« Et vous, Vercors, encore inconnu et déjà célèbre … ». Diffusion du Silence de la mer pendant l’Occupation et construction d’un auteur mythique

dimanche 2 décembre 2012, par François Vignale

Thèmes : citoyenneté

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« Je m’adresse à vous, Vercors, encore inconnu et déjà célèbre [1]. » Cette interpellation de Maurice Schumann prononcée sur les ondes de la BBC le 28 novembre 1943 peut être mise en regard d’une autre phrase, celle-ci extraite d’Arcane 17 d’André Breton à propos du Silence de la mer : « tour à tour exalté et honni, l’ouvrage mène une vie hors de ses gonds [2]. » C’est en s’appuyant sur ces deux citations que sera organisée cette analyse. Rares sont les cas, en effet, où une œuvre littéraire aura aussi fortement marqué les lignes de fracture entre les différentes tendances de la Résistance intellectuelle, à l’intérieur comme à l’extérieur de la France occupée ; celle qui pense que les œuvres doivent se mettre au service de causes et celle qui, au contraire, ne veut pas remettre en question l’idée de l’autonomie de l’art.
Le destin du Silence de la mer s’est placé en dehors de la volonté de son auteur et de l’objectif qu’il s’était primitivement fixé : réveiller les membres influents du champ littéraire. Très tôt en effet, les services de propagande, ceux de la France libre, comme ceux des nations alliées ont perçu les enjeux politiques portés par ce texte. Encourageant les rééditions de la plaquette publiée en février 1942 par les Éditions de Minuit, ils ont organisé sa diffusion et sa circulation, en métropole comme ailleurs, sans prendre en compte à aucun moment la volonté de son auteur demeuré inconnu. Ce succès, renforcé par l’anonymat de son auteur et toutes les interrogations que cela suppose, entraîne la construction d’un mythe, celui d’un auteur, Vercors, devenu l’une des incarnations de l’esprit de Résistance.
C’est cette trajectoire singulière – ainsi que les modalités de sa construction pendant les années 1942-1943 - qui sera retracée ici, en examinant les conditions dans lesquelles la dépossession de l’auteur de son œuvre s’est opérée et en mettant en lumière les motivations et les objectifs poursuivis par les différents services de propagande alliés. Ce phénomène a pour conséquence que l’auteur et son œuvre deviennent chacun, pour des raisons différentes, des sujets politiques ; Vercors devenant, du fait de son anonymat, une incarnation de l’intellectuel résistant et son texte, une parfaite illustration de la conduite à tenir devant l’occupant.

UN TEXTE RESERVE A UNE CERTAINE ELITE.

