Paradoxes de la transgression

Une critique de Marion Zilio

Date de parution : 3 décembre 2012

Editeur : CNRS Éditions
Année : 2012
ISBN : 978-2-271-07141-5
Nb. de pages : 300 pages
Prix : 25 euros

Version imprimable fontsizeup fontsizedown

À propos de : Michel Hastings, Loïc Nicolas, Cédric Passard (dir.), Paradoxes de la transgression, CNRS Éditions, 2012.

Face à l’impression d’un débat usé et pourtant omniprésent dans l’actualité quotidienne, cet ouvrage collectif entend poser à nouveaux frais la question de la transgression à la lumière de ses paradoxes. Paru aux Éditions du CNRS, les Paradoxes de la transgression, dirigé par Michel Hastings, Loïc Nicolas et Cédric Passard, réunit un ensemble de chercheurs qui, de l’anthropologue au linguiste, en passant par le politiste, le juriste ou le spécialiste d’art ou de littérature, mobilisent la notion afin d’en révéler les mécanismes.

Surfant sur le dispositif du buzz, la transgression semble aujourd’hui se réduire à une stratégie de choc. En effet, diverses « Une » de grands journaux assènent de leurs satires l’espace public, devenant dès lors autant d’arguments de vente. Mais passé le tumulte, l’ « indignation bruyante », que reste-t-il de ces actes ? Que révèlent-ils de nos sociétés contemporaines ? Que nous disent-ils de ses tabous ou de ses limites ?
Apparait ainsi un premier paradoxe. Si l’actualité de la transgression alimente quotidiennement les médias, sa valeur heuristique reste peu ou pas investie par les sciences sociales. Le déficit théorique de cette notion laisse place à l’opinion, pis, fait de cette notion une étiquette bonne à recouvrir n’importe quel acte jugé comme tel. Si bien que la transgression perd, paradoxalement, de sa force et de sa pertinence. Ainsi, la transgression qui originairement pouvait avoir une valeur symbolique, à l’image de certains rites initiatiques, passe peu à peu du subversif au conformisme. Dans nos sociétés séculières, où l’urgence et la virtualisation agencent de nouvelles temporalités et de nouvelles pratiques, la transgression à tout-va sur les réseaux ou dans les médias ne fait plus signe, « n’a guère plus que le sens d’un jeu » [1], écrit Georges Balandier. De même, la tolérance masque bien souvent de l’indifférence, et la – fausse – banalité d’un geste découvre une société sans règle ni croyance.

Pour autant, la transgression est structurellement nécessaire, comme en témoignent les diverses contributions de cet ouvrage, que se soit pour bousculer les normes, les instances politiques, les cadres de pensée ou d’action. Mieux, elle se présente comme un véritable « fait social total », au sens de Marcel Mauss. Elle s’avère donc un excellent outil méthodologique, qui intègre une pluralité d’aspects discontinus, à la fois éthique, technique, économique, juridique ou religieux, afin de circonscrire une réalité. C’est pourquoi, dès l’introduction se précise le sens de son « épreuve ». La transgression doit en effet s’incarner dans une expérience individuelle ou collective. Elle s’éprouve donc, et se faisant, se dévoile d’elle-même. De sorte que son initiative ne se produit pas sans heurt, sans une vive émotion.
Il y aurait donc une dualité paradoxale, mais fondamentale de la transgression. D’une part, elle est destructrice, animée d’une profonde violence, physique ou symbolique. D’autre part, elle s’avère également créatrice et instauratrice de nouveaux systèmes de valeurs. La transgression met, par conséquent, en « crise » le sens commun et annonce, selon l’étymologie, ce « moment périlleux et décisif », où se donnent les règles permettant de « juger », « séparer » et « discerner le vrai du faux ». De fait, non seulement elle « franchit des frontières », mais elle ordonne également le sens de ce qui est mis à distance.

Au fond, le caractère protéiforme de la transgression, de même que sa capacité à se réinventer en fonction des situations, en fait un objet vivant, en perpétuel changement, qui, loin, d’être porteur d’un dogme immuable, s’adapte et redéfinit constamment les limites qu’il déplace. En conséquence, la transgression ne peut se réduire à une stricte désobéissance, ni même à une simple déviation ou à un crime.
Se pose alors cette question inaugurale : de quoi la transgression est-elle la transgression ?
Pour y répondre, l’ouvrage se déploie en trois moments. Le premier traite des « paysages » de la transgression, le deuxième de ses « expériences », le troisième de ses « limites ». On appréciera la nature à la fois didactique, critique et incisive de ce parcours qui ne s’encombre pas des idées reçues. Dans chacun de ces moments se croisent, en effet, des regards et des intentions différentes, cependant qu’une même volonté de comprendre la notion et de déplacer les présupposés qui la minent, est à l’œuvre. Au fil des pages nous explorons donc les diverses occurrences du terme, plus précisément, il s’agit d’une véritable enquête visant les fondements mêmes de nos sociétés. Le parcours transhistorique et transcontinental auquel nous sommes conviés, donne l’occasion de saisir diverses stratégies transgressives. L’incroyable richesse de ce concept se lit alors au détour de notre propre condition existentielle, où les notions de sexualité, de désir, de pouvoir, de raison, de normes, de jugements ou de liberté d’expression sont tour à tour ébranlées ou mises en demeure.

