrité de leurs tempéraments » [27]. Il faut dire que dans toute société frappée par la décadence, dont Bagdad – comparable à « toutes les villes civilisées qui commencent délicieusement à pourrir » – devient le symbole, « Il y avait encore de l’énergie […], mais déjà en se déformant elle produisait maints grotesques » [28].

L’énergie qui se dégrade ne disparaît pourtant pas et le sursaut reste possible, par-delà la maladie. Gilles, dont le mentor dénonce amèrement la « puissance de syphilis dans la France » [29], voit dans l’époque moderne « l’hiver de la Société et de l’Histoire, […] l’hiver d’un peuple » [30], mais le roman se clôt sur une profession de foi sans équivoque : « Rien ne se fait que dans le sang. Il faut sans cesse mourir pour renaître » [31]. Boutros le communiste, dans Une Femme sa fenêtre, avait déjà entonné ce refrain : « nous rêvons des germinations de demain à travers les effondrements et les pourritures qui nous entraînent. Nous sommes à bout de souffle, rien ne renaîtra plus de nous que les formes que nous connaissons, la force de création ne reprendra en Europe qu’après de terribles dissolutions » [32]. Cette énergie dégradée et cependant bouillonnante nourrit un véritable imaginaire de l’apocalypse chez Drieu et pour sa génération, que Sartre devait décrire, au lendemain de la guerre, hantée « par ce point imaginaire gamma, seul immobile dans un monde en mouvement, où la destruction, parce qu’elle est pleinement destruction et sans espoir, s’identifie à la construction absolue » [33].

En attendant, reste d’abord la maladie, gangrène, pourriture, processus de corruption. La dégradation de l’énergie est donnée pour inévitable dans un ensemble affaibli par l’absence de coordination, miné par la dissociation et la décérébration mises en avant par Barrès. Pas de cerveau, pas de tête, pas de chef : le constat vaut pour l’individu comme pour le groupe. Les romanciers des années 1890 présentent l’individu contemporain comme un homme velléitaire, incapable d’agir, un dilettante : autant de stéréotypes de la décadence dont Citti a dressé e catalogue [34]. Drieu ne dit rien de nouveau, lorsque, dans État civil, il dénonce, sur le plan collectif, « la plus terrible menace : notre incapacité à régler, à harmoniser nos entreprises » [35], et sur le plan individuel, son défaut de volonté, en évoquant des « résolutions prises chaque soir, détruites chaque matin » [36]. Gare à cette « anarchie » dénoncée par Bourget, qui découle de cette dissociation dans des organismes dont les organes fonctionnent de façon indépendante : la décadence, c’est littéralement la désorganisation, le défaut d’ordre.

La perte d’intégrité complète le tableau. La France de 1870 a perdu l’Alsace-Lorraine comme un homme est amputé d’un membre. L’adjonction d’éléments étrangers joue dans cet imaginaire le même rôle que la perte de l’organe. L’élément étranger introduit au cœur de l’organisme contribue sûrement à en gâter le fonctionnement et contribue à l’entraîner dans le processus fatal de la décadence. Le parlement empoisonné, corrompu, vicié jusqu’à la moelle l’a d’abord été par Reinach, « juif allemand, baron italien, naturalisé français » [37]. Pour l’auteur des Déracinés, ces mêmes juifs qui « eussent été magnifiques dans leur ghetto de Francfort » sont « laids tout de même, avec leur mimique étrangère, sous le porche d’une vieille maison de Neufchâteau », car « les Bourgeois de Neufchâteau […] sont en train de périr, submergés sous leurs bandes » [38]. Le romancier déplore que « la race germaine se substitue à l’autochtone dans tout l’est de la France », car « par ces immigrés, le type se modifie et se gâte » [39]. Diagnostic de Barrès : « avec l’intégrité du territoire à reconstituer, il y a aussi l’intégrité psychologique à sauvegarder » [40]. Gilles, pour sa part, voit partout des « gueules de Tartares », des « hommes venus de Galicie » : « Juifs ou autres. Ils se gâtent à Paris et ils gâtent Paris » [41]. Dans tous les cas, le résultat est le même - affaiblissement, dégradation – puisqu’il résulte d’une même maladie : la décadence, produit de la modernité.

Le paradoxe de cette représentation, c’est qu’elle s’inscrit à la fois dans l’histoire et hors de l’histoire. Elle est historiquement datée, ne serait-ce que parce qu’elle est indissociable des modèles théoriques successivement offerts, au xixe siècle, par les sciences physiques, le principe de la conservation de l’énergie d’abord, le principe de la dégradation de l’énergie, ensuite, à partir desquels les romanciers tendent à imaginer la décadence des sociétés, au tournant du xixe siècle et du xxe. Mais la loi dite de la conservation de l’énergie, introduite par Lord Kelvin en 1851, comme le principe de la conservation des forces formulé juste auparavant par Helmholtz, popularisée « avec une promptitude qui vient de son heureuse symétrie avec le principe de Lavoisier en chimie : pour la matière comme pour le mouvement, rien ne se perd, rien ne se crée » nourrit l’idée suivant laquelle « si la matière se conserve, si l’énergie se conserve, tout revient au même, éternellement » [42]. Informée par ce modèle, on conçoit que l’imagination de la décadence participe d’une vision pessimiste et négative de l’histoire, à rebours de l’optimisme et du volontarisme qui marque notamment celle des romanciers communistes de l’entre-deux-guerres. Dénoncer la décadence, c’est apparemment prendre de la hauteur dans sa figuration du pouvoir politique, introduire une perspective historique, mais il est frappant de constater que cette représentation est calquée sur des lois générales, abstraites, alors même qu’elle se présente comme le résultat d’une analyse objective des conditions sociales et politiques.

