Reconfiguration de la notion d’intimité : l’exemple du journal intime en ligne

jeudi 31 mai 2012, par Anaïs Aupeix

Thèmes : Intimité

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Bien qu’elle soit au cœur de nombreux discours – discours de sens commun, médiatique, juridique, artistique, scientifique –, la notion d’intimité demeure difficilement saisissable : une indistinction conceptuelle semble marquer l’intimité, « dont le charme réside précisément dans cette absence de définition, dans le flou, dans l’ambiguïté [1] ».
Afin de permettre une meilleure appréhension de ce qu’est l’intime, nous souhaiterions proposer un détour par l’étude d’un objet précis : le journal intime. Ce dernier nous semble en effet constituer un objet tout à fait pertinent afin d’observer la façon dont l’intimité s’expose ou se dérobe au regard, et donc de mettre à jour un certain nombre d’éléments définitoires. Inscrite dans le champ des Sciences de l’Information et de la Communication, notre réflexion montrera, par le biais d’une approche socio-historique, que la tentation d’un lectorat, et donc d’une mise en exposition de son intimité, a toujours existé chez les auteurs de journaux intimes. Le passage du journal intime sur Internet, conclusion de ce cheminement historique, s’inscrit néanmoins dans une adaptation du support de communication, et plus largement dans un contexte social où l’exposition de l’intimité est légitimée. Au regard des questionnements soulevés tout au long de l’article, nous tenterons de démêler quelques fils de compréhension et d’apporter certains éléments de définition.

De la projection du lectorat dans le journal intime à son intronisation

Lors de sa naissance à la fin du XVIIIe siècle [2], le journal intime se devait d’être tenu à l’écart d’autrui et de rester à l’abri des regards : tenir un journal intime était une pratique discrète, secrète, taboue même [3]. Étudier son histoire du point de vue de sa mise en communication pourrait donc sembler saugrenu, l’auto-destination semblant constitutive du genre. Or, s’il est vrai que la « première génération » d’intimistes [4], parmi lesquels Joseph Joubert, Maine de Biran ou Benjamin Constant, tient son journal sans arrière-pensée, l’idée d’un lectorat apparaît peu à peu à l’esprit des diaristes, jusqu’à se matérialiser par le biais de publications.
En effet, et ce dès le XIXe siècle, s’immisce dans certains journaux la représentation d’un lecteur imaginaire : Benjamin Constant, par exemple, dans l’un de ses écrits, « reconnaît sa tentation “d’y parler pour la galerie” plus que pour lui-même [5] ». La prise de conscience qui se fait jour alors est celle d’une « duplicité du discours intime [6] » : l’introspection ne peut se faire en excluant la projection d’autrui, cette dernière étant constitutive de la figuration de soi. Autrui est donc bien présent dans l’écriture intime, pas seulement comme sujet, mais aussi comme regard.
Passée la première moitié du XIXe siècle, l’espoir d’une publication – posthume dans un premier temps – va même s’insinuer dans l’esprit de certains diaristes, car entre temps, certains journaux, comme ceux de Maine de Biran ou Benjamin Constant, ont été publiés [7]. Ainsi, Marie Bashkirtseff, à l’âge de 24 ans, laisse derrière elle un immense journal dont elle avait imaginé la publication. En mai 1884, sentant sa fin venir, elle rédige une préface pour son journal adressée à ses futurs lecteurs, véritable manifeste d’une écriture intime qui s’offre à autrui :

C’est ce qui m’a toujours épouvantée, vivre, avoir tant d’ambition, souffrir, pleurer, combattre et, au bout, l’oubli ! [...] Si je ne vis pas assez pour être illustre, ce journal intéressera les naturalistes ; c’est toujours curieux, la vie d’une femme, jour par jour, sans pose, comme si personne au monde ne devait jamais la lire et en même temps avec l’intention d’être lue ; […] et je dis tout, tout, tout. Sans cela, à quoi bon [8] ?