Témoin érudit des mutations des sociétés traditionnelles et contemporaines, africaniste et socio-anthropologue, Georges Balandier, pose les jalons de cette enquête dans une perspective ethnographique et biographique. Mêlant mythologie, ethnopsychanalyse et philosophie, l’auteur explore les jeux de substitution entre la chose et les personnages qui l’incarne, lors de rituels par exemple, et souligne les zones de collision et de collusion entre ces figures du désordre et les régimes de pouvoir. Il réinterprète ainsi le mythe de la scène primitive comme acte de transgression fondamentale et insiste sur le caractère éminemment politique de tels actes. En outre, comme dans nombres d’autres communications, l’auteur met en regard les multiples aspects synchroniques ou sociologiques avec la dimension diachronique ou historique, tout en prenant soin de penser la relation psycho-sociale de l’expérience vécue. Aussi, ces diverses communications, mêlant les horizons et les époques, nous donnent-elles des outils théoriques permettant de nous saisir du problème.

La figure du sorcier dans le Bocage de l’Ouest français, l’apparition de techniques rhétoriques chez les sophistes dans la démocratie athénienne, ou les pamphlétaires du XIXe siècle nourrissent ainsi la réflexion. Revisitant l’histoire et les cultures, cet ouvrage s’immerge dans les contenus et les expressions, pour mieux en extraire les paradoxes.
Si bien que la nature paradoxale de la transgression rencontre le caractère transgressif du paradoxe. Deleuze ne suggérait-il pas dans Logique du sens, que le paradoxe détruit le bon sens comme sens unique et détruit ensuite le sens commun comme assignation d’identité fixe ? Tout aussi bien, la transgression devenant tout à tour fille des avant-gardes, de la mètis, de la révolution, des « chemins de traverses » achoppe face à la pluralité de ses usages, si conceptuels soient-ils. Dès lors, franchissant les limites, la transgression n’en est que plus déterminée par ces dernières.
Christelle Reggiani propose en définitive de penser « l’histoire des formes comme l’histoire des transgressions ». Prenant le contrepied d’un discours séducteur exercé par « l’imaginaire spatial du franchissement », l’auteure développe une analyse tout a fait pertinente sur la valeur temporelle du préfixe trans. La transgression apparaît alors comme l’indice d’une « discontinuité », dont le mot, convient-elle, emprunté à Michel Foucault, ne connote ni l’aspect dramatique ni celui héroïque accordé généralement à la transgression. Au final, ce sont les grands schémas de l’Histoire et de la culture qui sont revisités tels des processus métastables. Ni stable ni strictement instable, il s’agirait d’apporter à la transgression la fonction d’un déphasage. Or, c’est peut-être là que tout se noue et que la transgression bascule dans un contemporain, dans cette relation déphasée à l’objet, au sujet et au temps qui le remet en question et nous remet en question. « La transgression instituée en règle appelle la transgression : c’est sa raison d’être, son devenir », peut-on lire en introduction, chose que nous aurions tout aussi bien pu envisager en termes de conclusion.

Cependant, l’art moderne puis contemporain repose également sur la « transgression systématique des critères artistiques propres », comme le note Nathalie Heinich, faisant paradoxalement de la transgression, une norme. La porosité des frontières et les hybridations tout azimut, entre les matériaux mais aussi entre l’art et le non-art, apportent leurs contributions à l’instauration d’un paradigme. Or, ce paradigme s’établit sur la notion, elle aussi paradoxale, de contemporain qui n’a, on s’en doute, ni une vocation chronologique, ni le caractère anhistorique ou autocentrée d’une période en prise avec ses propres illusions narcissiques. Le contemporain de l’art contemporain se donne comme une visée paradigmatique ou généalogique. Reste que ce paradigme n’a de définition que négative puisqu’il consiste essentiellement dans la transgression de la transgression, dans la rupture de la rupture, inversant peu ou prou les valeurs. La spirale féconde se tarie-t-elle alors en cercle vicieux ?

En ces temps de crises chroniques, où la globalisation et la culture numérique produisent une multiplicité événementielle, aussi profuse que confuse, l’objet même de la transgression se virtualise. Non pas qu’elle perde toute substance, quoi que sa forme et sa fonction semblent se diluer à la surface, mais sa topologie, ses seuils et ses limites s’en trouve affectés. D’où l’émergence de formes dégradées de transgression, dont l’épreuve n’a d’effective qu’un ébranlement passif. D’où, a contrario, la montée en puissance de discours sécuritaires ou de formes insidieuses de censure, ultimes avatars de ce que peut la transgression pour l’intérêt collectif, à moins qu’il ne s’agisse de nouvelles limites à transgresser ?

Une critique de Marion Zilio

Version imprimable fontsizeup fontsizedown
Pour citer cet article :

Notes

[1] Georges Balandier, « La transgression dans l’itinéraire et le projet d’un anthropologue-sociologue », in Les paradoxes de la transgression, Paris, CNRS éditions, 2012, p. 48.

© Raison-Publique.fr 2009 | Toute reproduction des articles est interdite sans autorisation explicite de la rédaction.

Motorisé par SPIP | Webdesign : Abel Poucet | Crédits