Le Complot dans l’imaginaire politique contemporain

mercredi 9 mars 2016, par Aurélie Ledoux

Thèmes : Complot

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Introduction du dossier paru dans le numéro 16 de la revue Raison publique, juin 2012, p. 15-20.

L’imaginaire politique est le lieu où s’exprime l’écart qui sépare complot et théorie du complot, le premier désignant une réalité aussi ancienne que la politique elle-même, alors que la seconde est une grille interprétative n’apparaissant qu’avec la modernité politique et dont le succès est généralement proportionnel au mépris intellectuel qu’elle suscite. Mais, si les théories complotistes constituent bien « une vision magique du politique non moins qu’une philosophie sommaire de l’Histoire [1] », reste à comprendre la signification de leur succès contemporain, ne serait-ce que pour y déchiffrer les nouvelles superstitions politiques de notre époque.

Car ces théories envahissent le champ de la créativité artistique autant que politique. Ainsi, la contestation de la version officielle du 11-Septembre revêt explicitement les habits de l’action citoyenne tandis que les figures du complot envahissent l’art, rassemblant sous ce même motif aussi bien best-seller ou blockbuster (Da Vinci Code, Matrix) qu’écrivains reconnus ou cinéma d’auteur (Pynchon, DeLillo, Coppola, Stone). Du rôle supposé des francs-maçons et des Illuminati dans la Révolution française aux soupçons pesant sur le virus A(H1N1) en passant par l’assassinat de Kennedy ou les attentats du 11-Septembre, les théories conspirationnistes semblent à la fois s’étendre (extension de leur champ aux catastrophes naturelles ou aux épidémies mondiales qui se trouvent ainsi enrégimentées dans la sphère du politique) et s’intensifier (l’adhésion à ces théories n’étant plus le fait d’une minorité, éventuellement identifiable idéologiquement, mais devenant un réflexe politique relativement commun). Tout se passe désormais comme si tout événement, quel qu’il soit, pouvait et devait être lu à travers ce schéma interprétatif qui dédouble le sens de la politique, séparant une figure classique de l’action, dont la conscience moderne ne serait plus dupe et se désintéresserait, de son double complotiste, d’autant moins saisissable que ses contours sont vagues et que son adhésion admet des degrés divers. Une « épistémologie du complot » s’avère d’autant plus nécessaire que les théories conspirationnistes prennent ainsi la pose d’un scepticisme salutaire, voire d’un bastion de rationalité, face à des mass media soupçonnés – parfois à juste titre – d’incompétence ou de connivence avec le pouvoir.

La théorie du complot remplit une première fonction évidente, celle de fournir un schème d’explication global et surtout intentionnel à une réalité politique jugée de plus en plus complexe du fait de sa mondialisation. En ce sens, le mythe du complot mondial répond à la mondialisation effective de la politique. Il fait écho à l’inquiétude et à l’impuissance de l’individu face à une réalité politique jugée immaîtrisable aussi bien par l’action que par la pensée. Les théories du complot auraient pour première signification de rendre intelligible la « chose publique », mais en la situant paradoxalement dans une sphère qui n’est plus celle de la publicité politique.

Réciproquement, la propagation et la banalisation des interprétations conspirationnistes entraînent une réticence croissante à en parler, notamment de la part des médias classiques. Et en effet on peut trouver plusieurs bonnes raisons de ne pas le faire : la posture complotiste se nourrit de ce qu’on lui oppose et, lui répondre, c’est accepter de faire droit à un discours que l’on peut juger irrecevable pour des raisons aussi bien intellectuelles que morales (postulats antisémites et racistes, antiparlementarisme, aveuglements idéologiques…). Critiquer reviendrait d’abord à légitimer la parole que l’on prétend réfuter. Par ailleurs, c’est accepter de situer le débat sur un terrain rhétorique dont il est difficile de sortir vainqueur du simple fait qu’il sera toujours plus aisé de pointer les lacunes et les incohérences d’une explication donnée que de démontrer l’absence de ce qui a pour nature d’être caché. Les preuves de l’inexistence d’une chose sont difficiles à donner… surtout lorsque celle-ci n’existe pas.