Malgré tout, le lectorat projeté ici reste lointain et incertain : c’est celui d’une génération postérieure, vaguement irréelle. Mais trois ans plus tard, en 1887, est publié pour la première fois le journal d’individus contemporains au public [9]. Cette première publication anthume succède à la vague de publications posthumes débutée en 1860, qui a consacré, pour sa part, le journal intime comme genre littéraire : « un mouvement net s’affirme, qui conduit du posthume à l’anthume, de l’hétéro à l’auto-édition et à une publication assumée par l’auteur [10] ».
Le XXe siècle voit se confirmer la vogue des publications des journaux intimes. Alors que le genre devient une pratique populaire, de nombreux écrivains se prêtent au jeu [11] :

Comme au théâtre, encore une fois, le monologue appelle des spectateurs. L’idée de publier son journal de son vivant apparaît alors non seulement possible aux diaristes français [...], mais presque indifférente pour nombre d’entre eux, car le lecteur réel n’est que la concrétisation du lecteur imaginaire que le diariste détecte sous son écriture. Ou [...] le lecteur potentiel contemporain est perçu comme la concrétisation du narrataire extradiégétique [12].

C’est désormais l’auteur lui-même qui va prendre en charge la publication de son journal, et mettre en place un système de publication périodique afin de permettre une plus grande simultanéité entre temps de lecture et temps d’écriture.

Le journal intime en ligne ou la mise en exposition contemporaine de l’intimité

À l’aube des années 2000 apparaissent sur Internet les premiers journaux intimes en ligne. Cette évolution s’explique notamment par le fait qu’Internet semble offrir aux diaristes la réalisation du fantasme du journal-feuilleton [13] vers lequel a évolué le journal intime depuis ses débuts. Ce support médiatique offre de ce point de vue un ensemble de potentialités jusqu’alors absentes ou difficiles à mettre en œuvre, comme le montre notre étude fondée sur une analyse de type quantitative menée sur près de 300 journaux intimes en ligne du site journalintime.com [14], sur une analyse sémio-pragmatique d’une sélection de ces journaux, et sur la tenue d’entretiens compréhensifs auprès de « cyber-diaristes » :

▪ Autopublication
Le support numérique permet en effet au diariste de prendre en charge la publication de son journal, et d’accéder à un espace de diffusion médiatique sans difficultés : « une véritable ouverture des espaces de publication numérique s’est réalisée ces dernières années [15] », notamment grâce au développement d’outils de management du contenu (CMS) qui permettent, souvent gratuitement et sans passer par un intermédiaire, de faire accéder tout contenu à une publication sur Internet.
Ainsi, dans le cas du journal intime, il n’est plus nécessaire de passer par la voie éditoriale pour accéder à la publication de son journal, celle-ci n’étant réservée qu’à une minorité d’auteurs. Désormais, n’importe quel diariste peut avoir accès à l’espace médiatique [16], et ce sans contraintes financière, éditoriale ou technique. De fait, dans le cas de journalintime.com, pour créer un journal et l’alimenter, il suffit de remplir des champs pré-délimités et d’utiliser une barre d’outil analogue à celle d’un traitement de texte simplifié.

▪ Instantanéité
L’auto-publication se révèle en outre instantanée : « aussitôt écrit, aussitôt publié. In time [17] ». L’immédiateté de la publication va de pair avec l’immédiateté de la communication ; de fait, la quasi-simultanéité entre temps de lecture et d’écriture est d’autant plus aisée que les diaristes en ligne n’hésitent pas à mettre en place des systèmes d’alerte pour prévenir leurs lecteurs qu’un nouvel écrit a été publié. Ces systèmes ont cependant été supprimés du site journalintime.com, les flux RSS [18] offrant les mêmes possibilités : désormais, il est possible d’être informé en temps réel des nouvelles publications sans même se rendre sur le site.
Le lecteur partage donc le temps du diariste en ligne [19], et par conséquent son ouverture à l’incertain : le support numérique « permet aujourd’hui qu’un journal personnel soit livré à un public au rythme même auquel il s’écrit, et non rétrospectivement, le lecteur étant dans la même ignorance de l’avenir que le diariste [20] ».

