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Le bio-pouvoir aujourd’hui

mardi 15 mai 2012, par Nikolas Rose, Paul Rabinow

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Traduit de l’anglais par Frédéric Keck. Paru initialement sous le titre “Biopower Today”, BioSocieties, 2006, no 1, p. 195-217.

Q : N’est-il pas logique, étant donné vos préoccupations, que vous écriviez une généalogie du biopouvoir ? R : Je n’en ai pas le temps maintenant, mais cela pourrait être fait. En fait, je dois le faire [1].

Qu’est-ce que le « biopouvoir » ? Dans un livre ostensiblement consacré à l’histoire de la sexualité, La Volonté de savoir, publié en 1976, Michel Foucault a inclus six pages extrêmement stimulantes sur ce thème dans un chapitre intitulé : « Droit de mort et pouvoir sur la vie ». Pendant longtemps, expliquait-il, un des privilèges du pouvoir souverain fut le droit de décider de la vie et de la mort, un droit qui, à l’âge classique, était restreint aux occasions où le souverain lui-même était menacé par des ennemis extérieurs et intérieurs. Telle était la forme juridique du pouvoir souverain : le droit du dirigeant à saisir les choses, le temps, les corps et en dernier ressort la vie des sujets. C’était le modèle de pouvoir qui était codifié et généralisé dans la philosophie politique classique, un modèle qui se conserva lorsque la « tête du roi » fut transférée du souverain à l’État. Mais, continuait Foucault, depuis l’âge classique, la déduction est devenue seulement un des mécanismes permettant de générer, d’inciter, de renforcer, de contrôler, de surveiller, d’optimiser et d’organiser les forces sous-jacentes. Alors que les guerres extérieures sont plus sanglantes que jamais, et que les régimes exercent des holocaustes sur leurs propres populations, Foucault ne considérait pas que ces guerres étaient faites au nom du souverain mais au nom de l’existence de tous.

« On dresse des populations entières à s’entre-tuer réciproquement au nom de la nécessité pour elles de vivre. Les massacres sont devenus vitaux. C’est comme gestionnaire de la vie et de la survie, des corps et de la race que tant de régimes ont pu mener tant de guerres en faisant tuer tant d’hommes [2]. »

Foucault promit de donner plus de chair à ces grandes généralisations dans l’un des six volumes sur l’histoire de la sexualité dont les titres apparaissent en quatrième de couverture du livre. Cette promesse ne fut pas remplie, même s’il devait consacrer plusieurs de ses cours en 1976 à ce thème. Mais il proposa un diagramme bipolaire assez simple et aujourd’hui familier présentant le pouvoir sur la vie. Dans ce diagramme, un pôle du biopouvoir se concentre sur l’anatomo-politique du corps humain, cherchant à maximiser ses forces et à les intégrer dans des systèmes efficaces. Le second pôle est celui des contrôles régulateurs, la biopolitique des populations, concentrée sur le corps de l’espèce, imprégné des mécanismes de la vie : naissance, morbidité, mortalité, longévité. Foucault affirme que cette technologie bipolaire, qui commence à se mettre en place au dix-septième siècle, cherche à « investir la vie de part en part [3] ». Et d’ici le dix-neuvième siècle, explique-t-il, ces deux pôles allaient se rejoindre en une série de « grandes technologies de pouvoir » dont la sexualité n’était qu’une instance. En s’établissant ainsi, de nouvelles formes de combat politique pouvaient émerger dans lesquelles « la vie en tant qu’objet politique » pouvait être retournée contre les contrôles qui s’exerçaient sur elles, au nom des « droits » à la vie, à l’usage de son propre corps, à la santé, à la satisfaction de ses besoins.

Dans sa portée la plus générale, le concept de « biopouvoir » sert ainsi à mettre en lumière un champ constitué par des tentatives plus ou moins rationnelles d’intervenir sur les caractéristiques vitales de l’existence humaine : les caractéristiques vitales des êtres humains, considérés comme des créatures vivantes qui naissent, grandissent, habitent un corps qui peut être entraîné et amélioré, et puis qui tombent malades et meurent, ainsi que les caractéristiques vitales des collectifs ou des populations constituées de tels êtres vivants. Et si Foucault est quelque peu imprécis dans l’usage de ces termes, nous pouvons utiliser le concept de « biopolitique » à l’intérieur du champ du biopouvoir pour décrire toutes les stratégies spécifiques et les contestations portant sur les problématisations de la vitalité, la morbidité et la mortalité de l’espèce humaine, ainsi que sur les formes de savoir, les régimes d’autorité et les pratiques d’intervention qui sont désirables, légitimes et efficaces.