Mis en circulation à partir du printemps 1942 - mais dont l’annonce de la parution n’intervient en France occupée qu’en janvier 1943 comme en atteste un écho paru dans les Lettres françaises clandestines [3] - Le Silence de la mer est d’abord une œuvre simplement destinée à un public choisi : gens de lettres et membres importants du champ littéraire, dont la particularité toutefois est d’avoir sinon une attitude hostile à Vichy et à l’occupant, tout au moins une position de retrait. Il apparaît donc comme une tentative de (re)mobilisation du monde des écrivains – et plus largement des intellectuels – qui intervient peu après l’échec de la Pensée libre, fondée par Jacques Decour et Georges Politzer, anéantie par la Gestapo à l’automne 1941 [4] et avant l’apparition des Lettres françaises clandestines.
Sa forme particulièrement soignée (composition typographique, papier utilisé) le range dans le genre de la bibliophilie [5]. De ce fait, il appartient d’une certaine manière, selon la typologie utilisée par Pierre Bourdieu, au sous-champ de production restreinte [6]. Cette caractéristique est renforcée par le tirage de l’édition originale qui ne dépasse pas selon les estimations les plus hautes 400 exemplaires, le chiffre de 350 exemplaires étant le plus souvent retenu. Sa diffusion même, perturbée par la saisie des deux tiers du tirage initial, en accentue encore le trait. Avant même les questions du contenu et du message véhiculé par le texte, l’objectif principal de ce premier volume publié par les Éditions de Minuit est de montrer aux écrivains que l’on peut faire sur le plan typographique aussi bien, voire mieux qu’avant, en dépit des privations et du contexte politique. Ce faisant, on maintient les traditions les plus exigeantes du monde éditorial et, partant de là, au moment où la littérature officielle s’enfonce progressivement dans la médiocrité, on contribue à montrer que les valeurs de l’esprit peuvent continuer à perdurer malgré tout. A ce titre, ce mince et petit volume incarne bien, par sa haute tenue formelle, la « victoire du bon goût [7]. »
Le caractère clandestin de cette plaquette entraîne nécessairement l’utilisation par son auteur d’un pseudonyme le moins transparent possible. Dans le cas qui nous intéresse, Jean Bruller a choisi celui de Vercors en référence au lieu de son cantonnement pendant la Drôle de guerre. Mais l’utilisation d’un pseudonyme, qui obéit à l’obligation de se protéger des autorités, a également des effets sur le plan symbolique. Il participe de l’entretien d’une ambiguïté concernant l’identité réelle de son auteur et donne lieu à toutes les suppositions. Dans le cas du Silence de la mer, le style du livre, empreint d’un certain classicisme, suggère les noms de Georges Duhamel, de Maurice Bedel, d’André Gide ou encore de Roger Martin du Gard. Et de fait, Jean Bruller lui-même avait eu des contacts parfois suivis avec certains de ces écrivains. Dans ce contexte, ce « secret le mieux gardé de la Résistance », pour reprendre l’expression de Louis Aragon, apporte un surcroît de légitimité à cette entreprise éditoriale dans le sens où il permet de faire croire que derrière Vercors se cache un grand écrivain, hypothèse que vient corroborer le soin apporté à cette édition.
Sur le plan du contenu, Le Silence de la mer correspond à un certain nombre d’attentes de la part des intellectuels se situant dans l’hostilité à Vichy ou, tout au moins, dans une attitude de retrait. Il se caractérise en effet par son imprégnation pacifiste rejoignant ainsi le vieux fonds briandiste de son auteur, par son attitude oppositionnelle qui met en avant l’idée d’une Résistance civile. Au total, pour reprendre l’expression d’Anne Simonin, il permet « de se mobiliser contre l’occupant sans pour autant se dresser contre l’Allemand [8]. » C’est bien la teneur de ce message qui intéresse au premier chef les responsables des services de propagande alliés.

UNE ŒUVRE QUI ECHAPPE A SON AUTEUR.