▪ Anonymat
Sur Internet, il est également permis de diffuser un journal intime tout en restant anonyme : cette possibilité d’anonymat est, selon nous, la condition d’existence même de ces journaux et de leur pérennité [21] ; c’est elle qui permet d’exposer la vie intime sans que cela n’ait d’impact sur la vie sociale. Les diaristes en ligne l’ont bien compris, la quasi-totalité de notre corpus se pliant à cette règle, comme l’indique nombre d’indices : emploi de pseudonyme [22], absence de photographies, utilisation de codages pour désigner les personnes ou les lieux évoqués (initiales, noms d’emprunt...), etc. On peut percevoir ce souci d’anonymat dans la conception même du site : la création d’un journal requiert un nombre très limité d’informations personnelles – une adresse mail et un pseudonyme suffisent – et l’internaute se voit proposée une charte qui insiste sur le respect de la vie privée et de l’anonymat individuel.
Ce type de dispositif permet ainsi l’épanouissement d’une « intimité anonyme [23] » qui, mêlant abstraction et proximité, rend possible une désinhibition très forte de l’auteur, puisque la tenue du journal ne trouble en rien le cours de sa vie sociale : « les gens qui vont venir [me lire] ce seront des parfaits inconnus […], ils ne me verront jamais, je ne les verrai jamais et c’est très bien comme ça, et du coup je me livrais complètement, complètement, complètement [24] » avance ainsi une des diaristes interrogées.

▪ Interactivité
Mais la plus grande spécificité reste sans doute la matérialisation du destinataire : le journal intime en ligne est un journal qui répond. Dans le cas de journalintime.com, chaque auteur peut choisir de mettre en place un forum, qui permettra des échanges [25] entre le diariste et ses lecteurs, voire entre les lecteurs, ces derniers ne se réduisant plus à une figure inconnue ou projetée. Dans ces forums sont partagées les expériences, sont apportés soutiens ou conseils ; parfois, les liens se développent au-delà de ce moyen de communication publique, par le biais d’échanges d’adresse-mail ou MSN. Plusieurs diaristes rencontrés nous ont confirmé que des relations plus fortes s’étaient développées avec certains lecteurs, en particulier ceux qui possédaient également un journal intime en ligne : dans ces cas là, un « échange » d’intimité se met en place, du fait des lectures croisées de journaux.

Le passage sur le réseau numérique semblerait donc « radicaliser l’essence paradoxale du journal intime [26] » et ce désir d’une intimité partagée. Cependant, il serait réducteur d’y voir seulement une évolution du médium. Cette mise en exposition du journal intime sur Internet est, plus largement, à l’image de la société dans laquelle elle se déploie.
En effet, on peut tout d’abord remarquer que notre époque a légitimé la parole privée : il est désormais admis que des « personnes “anonymes” issues de la société civile » s’expriment sur la place publique, et ce même lorsqu’il s’agit d’offrir un « témoignage personnel concernant des questions privées [27] ». Ce type de témoignage se trouve même aujourd’hui au cœur du dispositif de nombreuses productions médiatiques qui n’en finissent plus d’exploiter cette veine [28]. Il est intéressant de remarquer que ces témoignages ne sont plus considérés comme de simples illustrations venant conforter le discours des experts ou des journalistes, mais comme une parole publique en tant que telle : « plus qu’à l’interprétation savante qui assècherait l’expérience, qui distancerait de ce qui s’éprouve, qui explique, ce serait à la parole du principal intéressé, à “l’acteur”, d’occuper l’espace médiatique en ce qu’il implique celui qui l’écoute et qui le voit [29] ».
À cette valorisation de la parole ordinaire [30], s’ajoute un phénomène de légitimation de l’intime, qui de fait n’hésite plus à s’exposer à tout va : on ne peut en effet que constater aujourd’hui une véritable « explosion de l’intimité [31] ». Des propos, des images, des gestes, des instants jusqu’alors réputés inaccessibles au regard d’autrui s’exposent désormais sans honte au grand jour. De Facebook à Skyblog en passant par la presse people, le genre du fait-divers ou la télé-réalité, « l’intimité moderne est de toute évidence une intimité traquée, exposée – pour ne pas dire sur-exposée –, exhibée au regard de tous [32] ». Certains ne manqueront pas d’en révéler les dangers ainsi que la logique commerciale [33], mais nous souhaiterions, sans nier ces perspectives, aller au-delà, et défendre l’idée selon laquelle cette exposition de l’intimité peut aussi être le fait d’individus conscients et sains d’esprits, « l’intimité constitu[ant] alors une exploration positive et inquiète d’une intériorité trop souvent cachée par l’écran opaque de la vie sociale [34] ».
Dans ce contexte, exposer une partie de sa vie intime ne relève plus nécessairement de l’acte d’exhibitionnisme, mais bien plutôt de la quête d’authenticité, entendue ici dans le sens d’une révélation de soi à soi, et, dans une certaine mesure, de soi à l’autre. S’il est commun d’aborder l’exposition de l’intimité comme quelque chose de négatif, si ce n’est maladif, il est plus rare d’admettre que son contraire peut l’être tout autant : une trop forte protection de son intimité peut également constituer un frein, aussi bien à l’épanouissement personnel qu’à l’échange avec autrui. Il n’est, par exemple, pas étonnant de constater que le XIXe siècle, considéré par les historiens comme celui de la conquête de l’intimité par l’individu, est aussi celui de la pudibonderie excessive. Il s’agit donc avant tout de trouver un juste équilibre, entre pudeur oppressante et déballage pléthorique.