Plus d’un quart de siècle après l’introduction de ce concept, au seuil du « siècle de la biologie », ce champ contesté de problèmes et de stratégies est plus crucial et plus énigmatique que jamais. Pourtant, de façon surprenante, peu de travaux ont été consacrés à développer les esquisses suggérées par Foucault en un ensemble d’outils opérationnels pour l’enquête critique. Le terme « biopouvoir » est davantage utilisé en référence à la production d’énergie à partir de matériau biologique renouvelable. Le terme « biopolitique » a été employé par les militants d’une pluralité de causes environnementales et écologiques. Cependant, nous avons le sentiment que les concepts de biopouvoir et de biopolitique forgés par Foucault gardent une considérable utilité analytique. Première étape d’une clarification conceptuelle, et à partir de notre travail passé dans ce domaine [4], nous soutenons que le concept de biopouvoir désigne un plan d’actualité devant inclure, au minimum, les éléments suivants :

- un ou plusieurs discours de vérité sur le caractère « vivant » des êtres humains, et un ensemble d’autorités considérées comme compétentes pour énoncer cette vérité. Ces discours de vérité peuvent ne pas être eux-mêmes « biologiques » au sens contemporain du savoir disciplinaire : ils peuvent par exemple être des hybrides de styles de pensée biologique, démographique ou même sociologique, comme c’est le cas dans les discours contemporains de la génomique, coulés dans le nouveau langage de la prédisposition.

- des stratégies d’intervention sur l’existence collective au nom de la vie et de la santé, initialement adressées à des populations qui peuvent être ou non territorialisées dans le cadre de la nation, de la société ou de la communauté, mais qui peuvent aussi être spécifiées en termes de formes émergentes de biosocialité, ou en termes de race, d’ethnie, de genre ou de religion, comme c’est le cas dans la citoyenneté génétique ou biologique.

des modes de subjectivation par lesquels des individus sont conduits à travailler sur eux-mêmes, sous certaines formes d’autorité, en relation à certains discours de vérité, par le moyen de techniques de soi, au nom de la vie ou de la santé d’eux-mêmes, de leur famille ou d’un autre collectif, voire au nom de la vie d’une population toute entière. Rabinow a examiné ainsi la formation de nouveaux collectifs en termes de « biosocialité » et Rose a étudié la formation de nouvelles formes de subjectivité en termes d’ « individualité somatique ».

Les limites du biopouvoir

Nous formons notre propre définition de ces termes de « biopouvoir » et de « biopolitique » en réponse à la façon dont ils ont été utilisés par deux éminents philosophes contemporains : Giorgio Agamben et Antonio Negri. Tous deux ont accordé une place centrale à ces termes dans leur analyse critique de la politique du présent. Leur travail a eu un impact important sur la pensée sociale et politique, particulièrement aux États-Unis. Ce qui semble attirer de nombreux lecteurs est la généralité des thèses par lesquelles ils caractérisent la nature et l’essence de l’époque présente. Ces auteurs suggèrent que le biopouvoir prend la forme d’une politique qui est fondamentalement dépendante de la domination, de l’exploitation, de l’expropriation, et parfois de l’élimination de l’existence vitale de ceux, ou certains de ceux, sur lesquels il s’exerce. Le biopouvoir contemporain repose donc selon eux sur le pouvoir qu’ont certains de menacer d’autres de mort. Nous considérons pourtant que les déploiements philosophiques de ces termes sur notre époque conduisent dans la mauvaise direction. Il est donc pertinent de les exposer plus en détail pour leur opposer notre propre approche.