Se révèle pourtant la nécessité d’une analyse critique en ce que la posture complotiste servirait de masque à ce qui l’engendre et supprimerait de la compréhension de la mondialisation politique ce qui en est peut-être l’enjeu majeur : comment celle-ci engendre ses contradictions, si ce n’est sa négation. Épistémologiquement, la théorie du complot fait en effet l’économie de ce qui est l’enjeu des sciences humaines : l’intermédiaire ou, en termes économiques et sociologiques, « l’effet pervers ». Elle oublie que « le résultat final de l’activité politique répond rarement à l’intention primitive de l’acteur [2] » et revient à nier l’existence des conséquences non intentionnelles de l’action. Le conspirationnisme est donc seulement en apparence l’opposé de la théorie « officielle » du Choc des civilisations : il est en fait l’envers de cette même posture épistémologique et idéologique du « tout-intentionnel » où l’Axe du Mal répond aux Illuminati. En dernier ressort, la pensée conspirationniste fait paradoxalement écran à la réalité contre laquelle elle prétend s’élever tandis qu’une critique véritable du monde contemporain consisterait au contraire à analyser comment, sans complot, il produit ses propres catastrophes.

La lecture de ce dossier requiert une dernière remarque qui en expliquera le point de départ : les « théories du complot », comme le rappelle encore Pierre-André Taguieff dans ce numéro, portent bien mal leur nom, n’ayant à proprement parler rien à voir avec les constructions de l’esprit scientifique. Elles sont des hypothèses, voire de simples conjectures, ou au mieux – si l’on peut dire – des interprétations globales qui reposent sur des préjugés et résultent d’une posture discursive particulière en ce qu’elle est accusatoire. Les premières contributions de ce dossier partent donc logiquement de la question de la rhétorique propre aux discours complotistes. C’est dans cette perspective qu’il convient d’abord de situer l’émergence des théories du complot. Retraçant la naissance du discours complotiste, Jean-Philippe Schreiber décrit ainsi sa métamorphose originaire : bien avant la diffusion des Protocoles de Sion, l’Église catholique reprend le mythe d’une conspiration instigatrice du désordre moral de la Révolution française, combinant les motifs du complot antichrétien et satanique à la dénonciation réactionnaire et antimoderniste. L’usage politique de schèmes, jusque-là limités à la sphère théologique, engendre donc un discours nouveau, légitimé par la doctrine de l’Église avant de s’en émanciper : l’antimaçonnisme est le lieu où s’opère cette symbiose du religieux et du politique qui permettra au discours complotiste de s’autonomiser, s’affranchissant progressivement de sa source apologétique pour aller se nourrir de l’antisémitisme via la thèse des « Supérieurs inconnus ». Ainsi les discours qui par la suite relèveront du mythe politique du complot mondial émanent de cette sécularisation de conceptions théologiques et du fantasme d’un ennemi d’abord « diabolique ».

L’analyse par Emmanuelle Danblon et Loïc Nicolas des raisons rhétoriques de l’efficacité du discours complotiste rend également compte de l’ambiguïté de ce lien à la modernité. Énonçant les principes implicites qui structurent la topique d’une rhétorique du complot, ils mettent à jour une hétérogénéité qui, loin de l’affaiblir, en renforce l’efficacité. Les règles qui structurent les raisonnements conspirationnistes répondent en effet à des normes hétérogènes, juxtaposant le projet antimoderne de « réenchanter du monde » avec le principe critique de la modernité. L’erreur serait de voir une faute logique là où réside une puissance rhétorique : l’articulation de deux topiques certes hétérogènes, mais qui ne se contredisent pas formellement, permet au discours de s’adapter et comme de verrouiller son emprise. Pas de faille logique, donc, pas d’irrationalité en tant que telle : Emmanuelle Danblon et Loïc Nicolas insistent sur le fait qu’il n’y a pas de « coupure cognitive » permettant de ranger les thèses conspirationnistes parmi les discours irrationnels. Au contraire, c’est à force de vouloir réduire l’efficience du discours complotiste à l’usage de simples sophismes qu’il suffirait d’identifier pour en invalider les thèses, qu’on s’interdit d’en comprendre la puissance et, à terme, de pouvoir y répondre adéquatement.