Entre dévoilement et subjectivité : une intimité moderne ?

Il convient de rappeler, au seuil de l’examen des glissements et déplacements qu’a subis la notion d’intimité, que celle-ci n’est ni transhistorique, ni transcivilisationnelle, et ne prend sens que dans un contexte précis [35]. On sait aussi que l’intimité ne se définit pas seulement en fonction d’un contexte historique ou social, mais qu’elle dépend également de paramètres personnels [36]. Cette liberté individuelle dans la définition de sa propre intimité varie selon l’environnement sociétal, et il semblerait qu’elle n’ait jamais été aussi grande qu’aujourd’hui [37]. Dominique Mehl, pour évoquer ce phénomène, va jusqu’à parler d’une « subjectivisation de l’intimité [38] » : l’intimité moderne est « moins une affaire d’espaces socialement définis que de choix personnels. Elle se définit par une intention [39] », qui est celle de l’individu.
Passées ces premières constatations, nous aimerions défendre l’idée selon laquelle l’intimité ne se définit pas en fonction de la destination – pour soi-même – ou du contenu – ce qui est caché aux autres. Il nous semble en effet que la thématique du secret, que l’on rattache habituellement à l’intimité, n’est pas constitutive de celle-ci.
Dans le sens commun, intime et secret semblent synonymes [40]. Ce présupposé est à l’origine de critiques que l’on peut entendre sur le journal intime en ligne et au-delà – si c’est public, ce n’est pas intime –, mais aussi de difficultés chez les diaristes en ligne eux-mêmes lorsqu’il s’agit d’évoquer leur pratique. Ainsi, lors des entretiens que nous avons menés, l’ensemble des auteurs nous confirmait que la nature de leurs écrits était intime ; cependant, à la question « un journal tenu de façon publique peut-il être intime ? », ils étaient plusieurs à répondre non. Le paradoxe qui ne manquait pas d’apparaître dans leurs propos les conduisait à revenir sur leur réponse. Ainsi de Cocoon qui répondit tour à tour par la négative puis l’affirmative, avant de conclure sur « oui c’est intime, mais pas dans le sens strict du terme […] c’est... enfin... c’est compliqué » et d’éclater de rire [41], sans doute pour désamorcer la situation de dissonance cognitive [42] : dans son esprit, intime signifiait secret ; en reconnaissant avoir partagé des confidences intimes par le biais de son journal, elle mettait le doigt sur une – fausse – contradiction qu’elle ne parvenait pas à expliquer [43].
Ce « sens strict » qu’évoquait Cocoon est en fait ce qui pose problème : il s’appuie sur une fausse acception du terme. En effet, si le secret peut être lié à l’intimité, il ne la pré-détermine et ne la constitue pas. Lorsqu’un diariste décide d’évoquer de façon publique des faits ou pensées intimes, il n’en résulte pas que ces faits ou pensées perdent leur caractère d’intimité. Affirmer le contraire reviendrait à dire qu’il est impossible de partager une pensée intime sans que celle-ci ne perde instantanément son caractère d’intimité, ce qui réduirait la matière intime à une peau de chagrin. Tout au plus, le diariste peut-il a posteriori avoir la sensation d’être allé trop loin dans la confidence ; mais cela ne modifie en rien le caractère de ladite confidence.