Empire

Pour Hardt et Negri, le biopouvoir est un terme englobant et totalisant. Le biopouvoir sert à assurer la domination d’une forme globale de domination qu’ils appellent « Empire ». Leur lecture est néo-marxiste : leur première prémisse est que le travail du pouvoir doit être compris comme l’extraction d’une forme de « plus-value » de la vie humaine dont dépend l’Empire. C’est ce qu’ils veulent dire quand ils affirment que toute la politique contemporaine est une biopolitique : c’est « une forme de pouvoir qui régule la vie sociale de l’intérieur [5] ». Ensuite, ils opposent à ce pouvoir omnipotent et omniprésent une idée dérivée de façon lâche d’un essai bref et spéculatif du philosophe Gilles Deleuze, dans lequel celui-ci affirme que nous sommes passés de « sociétés disciplinaires » à des « sociétés de contrôle » [6]. Michel Foucault avait caractérisé les « sociétés disciplinaires » comme celles dans lesquelles la gestion de l’inclusion et de l’exclusion était accomplie par un archipel d’institutions disciplinaires quadrillant le champ social - asiles, usines, écoles, hôpitaux, universités – chacune cherchant à implanter un mode de conduite dans le corps et dans l’âme qui lui est corrélée. Aujourd’hui, affirme Deleuze à la fin du siècle dernier, le contrôle n’est plus confiné à de telles institutions, mais il est immanent au réseau flexible, fluide et fluctuant de l’existence elle-même. Hardt et Negri reprennent cette idée lorsqu’ils suggèrent que la biopolitique est une forme de pouvoir « exprimée comme un contrôle qui s’étend à travers les profondeurs des consciences et des corps de la population [7] ». Ils affirment que le pouvoir biopolitique est exercé au nom des entreprises multinationales et transnationales qui, depuis le milieu du vingtième siècle, ont choisi de « structurer les territoires globaux de façon biopolitique [8] ».

La notion de biopouvoir est ici enrôlée dans une tentative de résurrection d’une vision révolutionnaire de l’histoire mondiale, qui se termine par une touche de christianisme dans l’appel à la résistance contre l’Empire. Hardt et Negri citent une légende de Saint François d’Assise qui « refusait toute discipline instrumentale […] et proposait une vie joyeuse […] contre la volonté de pouvoir et de corruption. Dans la postmodernité, nous nous retrouvons dans la situation de Saint François, opposant à la misère du pouvoir la joie de l’être [9] ». Nous sommes certainement d’accord pour dire qu’il est nécessaire d’étendre la portée des analyses traditionnelles de l’exploitation économique et géopolitique afin de saisir les façons dont le caractère vivant des êtres humains et non-humains est arrimé au « biocapital ». Mais il est difficile de voir quel travail analytique peut être fait par un concept de biopouvoir d’une telle extension. Finalement, Hardt et Negri fournissent seulement une description superficielle de certains aspects de notre présent, dans le cadre d’un grand récit historique que d’autres théoriciens de la post-modernité avaient considéré comme obsolète. Mais l’évaluation politique de ces formes de biopouvoir est évitée, car elle est submergée sous une opposition simpliste et manichéenne entre un mystérieux Empire global et une multitude encore plus fantomatique. Cette version du concept de biopouvoir est antithétique de celle qui fut proposée par Foucault : le concept est vidé de sa force critique, puisqu’il peut tout décrire mais rien analyser.

Il serait utile ici de se rappeler que lorsque Foucault introduit le terme dans son dernier cours au Collège de France de l’année 1975-1976, « Il faut défendre la société », il est très précis dans les phénomènes historiques qu’il veut saisir. Il les énumère ainsi : le problème du taux de natalité et les premières politiques visant à le modifier ; le problème de la morbidité, qui concerne moins les épidémies que les maladies endémiques dans une population particulière dont elles sapent les forces, rendant nécessaires des interventions au nom de l’hygiène publique et de nouvelles mesures en vue de coordonner les soins médicaux ; les problèmes du vieillissement et des accidents qui doivent être couverts par des mécanismes d’assurance ; le problème de la race et de ses facteurs géographiques, climatiques et environnementaux, notamment en ville. Le concept de biopouvoir est proposé après dix ans de recherche collective et individuelle à propos de la généalogie du pouvoir sur la vie aux dix-huitième et dix-neuvième siècles. Foucault lui-même a donné des conférences sur la politique de la santé au dix-huitième siècle au Japon et au Brésil ; les membres de son séminaire produisaient des études historiques détaillées sur le rôle de la médecine, de l’urbanisation, de la marine royale et d’un ensemble d’autres sites où des expérimentations étaient conduites, visant à savoir comment produire et réguler des façons de maximiser les capacités à la fois de la population et de l’individu considérés comme les cibles du pouvoir. Le concept de biopouvoir – comme celui de discipline – n’était pas trans-historique ou métaphorique, mais précisément inscrit dans une analyse historique, ou généalogique.