En raison de la saisie d’environ 250 exemplaires du Silence de la mer opérée par la police allemande lors du passage de la Ligne de démarcation à l’automne 1942, la diffusion réelle du premier tirage de la plaquette n’a été que d’environ une centaine d’exemplaires. Dès que l’œuvre fut connue, des intermédiaires se sont chargés d’accélérer sa diffusion en France occupée et à l’étranger, contribuant à changer son statut et ainsi sa finalité, de même que celui de son auteur, toujours inconnu.
Si la situation en France occupée demeure extrêmement difficile du fait des opérations de police et des restrictions de papier qui empêchent une diffusion de masse, c’est par le biais d’éditions réalisées hors de France que l’œuvre commence d’atteindre son plus grand degré de notoriété. Deux circuits principaux peuvent ici être identifiés. Le premier concerne la Suisse. Pierre Seghers apporte un exemplaire du Silence de la mer à François Lachenal, alors secrétaire à la Légation de Suisse à Vichy peu avant Noël 1942. Ce dernier le fait recopier à la machine, puis ronéotyper à une quarantaine d’exemplaires avec la mention suivante : « Tiré comme manuscrit, pour des amis, à quelques exemplaires [9]. » Ces exemplaires parviennent en Suisse et la décision est prise d’éditer le texte. La censure suisse exigea alors la suppression de quelques passages. François Lachenal refuse de publier un texte tronqué et le publie de manière clandestine à Genève avec le soutien de l’imprimeur Albert Kündig, à l’enseigne des Éditions de la Porte d’Ivoire, succursale des Éditions des Trois Collines, nom qui lui avait été suggéré par Jean Starobinski [10].
Le second circuit se met en place à peu de choses près au même moment, Claude Bellanger, futur patron de presse et fondateur du Parisien libéré, remet son exemplaire de la plaquette à Yvon Morandat, chargé par le Général de Gaulle d’organiser les contacts entre Londres et les syndicats clandestins, afin qu’il le ramène à Londres à la toute fin 1942. Le texte suscite immédiatement un grand enthousiasme de la part des représentants de la France libre qui décident de le publier en feuilleton dans La Marseillaise, journal gaulliste paraissant à Londres entre le 31 janvier et le 4 avril 1943.
Dans le même temps, le Political Warfare Executive, service de propagande britannique, décide d’inclure le texte dans une des livraisons de la Revue du Monde libre, série de brochures parachutées sur la France occupée. Le titre subit alors une variante importante et change de titre, devenant Les Silences de la mer. L’ensemble est parachuté en vagues successives par la Royal Air Force entre le 15 mai et le 14 juin 1943. De format bristol, ces plaquettes comprenant le plus souvent plusieurs textes d’auteurs français ou anglo-saxons étaient tirées en moyenne entre 100 000 et 150 000 exemplaires [11]. Nous avons ici retenu la fourchette basse.
La deuxième édition clandestine du Silence de la mer en France dont l’achevé d’imprimer porte la date du 25 juillet 1943 [12] mentionne dans sa préface intitulée « Le Silence de la mer à Londres » qu’un premier tirage de 10 000 exemplaires a été effectué dans la capitale britannique et qu’un second de 15 000 exemplaires est alors prévu. C’est en effet au mois de juin 1943 qu’une édition du Silence de la mer est publiée à Londres [13] - cette fois-ci augmentée d’une préface rédigée par Maurice Druon - à l’enseigne des « Cahiers du Silence », structure éphémère puisqu’à l’exception de la nouvelle de Vercors, elle ne publia aucun autre texte.