L’étymologie confirme d’ailleurs cette analyse : en effet, si l’on remonte aux origines latines du mot, l’on peut constater que la racine « intime » est empruntée au superlatif intimus, « ce qui est le plus en dedans, le fond de [44] », lui-même étant rattaché au comparatif interior  ; l’intime serait donc « ce qui est au plus profond d’un être, [...] un intérieur de l’intérieur en quelque sorte [45] ». C’est donc la notion de profondeur, et non celle de secret, qui est à l’origine du mot.
De son côté, l’évolution lexicographique [46] démontre qu’ « intime », avant et pendant la majeure partie du XVIIIe siècle, était utilisé avant tout comme adjectif [47] pour décrire une relation - « le sème étymologique de l’intériorité, au lieu d’être entendu dans sa verticalité introspective, s’appliqu[ant] à une dimension latérale, à savoir la qualité du lien avec une tierce personne [48] ». Ce n’est qu’à la fin du XVIIIe qu’une acception plus métaphysique a fait son apparition, et au XIXe que s’est imposée la dimension introspective. Le XXe siècle a, lui, remis au centre l’humain, en associant l’intime non plus seulement aux choses, mais de plus en plus aux êtres, liant la notion aux perceptions, ressentis, affects, ouvrant la voie à une saisie d’ordre psychanalytique. « Au XXe siècle, l’intime devient donc, en quelque sorte, l’espace d’expression d’une extériorisation limitée et (s)élective, de l’intériorité [49] ».
De la même façon, Jean Beauverd, qui s’est attaché lui aussi à recomposer l’évolution de la notion au regard de plusieurs dictionnaires français des siècles derniers, a observé que la profondeur restait le fil conducteur qui reliait les différentes interprétations : profondeur de l’affection qui unit deux êtres, profondeur de la relation de soi à soi, et profondeur de l’essence qui lie certaines choses entre elles [50].
Cette profondeur ne renvoie donc pas seulement au retrait sur soi ; deux sèmes constituent la notion d’intimité, le premier faisant écho « à l’approfondissement, à la retraite vers les sources de l’individualité, à la verticalité de la quête intérieure », le second à « l’horizontalité et à l’ouverture à l’autre [51] ». Méconnaître ce dernier, c’est oublier que l’intimité ne prend consistance que dans les échanges avec autrui, et qu’elle ne prend sens, finalement que par son ouverture vers l’extérieur : « l’intimité n’existe que dans un mouvement d’extimation de soi tourné vers l’autre [52] ». Nous entendons donc l’extimité non pas « comme clair antonyme [53] » de l’intimité, mais comme l’une des dimensions de « ce mouvement par lequel nous revendiquons le droit de rendre publique [ou privée] une partie de notre intimité [54] ». L’intimité est donc tout à la fois une relation que l’on entretient avec soi-même, mais aussi avec le monde, l’une et l’autre étant imbriquées : c’est une exploration profonde de la relation de soi à soi et de soi au monde, « en quelque sorte, la mesure donnée à l’autre de ce que nous estimons pouvoir lui dévoiler [55] ».

« L’intime sans miroir, sans écho, n’existe pas : il n’est que silence [56] » ; tout comme le journal intime procède d’une double nature – se montrer/se cacher –, l’intimité repose sur des jeux d’exposition, tantôt levant le voile, tantôt le baissant, l’intimité ne prenant « sens et finalité qu’en se mesurant à [l’espace public], les mouvements de dévoilement ou de dissimulation de soi-même ayant besoin d’une sphère publique comme “chambre d’écho” » [57]. Le journal intime en ligne, en s’exposant ainsi sur Internet – à des inconnus donc, tout en restant soigneusement à l’abri du regard des proches de l’auteur –, met à l’épreuve notre perception de l’intimité, et nous invite à interroger cette notion plastique, sans cesse recomposée par les moyens d’expression et de communication, à l’image des « variations […] de notre société et de ses contradictions [58] ».

par Anaïs Aupeix

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Pour citer cet article :

Notes

[1] N. Czechowski, « L’intime protégé, dévoilé, exhibé », Autrement, n°8, 1986, « Éditorial », p. 8.