Nous devons aussi noter que le biopouvoir, pour Foucault, n’est pas l’émanation, ni le support, d’un seul bloc de pouvoir, groupe dominant ou ensemble d’intérêts. Alors qu’il liait initialement la biopolitique aux efforts régulateurs des États en développement, Foucault reconnaissait que « ces grandes régulations globales qui ont proliféré au long du XIXe siècle, on les trouve, bien sûr, au niveau étatique, mais au-dessous aussi du niveau étatique, avec toute une série d’institutions sous-étatiques, comme les institutions médicales, les caisses de secours, les assurances etc. [10] ». C’est à ce point que Foucault commença à développer son concept de « gouvernementalité », dont le principe était de saisir la naissance et les caractéristiques d’une grande variété de façons de problématiser et d’agir sur la conduite individuelles et collective au nom de certains objectifs dont l’État n’est ni l’origine ni le point de référence. En développant cette ligne de pensée concernant la multiplicité des formes et des sources d’autorité, Foucault a également pris ses distances avec l’idée selon laquelle un tel pouvoir sur la vie serait malfaisant de façon non équivoque. C’est aussi le point qui conduisit Foucault à une fascination à l’égard des modes de subjectivation antiques et de leurs possibilités de liberté. Dans ce contexte, il est bon de se rappeler que la médecine est peut-être le site le plus ancien où l’on peut observer le jeu de la vérité, du pouvoir et de l’éthique en relation à un sujet ou aux possibilités du bien, ou, comme le disaient les Grecs, de la vie bonne.

Homo sacer

Dans une série de livres obsédants, Giorgio Agamben identifie l’Holocauste comme l’ultime exemple de biopouvoir, et le biopouvoir comme la signification cachée de toutes les formes de pouvoir de l’Antiquité jusqu’au présent. En particulier, il explore les moments qu’il appelle, après Carl Schmitt, les « états d’exception », lorsqu’un État souverain déclare qu’en un moment ou un lieu, les règles de loi peuvent être suspendues au nom de l’auto-défense ou de la sécurité nationale [11]. Il y a beaucoup à apprendre des études sur les profonds traumatismes qui ont marqué les histoires de l’Europe : nous sommes d’accord pour dire que l’Holocauste n’est pas un moment exceptionnel de retour en arrière vers une singulière barbarie, mais une possibilité persistante et intrinsèque au projet de la civilisation et du droit. Cependant, Agamben construit son analyse d’une façon que nous jugeons problématique. Il affirme que tout pouvoir repose en dernière instance sur la capacité d’une personne à prendre la vie d’une autre : c’est un pouvoir sur la vie fondé sur la possibilité de causer la mort. Il caractérise ce pouvoir en référence à la métaphore obscure de l’homo sacer, une figure énigmatique du droit romain dont les crimes rendent son sacrifice impossible mais qui peut être tué en toute impunité. Comme cette figure, qui est réduite de bios – sommairement, le mode de vie propre à un individu ou un groupe dans la cité – à zoe – « la vie nue » - il suggère que la naissance du biopouvoir dans la modernité marque le point où la vie des sujets entre dans la politique et appartient entièrement à l’État. La capacité ultime du Souverain ou de l’État à s’emparer des vies des sujets est exemplifiée, selon lui, dans les camps de concentration, les camps de travail et les camps de la mort des Nazis : les États souverains dépendent de leur capacité à créer des états d’exception. De tels états peuvent être exceptionnels, mais ils n’en restent pas moins immanents à la modernité elle-même : ils constituent un quatrième espace ajouté à l’État, la nation et la terre, dans lequel les habitants sont dépourvus de tout autre chose que de leur vie nue, qui est placée sans recours dans les mains du pouvoir. Ils constituent le « nomos » de la modernité. « C’est pourquoi le camp est le véritable paradigme de l’espace politique, le point où la politique devient une biopolitique et où l’homo sacer est virtuellement confondu avec le citoyen [12] ».