L’édition des Cahiers du Silence parvient à Alger au début de l’hiver 1943 par l’intermédiaire de la valise du Ministère de l’Information. Elle est confiée aux bons soins de l’éditeur algérois Edmond Charlot aux fins de réimpression pour le public nord-africain [14]. Le tirage de cette édition, pratiquement identique à celle de Londres, est de 25 000 exemplaires. Au même moment ou presque, le Silence de la mer est imprimé à Dakar [15], là encore, presque à l’identique de l’édition londonienne, avec cette différence notable, cette fois-ci, qu’il est publié par les soins du Gouvernement Général de l’Afrique Occidentale Française.
L’édition américaine du Silence de la mer, produite par Jacques Schiffrin est publiée par Pantheon Books en décembre 1943 [16]. Elle s’appuie cette fois-ci sur l’édition de la Revue du Monde libre parachutée sur la France. Son titre est donc le suivant : Les Silences de la mer. Jacques Schiffrin apporte la précision suivante : « le titre que porte le récit de Vercors est, dans l’édition de Londres : Le Silence de la mer. Dans la Revue du Monde libre : Les Silences de la mer. N’ayant pas la possibilité de consulter le manuscrit, nous avons choisi ce dernier titre. » Toutefois, l’édition new-yorkaise comprend la préface de Maurice Druon.
La circulation du Silence de la mer en France occupée est difficile à appréhender précisément. Cependant, il est clair que cette œuvre n’a pas eu le degré de confidentialité que son caractère clandestin aurait pu lui conférer. En effet, en cumulant les tirages des différentes éditions réalisées en France et en considérant que la moitié des exemplaires parachutés par l’aviation britannique ont atteint leur cible, on arrive tout de même à un chiffre de plus de 50 000 exemplaires, ce qui commence à être significatif. Si l’on ajoute à cela, le fait que le texte a été lu sur les antennes des programmes français de la BBC, que l’ouvrage a été très fréquemment recopié et qu’enfin la pratique de la transmission de la main à la main des publications clandestines est assez répandue, on se rend compte que la circulation – la dissémination – du récit au sein de la population a été beaucoup plus importante qu’on ne le pense généralement, contribuant en cela à accroître le caractère presque légendaire de son auteur, toujours inconnu.
A l’étranger, la diffusion des éditions en langue française a atteint environ 35 000 exemplaires dans le même temps, ce qui, là encore, est loin d’être négligeable mais toutefois inférieure à ce qu’elle a été en France occupée. Des traductions en langue anglaise sont également éditées dans le même temps, la plus célèbre, publiée à plusieurs milliers d’exemplaires, étant l’œuvre de Cyril Connolly, directeur de la prestigieuse revue Horizon, sous le titre Put out the light chez le grand éditeur britannique MacMillan. La diffusion clandestine des traductions du Silence de la mer touche même les Pays-Bas où une édition en néerlandais est publiée en 1944.