[2] Avant cela, les différents journaux qui ont pu être tenus, tels que les chroniques historiques, les journaux de voyage ou les livres de raison, relevaient d’une écriture certes au jour le jour, mais dénuée d’intériorité. Ils n’appartenaient donc pas au genre du journal intime, que nous définirons comme une somme d’écrits intimes tenus au jour le jour et datés.

[3] « Le fait même de tenir un journal intime est mauvais signe aux yeux du moraliste. Comment peut-on avoir quelque chose d’intime à écrire ? Cela seul est déjà suspect. [Benjamin] Constant, après le suicide d’un de ses amis, écrit : “parmi le mal que l’on m’a dit de ce pauvre diable, on lui a reproché d’avoir toujours fait un journal. Que dirait-on de celui-ci ? C’est un secret qu’il me faut garder bien soigneusement.” » (B. Didier, Le Journal intime, Paris, PUF, 1991, p. 37)

[4] Selon l’expression d’Alain Girard, qui désigne ainsi la génération qui a, en quelque sorte, inventé ce moyen d’expression entre 1774 et 1820. Nous renvoyons à A. Girard, Le Journal intime, Paris, PUF, 1986.

[5] B. Constant, Journal, 18.12.1804, dans M. Braud, La Forme des jours : pour une poétique du journal personnel, Paris, Seuil, 2006, p. 221.

[6] M. Braud, op. cit., p. 222.

[7] Précisons que ces éditions sont le fait des légataires de l’auteur ou des maisons d’édition elles-mêmes.

[8] M. Bashkirtseff, Paris, Journal de Marie Bashkirtseff, Paris, Mazarine, 1980, p. 11. Nous pouvons apprécier dans cet exemple la formulation concrète d’un « pacte autobiographique » tel que le définit Philippe Lejeune, c’est-à-dire l’engagement de l’auteur à raconter tout ou partie de sa vie (pacte référentiel), en contrepartie d’une attitude bienveillante du lecteur (pacte relationnel). P. Lejeune, Le pacte autobiographique, Paris, Seuil, 2006.

[9] Le journal en question, celui des frères Goncourt (Edmond et Jules Goncourt, Mémoires de la vie littéraire : 1851-1865, Paris, Robert Laffont, 1989), n’est pas à proprement parler un journal intime, mais plutôt une chronique de la société de leur temps. Cependant, cette publication anthume ouvrira la voie à celle des journaux intimes.

[10] F. Simonet-Tenant, Le journal intime : genre littéraire et écriture ordinaire, Paris, Nathan Université, 2001, p. 65.

[11] Nous pourrions citer, à titre d’exemple, Anaïs Nin, Claude Mauriac ou Charles Juliet.

[12] M. Braud, op. cit., p. 223.

[13] Journal intime publié périodiquement par son auteur dans un temps proche de son écriture, tel que celui de Léon Bloy, Julien Green ou Renaud Camus.

[14] Principal site francophone spécialisé dans le journal intime en ligne, proposant, sous un format voisin des plateformes de blogs, de créer et de mettre en ligne son journal intime.

[15] D. Cardon & al., « Présentation », Réseaux, 2006, vol. 24, n°137, p. 10.

[16] Bien entendu, accéder à l’espace médiatique ne suffit pas, encore faut-il trouver un public.

[17] A. Cauquelin, L’Exposition de soi : du journal intime aux Webcams, Paris, Eshel, 2003, p. 50.

[18] Formats de fichiers permettant à l’utilisateur de s’inscrire, grâce à des logiciels agrégateurs, aux flux de son choix, afin d’être informé automatiquement des mises à jour.