Cette absence de coupure cognitive renvoie donc aussi à la nécessité de distinctions épistémologiques qui permettent de faire le départ entre les théories conspirationnistes et les théories porteuses d’une véritable critique sociale : Arnaud Rosset remarque que le succès actuel des « théories du complot » est inséparable d’un élargissement ambigu du sens de cette catégorie en ce qu’elle devient susceptible d’intégrer toute approche globale des phénomènes sociaux. L’usage fait de la notion de « théorie du complot » est alors celui d’une massue argumentative, à l’instar de l’argument ad hitlerum qui suffit seul à disqualifier ce qu’il incrimine. Réciproquement, on peut se demander si cette commodité rhétorique ne contribue pas à redorer le blason des théories du complot en mettant sur le même plan les délires conspirationnistes et des pensées qui – quoi qu’on pense par ailleurs de leurs conclusions – adoptent une démarche scientifique. Afin de sortir de cette confusion contre-productive à tous égards, Arnaud Rosset déconstruit l’apparente analogie qui lie les théories globales au paradigme complotiste en opposant les contraintes structurales qui assurent la mécanique de la domination à la « main cachée » des interprétations conspirationnistes.

Un deuxième ensemble de contributions s’interroge sur les aspects plus spécifiquement contemporains que revêtent les théories du complot : l’affinité d’Internet avec l’argumentation complotiste, le développement de ce qui se veut une « histoire parallèle » ou l’émergence de nouvelles formes de populisme. Sans nier ni oblitérer l’ancienneté des scénarios complotistes, il s’agit de saisir ce qui, dans ce phénomène, a trait à « l’ère du temps » et témoigne ainsi de son éventuelle nouveauté. Car, si l’émergence des théories du complot est historiquement située, la période de leur généralisation ne constitue-t-elle pas à son tour un moment distinct de cette histoire ?

Gérald Bronner propose ainsi un modèle de compréhension de l’impact du medium Internet à travers ce qu’il nomme l’effet « Fort », en référence à Charles Fort, auteur en 1919 du Livre des damnés. Cet ouvrage, qui pourrait n’être qu’une curiosité au musée de la tératologie argumentative, inaugure une méthode caractéristique des théories conspirationnistes. Chez Fort, cette méthode consistait à défendre les thèses les plus étranges par un amoncellement d’arguments hétéroclites moins faits pour prouver que pour défaire l’idée même de preuve et délimiter, en dehors de la Science, un espace de défoulement de la croyance. La force de cette manière d’argumenter réside dans un pur effet d’accumulation : ce qu’aucun argument seul ne saurait établir, l’ensemble en persuadait, ou du moins condamnait l’affirmation inverse à la suspicion. En permettant la mutualisation des arguments de la croyance, Internet opère à peu de frais et de manière anonyme ce qui requerrait auparavant la persévérance de personnages excentriques et monomanes. Cette diffusion des théories conspirationnistes dessine, aux marges de l’historiographie traditionnelle, une histoire « secrète », dont le complot serait le moteur. S’interrogeant sur cet objet habituellement laissé hors du champ de l’investigation universitaire, Olivier Dard entreprend de montrer l’unité d’un discours apte à s’adapter et à intégrer les soubresauts du monde contemporain dans ce qui se donne comme une histoire parallèle. Refusant de limiter la portée de cette « histoire secrète » à une étiquette commode sous laquelle ranger une pluralité composite d’auteurs et de thèses fantasques, il propose au contraire de démontrer la cohérence interne de textes qui ne constituent pas des contributions isolées mais concourent à la construction de contre-savoirs en rupture avec la notion même d’histoire.