LA CONSTRUCTION D’UN AUTEUR MYTHIQUE

Une telle diffusion, en France occupée comme dans les nations alliées et les territoires libérés, n’aurait pu avoir lieu si le texte de Vercors n’avait pas eu une portée spécifique. C’est bien le message véhiculé par ce récit qui contribue le plus à en expliquer le succès. Cependant, un autre paramètre y contribue également. L’anonymat de l’auteur apporte en effet une forme de neutralité propice à la diffusion de l’œuvre. Si elle avait été signée par un participant connu du champ littéraire, elle aurait pu prêter le flanc à des critiques potentiellement acerbes, fondées sur la personnalité même de son auteur. En tout état de cause, elle aurait été ainsi entourée d’une ambiance peut-être passionnée. L’utilisation d’un pseudonyme non transparent garantit dans ce cas une diffusion dans un climat plus apaisé. [Toutefois, si la personnalité de l’auteur constitue une condition nécessaire au succès de la diffusion de son œuvre, elle n’en constitue aucunement une condition suffisante. C’est son message même qui en assure la réussite, surtout quand il s’accorde parfaitement avec les objectifs poursuivis par les services de propagande alliés.
La réception du texte de Vercors dans les milieux résistants offre quelques points de repères. La critique du récit publiée dans le n°7 des Lettres françaises clandestines [17] pose en premier lieu que le Silence de la mer est à compter au nombre des armes qui peuvent servir la cause de la patrie dans un contexte de « guerre spirituelle. » Le silence opposé à l’officier allemand dans le récit de Vercors est ainsi transfiguré en « silence sacré, refuge de la patrie piétinée ». Il est donc question dans « ce simple et admirable tableau » de mettre en valeur cette « lutte ardente, épuisante, jusqu’au jour où l’officier s’effondrera, ayant enfin compris que les siens ne voulaient pas d’une réconciliation sincère et désiraient seulement faire de la France "la chienne rampante" de l’ordre nouveau. » Il s’agit encore de prendre place dans le combat avec une création, en utilisant les armes de l’esprit, privilège appartenant aux intellectuels. Cependant, la forme de ce récit « si puissant à force de simplicité, de ce style si sobre, si réservé, de cette prose limpide » le rend accessible à une frange beaucoup plus étendue de la population, quand bien même sa diffusion est clandestine en France occupée. C’est précisément cette forme qui le rend attractif aux yeux des différents services de propagande qui privilégiaient jusqu’à lors la forme poétique à la prose pour leurs actions en raison de la brièveté du poème, de la facilité qu’il y a à le mémoriser et de la rapidité avec laquelle il se dissémine dans la population.
Les gaullistes ont été les premiers à percevoir la portée de ce texte en même temps qu’ils ont exploité l’anonymat de son auteur. La lecture politique du texte par les défenseurs de la France libre se produit à un double niveau. Le premier s’adresse au champ littéraire. Par la publication d’un tel texte, la fraction résistante du champ littéraire montre qu’il est possible de refuser la collaboration de plume qui bat alors son plein à l’époque. Comme l’indique Maurice Druon dans sa préface à l’édition londonienne, « une dizaine d’écrivains, flanqués pour les besognes basses d’une centaine de valets de plume jusque là entièrement inconnus, sont seuls passés au service de l’ennemi ». Il précise plus loin qu’« il n’y a rien à ajouter, [que] les hommes disparaîtront sous le poids du mépris et [que] l’on n’applaudira même pas à leur mort ». Dans ce cas de figure, Vercors apparaît donc comme l’archétype de l’écrivain résistant, ce type d’écrivains qui « ont affûté leur pensée pour que chaque phrase ait son double tranchant, qui ont caché l’appel aux armes sous l’élégie, le harpon dans le miel et le croc dans la pâte [18] ».
Le second niveau a trait au contenu même du Silence de la mer. La manière dont est mise en valeur cette Résistance de l’esprit ainsi que l’affrontement silencieux entre la jeune fille et l’officier francophile, mais ennemi aux yeux de cette dernière, rejoignent en effet la position gaulliste en matière de distribution des rôles dans la Résistance. Même si la France Combattante, fusion de la France libre et des mouvements de Résistance intérieure est effective depuis le mois de juillet 1942, il est hors de question pour les gaullistes que des civils prennent une part active dans la lutte armée. Le refus de céder aux avances de l’officier Werner von Ebrennac de la part de la jeune fille doit pouvoir signifier à la population qu’il est possible de mener des opérations de résistance sans pour autant porter les armes, cette dernière forme de combat devant demeurer exclusivement aux mains des militaires, qu’ils se trouvent en France occupée ou qu’ils combattent aux côtés des alliés sur les différents théâtres d’opérations. La meilleure preuve que cette forme de résistance civile peut être couronnée de