[19] Le journal intime, à l’inverse de l’autobiographie, procède d’une écriture quasi concomitante des faits vécus. Même s’il n’existe bien entendu jamais « une absolue simultanéité entre le fait et l’écrit » (B. Didier, op.cit., p. 9), la distance de l’écriture à l’évènement reste relativement réduite.

[20] P. Lejeune, « Le journal comme antifiction », Colloque Diaris i Dietaris, 10-12 novembre 2005, [URL] http://www.autopacte.org/Antifictio...

[21] Bérénice, extrait d’entretien (26/02/10) : « Ce qui m’autorise à le faire, c’est le fait d’être sous couvert d’anonymat et que ce soit des inconnus qui lisent. »

[22] M. Braud, op.cit., p. 291-292 : « Le “cyberdiariste” utilise un pseudonyme qui permet de ne pas être reconnu par ceux qu’il côtoie dans sa vie quotidienne et dissocie ainsi le monde raconté du monde réel : on ne connaît, en général, qu’une seule des deux dimensions de son existence […]. Le pseudonyme joue en quelque sorte le rôle du tiroir fermé à clé où le diariste rangeait son cahier, ou de la malle où il l’avait enfoui pour la postérité », M. BRAUD, op.cit., p. 291-292.

[23] J. Velkovska, « L’intimité anonyme dans les conversations électroniques sur les webchats », Sociologie du travail, n°44, 2002, p. 193-213.

[24] Broken Princess, extrait d’entretien (18/05/10)

[25] Il est à noter que « ce lien communicationnel avec le lecteur est précisément établi et entretenu au niveau du discours de l’énonciateur », ce que révèle une étude des marqueurs communicationnels présents dans les journaux menée il y a deux ans (O. Deseilligny, « Journaux personnels en ligne : les marqueurs communicationnels », Communication & langage, n°150, 2006, p. 21).

[26] A. Cauquelin, op. cit., p. 6-7 : « Les nouveaux supports de l’intimité font paraître de manière survisible le paradoxe constitutif [fondé sur la double nature du journal intime, se montrer/se cacher], qui jusque-là était tenu en demi-teinte, comme voilé d’une pudeur quasi-confidentielle. »

[27] D. Melh, « Télévision de l’intimité et espace public », dans P. Baudry & al. (dir.), La Vie privée à l’heure des médias, Pessac, Presses Universitaires de Bordeaux, 2002, p. 49.

[28] Émissions télévisée ou radiophonique de témoignage, courrier des lecteurs, micro-trottoir, système de commentaires sur les sites Internet, etc.

[29] P. Baudry & al., « Introduction », op.cit., p.12.

[30] Celle-ci s’inscrit dans un cheminement historique et social où se mêlent différents facteurs, tels que la montée en puissance de l’individualisme, la défense du primat des sensations contre l’innéisme des idées, ou encore la légitimation des sentiments.

[31] L. Ibrahim-Lamrous & S. Muller, « Préface », dans L’intimité, Clermont-Ferrand, Presses Universitaires Blaise Pascal, 2005, p. 13.

[32] Ibid., p. 11.

[33] V. Montémont, « Dans la jungle de l’intime », dans A. Coudreuse & F. Simonet-Tenant (dir.), Pour une histoire de l’intime et de ses variations, Paris, L’Harmattan, 2009, p. 16 : « Qualifier des écrits, un récit, voire des interviews télévisées d’intimes revient à leur conférer une estampille singulière, la valeur ajoutée de l’authenticité, de la vérité, de l’émotion, dont il semble désormais aller de soi qu’elle puisse être partagée avec des milliers d’autres individus. »

[34] L. Ibrahim-Lamrous & S. Muller, op.cit. C’est ce à quoi s’emploient notamment un certain nombre d’artistes, qui ont mis au cœur de leurs questionnements la question intime. Nous pensons notamment à Sophie Calle, Annie Ernaux ou Maïewenn Le Besco qui, sous des formes artistiques différentes (photographie, littérature, vidéo), se mettent en scène sur un mode autobiographique.

[35] J.-C. Bologne, Histoire de la pudeur, Paris, Hachette Littératures, 2004, p. 271 : « un bref retour en arrière, ne serait-ce que vers la génération de nos parents et de nos grands-parents, montre que la perception de l’intimité et le sentiment de la pudeur sont loin d’être immuables ».