Cette dimension polémique des théories du complot est également au cœur de la réflexion de Federico Tarragoni sur les liens entre néo-populisme et conspirationnisme : dans leur variante anti-impérialisme, les théories du complot sont en effet porteuses d’une « raison politique » dont le Vénézuela de Chávez offre un parfait modèle. Au-delà donc d’une approche normative ou même cognitive des théories du complot, cette contribution plaide pour une compréhension de l’efficacité politique du mythe du complot à travers une sociologie de l’action populaire. Le discours de Chávez sur le « complot des élites » engendrerait une nouvelle forme de populisme en ce qu’il ouvre la voie à une relecture, cette fois « par le bas », d’une histoire nationale polarisée dans laquelle les classes populaires sont invitées à prendre leur place. Reste alors à saisir l’ambivalence de cette « raison populiste », créatrice de nouveaux régimes de citoyenneté comme de nouvelles formes d’assujettissement. Enfin, dans une dernière contribution à la portée plus générale, Pierre-André Taguieff revient sur les causes et conséquences de la prolifération des interprétations complotistes. Partant du constat qu’elles sont désormais socialement admises et culturellement banales, il procède à un examen de leurs hypothèses et des modèles d’intelligibilité qu’elles proposent. Ainsi, d’un point de vue psychosocial, le schème complotiste répond à un sentiment de perte de contrôle des peuples démocratiques et un besoin épistémique de clôture que l’omnipotence explicative de l’hypothèse du complot permet de satisfaire. Cependant ces facteurs, qui expliquent la démultiplication des interprétations complotistes, ne suffisent pas à rendre compte en aval de la séduction qu’elles exercent et qui tient à la posture contestataire et critique qu’elles adoptent. Comprendre la banalisation des théories du complot, c’est donc encore une fois voir la complexité de leur lien à notre modernité : leur dimension démystificatrice détourne à leur profit l’exigence moderne de la pensée critique qu’elles prétendent incarner. Rien ne peut prétendre désormais échapper au doute. Mais il y a reprise autant que dévoiement de cet héritage critique, en vertu du même paradoxe que celui qui habite la pensée sceptique : car, si le doute et la remise en cause sont nécessaires à la pensée, la substitution du doute à la pensée se fait superstition.

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Sommaire du dossier

- "Le complot entre rhétorique théologique et rhétorique politique", par Jean-Philippe Schreiber

- "Rhétorique et topique de la conspiration", par Emmanuelle Danblon et Loïc Nicolas

- "Théories du complot ou théories globales : tracé d’une frontière épistémologique", par Arnaud Rosset

- "L’effet « Fort » et les damnés du mythe du complot", par Gérald Bronner

- "Le complot, moteur de l’histoire dite « secrète »", par Olivier Dard

- "Conspirationnisme, anti-impérialisme et nouveau populisme : comment les « théories du complot » politisent le social au Venezuela de Chávez", par Frederico Tarragoni

- "Réflexion sur la pensée conspirationniste", par Pierre-André Taguieff

Aux textes parus dans le numéro 16 de la revue, viennent s’associer les contributions suivantes

- Isabelle Perier : "Du Pendule de Foucault au Cimetière de Prague : Penser le complot grâce à la fiction"

- Isabelle Safa : "Le Hezbollah face au retrait syrien et à la « guerre de 33 jours » : la question libanaise au miroir du complot"

- Charlotte Thimonnier, "La contre-enquête au cœur de la fiction"

par Aurélie Ledoux

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Notes

[1] Pierre-André Taguieff, L’imaginaire du complot mondial, Aspects d’un mythe moderne, Mille et Une Nuits, 2006, p. 9.

[2] Max Weber, Le savant et le politique, Plon, 1963, p. 165.

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