succès vient du reste de l’échec de l’entreprise de séduction entreprise par l’occupant. C’est à cette seule forme de combat que doit prendre part la population de France occupée. Comme l’écrit Anne Simonin, « entre résignation et lutte armée, s’ouvre une troisième voie : la Résistance pacifique [19] ». Il ne faut pas perdre de vue non plus que l’accélération du rythme des rééditions – de même que l’augmentation continue de leurs tirages respectifs en 1943 - se produit également au moment où la Résistance intérieure s’organise au sein du Conseil National de la Résistance. La clarification du rôle et des positions de chacun devient donc une nécessité. Le Silence de la mer, même modestement et indirectement, participe de ce travail selon les gaullistes qui ont condamné les attentats anti-allemands et les dangers qu’ils font courir à la population civile dès octobre 1941, exprimant ainsi leur désaccord avec les communistes qui privilégient quant à eux, la lutte armée. Même si elle ne saurait constituer la seule lecture possible de l’oeuvre de Vercors, cette lecture politique de l’œuvre de Vercors est essentielle dans le succès qu’elle a rencontré.
Pour les alliés, les objectifs poursuivis par la publication du Silence de la mer sont du même ordre. Il s’agit en premier lieu de mettre en valeur l’image d’une population française qui n’a pas abdiqué en face de la Révolution nationale et de la politique de collaboration active avec l’Allemagne. Cette attitude repose sur une exaltation des valeurs de l’esprit [20]. Elle emprunte en cela les mêmes ressorts et les mêmes motivations que celle des gaullistes par rapport au récit de Vercors. Ici également, la méfiance est grande vis-à-vis des mouvements de résistance armée. Elle est encore accentuée, dans un contexte où les premières tensions entre nations alliées apparaissent, par la crainte de voir l’influence du Parti communiste clandestin et des groupes armés qui lui sont liés s’étendre au sein de la population civile. En ce qui concerne cette fois la circulation de l’œuvre dans les pays alliés par les rééditions de la version française ou les traductions, il s’agit de montrer à la population que c’est bien la conception de la Résistance pacifique défendue par les gaullistes qui l’emporte sur toutes les autres.
Dans ce contexte, la personne de Vercors est portée aux nues en dépit de son caractère anonyme. Elle devient héroïque, comme le montre un autre extrait de la préface de Maurice Druon : « en écrivant cette nouvelle, l’auteur qui se dissimule sous le pseudonyme de Vercors – peut-être un romancier célèbre, à coup sûr, connu ou inconnu, un très grand écrivain – a mis sa tête à prix. » Il ajoute plus loin, renforçant cette impression : « Ah non ! Ce n’est pas un peuple diminué, ce n’est pas un peuple absent, celui où à toutes les hauteurs de la société des hommes sont capables d’offrir leur liberté et leur vie pour la chose écrite. Que personne ne dise de mal d’un pays où le sang coule pour la primauté de l’esprit [21]. » Ainsi donc, par son texte, Vercors devient l’incarnation de tout un peuple n’ayant pas renoncé.
Ce point de vue n’est toutefois pas partagé par l’ensemble des parties prenantes de la Résistance intérieure. Les communistes attaquent l’œuvre lors de sa publication à Alger en janvier 1944. L’éditeur algérois Edmond Charlot – qui a eu une attitude exemplaire pendant la période de Vichy à Alger durant laquelle il a été incarcéré en raison de son opposition au régime - est ainsi pris à partie par des députés du PCF siégeant à l’Assemblée consultative qui demandent à ce que l’éditeur soit traîné devant les tribunaux militaires pour avoir « édité le libre d’un fasciste [22]. » C’est en fait Ilya Ehrenbourg qui a lancé la première charge dans un article probablement publié à l’automne 1943 sous le titre « En France des patriotes tuent les Boches non par le silence mais avec des grenades, des balles et des couteaux. » Il fait ce reproche aux Éditions de Minuit d’avoir édité « composé, imprimé, broché dans l’illégalité et luxueusement encore un livre qui s’extasie devant la beauté morale et physique d’un Boche [23]. » Il est vrai qu’en stricts termes de bibliographie matérielle, les deux éditions clandestines publiées par Minuit sont celles dont le nombre de pages est de loin le plus important. Il poursuit en indiquant que si le livre a pu être publié, ce n’est qu’avec « l’approbation expresse d’Abetz ». Définitif, il conclut de la manière suivante : « le livre de Vercors fait le jeu des ennemis de la France. » La Marseillaise qui avait pourtant la première publié le texte reprend intégralement l’article d’Ilya Ehrenbourg le 27 mai 1944, en y ajoutant que le livre de par le caractère luxueux de son édition a quelque chose de provocateur. Le temps de l’insurrection nationale est venu et voici maintenant Vercors sacrifié sur l’autel de la réconciliation entre gaullistes et communistes, passant de la figure du héros à celle du traître.