[36] W. Pasini, Éloge de l’intimité, Paris, Payot, 1996, p. 33 : « Au-delà des codes culturels de la pudeur et de l’intimité, il ne faut donc pas oublier que les variations individuelles sur ce thème sont infinies ».

[37] C’est en tous cas l’hypothèse que nous défendons, et que nous mettons actuellement à l’épreuve.

[38] D. Melh, art. cit., p. 61.

[39] S. Tisseron, « Du désir d’intimité à celui d’extimité et de leur protection respective », dans L. Ibrahim-Lamrous & S. Muller (dir.), op.cit., p. 272.

[40] En fait, l’idée de secret, « adjonction de sens opérée sous l’influence du romantisme » (V. Montémont, op. cit., p.19), n’a été associée que tardivement à la notion d’intime. Cette association, née donc d’une certaine tradition littéraire moderne, nous semble constituer un frein conceptuel pour appréhender la notion, et apporter une confusion entre les termes « privé » et « intime » qui, s’ils sont proches, ne se confondent pas.

[41] Extrait d’entretien, 29/06/10.

[42] La « dissonance cognitive » est définie par le psychologue social Léon Festinger comme un état de tension désagréable dû à la présence simultanée dans la pensée de l’individu de deux cognitions contradictoires. L. Festinger, A theory of cognitive dissonance, Stanford, Stanford University Press, 1957, p. 9.

[43] Broken Princess, de son côté, pour tenter d’échapper au paradoxe, choisit d’utiliser l’adjectif « personnel » plutôt qu’« intime » : « c’est des choses vraiment très très personnelles qu’on... qu’on écrit, et même si c’est public heu... c’est personnel ce qu’on écrit ».

[44] Dictionnaire en ligne du CNRTL (Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales)

[45] F. Simonet-Tenant, op. cit., p. 9. Cette définition est bien celle qu’adopte, entre autres, Broken Princess : « L’intime déjà c’est... tout ce qui se passe à l’intérieur de soi, […] toutes ces choses qui nous habitent, […] tous ces événement intérieurs qui se passent là, [...] qui se passent en chaque personne » (extrait d’entretien).

[46] Pour apprécier le parcours lexicographique détaillé du mot, nous renvoyons à l’étude de Véronique Montémont. V. Montémont, op. cit.

[47] Le terme ne se substantivera principalement qu’à partir du XIXe siècle, sous l’impulsion d’auteurs intimistes qui affectionnent particulièrement ce mot et le pensent comme un concept.

[48] V. Montémont, op. cit., p. 18.

[49] Ibid., p.20

[50] J. Beauverd, « Problématique de l’intime », dans P. Reboul, Intime, intimité, intimisme, Lille, Éditions universitaires de Lille, 1976, p.15-46.

[51] N. Dolce, « Parcours intimes : la conflagration du moi et du monde », dans L. Ibrahim-Lamrous & S. Muller (dir.), op. cit., p. 94.

[52] L. Ibrahim-Lamrous & S. Muller (dir.) « Préface », op. cit., p. 10.

[53] A. Coudreuse & F. Simonet-Tenant, « Préambule », dans A. Coudreuse & F. Simonet-Tenant (dir.), « Pour une histoire de l’intime et de ses variations », Paris, L’Harmattan, 2009

[54] S. Tisseron, « Du désir d’intimité à celui d’extimité et de leur protection respective », art. cit., p. 278. Il est à noter que pour S. Tisseron il s’agit d’une pulsion qui a toujours existé, mais qui a longtemps été étouffée par les conventions.

[55] H.-P. Jeudy, L’absence de l’intimité : sociologie des choses intimes, Belval, Circé, 2007, p. 17.

[56] B. & J.-L. Diaz, « Le siècle de l’intime », dans A. Coudreuse & F. Simonet-Tenant, op. cit., p. 121.

[57] L. Ibrahim-Lamrous & S. Muller (dir.), « Préface », op. cit., p. 15.

[58] A. Coudreuse & F. Simonet-Tenant, op. cit., p. 12.

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