Quelle est la part d’objectivité, au demeurant, d’une notion comme celle de « décadence », qui repose sur un ensemble de paradigmes imaginaires dont les variations sont relativement faibles, d’une génération à l’autre, chez ceux qui reprennent l’antienne de cette « éternelle décadence » ? [43] Avant d’esquisser son histoire de l’imagination des romanciers, cristallisée autour de cette idée de décadence, Pierre Citti relève que cette dernière mêle la réalité et la fiction, jusqu’à proposer de la désigner comme un « fait d’imagination », en observant que la décadence dénoncée ou décrite par les écrivains « correspond à une face de la réalité, mais [que] la réalité n’apparaît qu’à travers les représentations, dont elle représente la somme idéale » [44]. Or ces représentations tirent leur force d’une parfaite cohérence, qui interprète l’état et le devenir de l’individu comme de la société, à partir d’une image frappante (le corps) et de quelques idées fortes (l’idéal de l’intégrité, qui motive la xénophobie, la dissociation ou l’anarchie, à laquelle s’oppose l’image de l’ordre incarné par le chef). Et c’est bien parce qu’elle relève d’une histoire de l’imagination plutôt que de l’histoire politique et sociale, que la figuration du pouvoir politique aimantée par l’idée de décadence conserve sa vitalité à travers les époques et par-delà les mutations de la société et du monde.

par Jean-Michel Wittmann

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Pour citer cet article :

Notes

[1] L. Aragon, La Lumière de Stendhal, Paris, Denoël, 1954, p. 266.

[2] L. Blum, La Revue Blanche, 15 novembre 1897.

[3] M. Barrès, Les Déracinés [1897], dans Romans et Voyages, Paris, Laffont « Bouquins », 1994, t. I, p. 493.

[4] C. Douzou & P. Renard (dir.), Écritures de droite au XXe siècle. Questions d’esthétique et de poétique, Dijon, Éditions universitaires de Dijon, coll. « Écritures », 2002, p. 5-7.

[5] J.-M. Wittmann, « Drieu la Rochelle héritier de Barrès : du Culte du Moi à Une Femme à sa fenêtre », Roman 20/50, 2007, n° 43, p. 99-109.

[6] M. Barrès, Les Déracinés, op. cit., p. 617.

[7] P. Drieu La Rochelle, La Comédie de Charleroi (1934), Paris, Gallimard, coll. « L’Imaginaire », 1996, p. 63.

[8] P. Drieu La Rochelle, Gilles (1939), Paris, Gallimard, coll. « Folio », 2000, p. 606.

[9] P. Bourget, Essais de psychologie contemporaine, Paris, Gallimard, coll. « Tel », 1993, p. 13-17.

[10] D. Pernot, Le Roman de socialisation, Paris, PUF, 1998, p. 2-6.

[11] M. Barrès, Les Déracinés, op. cit., p. 744.

[12] Ibid., p. 616-619.

[13] M. Barrès, L’Appel au soldat, dans Romans et Voyages, op. cit., p. 853.

[14] Ibid., p. 863.

[15] Ibid., p. 864.

[16] M. Barrès, Leurs Figures, dans Romans et Voyages, op. cit., p. 1138.

[17] M. Barrès, Les Déracinés, op. cit., p. 274.

[18] J.-M. Bernardini, Le Darwinisme social en France (1859-1918). Fascination et rejet d’une idéologie, Paris, Éditions du CNRS, 1997.

[19] P. Drieu La Rochelle, Gilles, op. cit., p. 577.

[20] Ibid., p. 590.

[21] P. Drieu La Rochelle, Une Femme à sa fenêtre (1929), Paris, Gallimard, coll. « Folio », 1996, p. 164-165.

[22] M. Barrès, Les Déracinés, op. cit., p. 616-619.

[23] P. Bourget, Essais, op. cit., p. 14.

[24] P. Citti, Contre la décadence. Histoire de l’imagination française dans le roman (1890-1914), Paris, PUF, 1987, p. 211-212.

[25] P. Drieu La Rochelle, État Civil (1921), Paris, Gallimard « L’Imaginaire », 2000, p. 131.

[26] P. Drieu La Rochelle, Une Femme à sa fenêtre, op. cit., p. 242.

[27] P. Drieu La Rochelle, Béloukia (1936), Paris, Gallimard, coll. « L’Imaginaire », 1991, p. 84.

[28] Ibid., p.37.

[29] Ibid., p. 494.

[30] Ibid., p. 489.

[31] Ibid., p. 687.

[32] Ibid., p. 180.

[33] J.-P. Sartre, Qu’est-ce que la littérature ? (1947), Paris, Gallimard, coll. « Idées », 1984, p. 238-239.

[34] P. Citti, Contre la décadence, op. cit., p. 202.

[35] P. Drieu La Rochelle, État civil, op. cit., p. 128.

[36] Ibid., p. 121.

[37] M. Barrès, Leurs Figures, op. cit., p. 1069

[38] Ibid., p. 660.

[39] Ibid., p. 659.

[40] Ibid., p. 661.

[41] P. Drieu La Rochelle, Gilles, op. cit., p. 307.

[42] P. Citti, Contre la Décadence, op. cit., p. 118-119.

[43] M. Winock, Nationalisme, antisémitisme et fascisme en France, Paris, Le Seuil, « Points », 1999, p. 99.

[44] P. Citti, Contre la Décadence, op. cit., p. 13.

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