Écrire ou publier sous l’Occupation, qui plus est clandestinement, représente un acte politique à part entière, tant les contraintes sont fortes et les antagonismes puissants. Ceci confère à l’auteur un statut particulier. Le cas de Vercors et le destin du Silence de la mer en constituent une manifestation exceptionnelle. Figure emblématique de la Résistance intellectuelle, Jean Bruller aura à un tel point marqué par cette expérience qu’il ne publia plus jamais sous son nom d’état-civil, préférant conserver son pseudonyme comme une référence constante à son action pendant les années noires, ce qui lui confère légitimité et autorité morale, non seulement à la Libération mais tout au long de sa vie.

Privé en grande partie de toute influence sur le devenir de son œuvre, placé en position de spectateur impuissant de l’utilisation qui en est faite par les services de propagande alliés, enjeu bien involontaire de querelles entre les différentes tendances de la Résistance, Vercors incarne bien un modèle, certes particulier, d’auteur devenu, presque malgré lui, sujet - et objet – politique.

par François Vignale

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Pour citer cet article :

Notes

[1] Phrase prononcée dans l’émission « Honneur et patrie. »

[2] André Breton , « Arcane 17 », Œuvres complètes, « Bibliothèque de la Pléiade » , Paris, Gallimard, 1999, t. 4, p. 73.

[3] Les Lettres françaises clandestines, n° 5, janvier-février 1943, p. 2.

[4] C’est d’ailleurs l’impossibilité de voir son texte publié dans la Pensée libre qui pousse en partie Vercors à fonder les Éditions de Minuit avec Pierre de Lescure.

[5] Vercors, Le Silence de la mer, Paris, Éditions de Minuit, 1942, 90 p.

[6] P. Bourdieu, « Le champ littéraire », Actes de la Recherche en Sciences Sociales, 1991, n°89, p. 3-46. Pierre Bourdieu définit ici le sous-champ de production restreinte dans le système éditorial comme « étant voué de manière exclusive à la production pour producteurs, ne reconnaissant que le principe de légitimité spécifique » attribué par les pairs.

[7] A. Simonin, Les Éditions de Minuit 1942-1955 : le devoir d’insoumission, Paris, IMEC, 1994, p. 80.

[8] Ibid., p. 86.

[9] Vercors, Le Silence de la mer, [Vichy, 1942], dactyl., 34 p.

[10] Vercors, Le Silence de la mer, [Genève], A la porte d’Ivoire, [1943], 66 p. Sur le rôle de François Lachenal, se reporter à F. Lachenal, Editions des Trois Collines, Paris, IMEC, 1995, p. 34-36.

[11] Revue du monde libre, n°4, [avril 1943]. La brochure comprend également le poème « Une seule pensée » de Paul Eluard, plus connu sous le nom de « Liberté. »

[12] Vercors, Le Silence de la mer, Paris, Éditions de Minuit, 1943, 90 p.

[13] Vercors, Le Silence de la mer, Londres, Les Cahiers du Silence, 1943, 46 p.

[14] Vercors, Le Silence de la mer, Alger, Charlot, 1943, 55 p.

[15] Vercors, Le Silence de la mer, Rufisque, Imprimerie du Gouvernement général, 1943, 39 p.

[16] Vercors, Les Silences de la mer, New-York, Pantheon Books, 1943, 68 p.

[17] [Jacques Debû-Bridel], « Du Silence de la mer aux Chroniques interdites », Les Lettres françaises clandestines, n°7, juin 1943, p. 5.

[18] M. D. [Maurice Druon]. « Préface » dans Vercors, Le Silence de la mer, Londres, op. cit.

[19] A. Simonin, op. cit., p. 93.

[20] Le concept d’esprit est central à l’époque et n’a pas de valeur religieuse ou mystique. Il apparaît dès juillet 1940 dans la revue Fontaine, publiée à Alger. Dans la conception des intellectuels résistants, la France ne pourra être vaincue si elle maintient haut son niveau d’exigence intellectuelle et morale. Dans ce cas, elle sera bien supérieure à la force brute des armes de l’occupant, dont la victoire matérielle n’est, dès lors, que provisoire.

[21] Ibid.

[22] E. Charlot, Souvenirs. Conversations avec F.-J. Temple, Pézenas, Domens, 1995, p. 62-64.

[23] Cité par A. Simonin, op. cit., p. 95-96

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