Agamben prend au sérieux le défi lancé par Adorno : comment penser après Auschwitz [13] ? Mais pour la même raison, c’est une façon de trivialiser Auschwitz que de la voir comme la possibilité cachée dans chacune des instances où les êtres vivants entrent dans le registre de la régulation, du contrôle et du gouvernement. Le pouvoir de commander sous la menace de mort est exercé par les États et leurs déléguées en de multiples instances, dans des fichiers numériques ou dans des relations géopolitiques. Mais cela ne démontre pas que cette forme de pouvoir – une décision face à la menace ultime de la mort – garantit ou détermine toute forme de biopouvoir dans les sociétés libérales contemporaines. Il n’est pas non plus utile d’utiliser ce seul diagramme pour analyser toutes les instances contemporaines de la thanatopolitique, du Rwanda à l’épidémie de sida en Afrique. L’essence de la pensée critique doit être sa capacité à faire des distinctions qui facilitent le jugement et l’action.

L’Holocauste est sans doute une des configurations que peut prendre le biopouvoir moderne. Le racisme permet au pouvoir de diviser une population en sous-espèces, de les désigner en termes de substrat biologique, et d’initier et entretenir un ensemble de relations dynamiques parmi lesquelles l’exclusion, l’incarcération ou la mise à mort des inférieurs peut être vue comme contribuant à rendre la vie plus saine et plus pure. Comme l’a dit Foucault en 1976 : « Le racisme assure la fonction de mort dans l’économie du bio-pouvoir, selon le principe que la mort des autres, c’est le renforcement biologique de soi-même en tant que l’on est membre d’une race ou d’une population [14] ». Il est vrai que dans ce cours il suggère que c’est « l’émergence du biopouvoir qui inscrit [le racisme] dans les mécanismes de l’État (…) comme mécanisme fondamental du pouvoir, tel qu’il s’exerce dans les États modernes [15] ». Mais le régime nazi était selon lui exceptionnel, « le développement jusqu’au paroxysme des mécanismes de pouvoir nouveaux qui avaient été mis en place depuis le XVIIIe siècle [16] » :

On a donc dans la société nazie cette chose tout de même extraordinaire : c’est une société qui a absolument généralisé le bio-pouvoir, mais qui a, en même temps, généralisé le droit de tuer (…) de tuer quiconque – non seulement les autres, mais les siens propres. Il y a eu, chez les nazis, une coïncidence d’un bio-pouvoir généralisé, avec une dictature à la fois absolue et retransmise à travers tout le corps social [17] ».

Le biopouvoir, dans la forme qu’il prit sous le national-socialisme, était un mélange complexe de politique de la vie et de politique de la mort. Comme le souligne Robert Proctor [18], les médecins nazis et les activistes de la santé ont mené une guerre contre le tabac, cherché à infléchir l’exposition à l’amiante, se sont inquiétés de l’abus de médicaments et de rayons X, ont souligné l’importance d’un régime sans additifs et conservateurs et fait campagne pour le pain complet et une nourriture riche en vitamines et en fibres ; nombre d’entre eux étaient végétariens. Mais dans ce complexe, le chemin qui menait aux camps de la mort dépendait d’un ensemble d’autres conditions historiques, morales, politiques et techniques. L’Holocauste n’est pas davantage exemplaire de la thanatopolitique qu’il n’est la sombre vérité cachée du biopouvoir.

Souveraineté

Notre critique est liée à un désaccord concernant la « souveraineté ». Alors que Hardt et Negri distinguent l’Empire des formes de souveraineté qui ont émergé avec l’État-Nation, le diagramme reste plus ou moins le même : alors que « la souveraineté impériale […] est organisée non pas autour d’un conflit central mais plutôt à travers un réseau flexible de micro-conflits », l’Empire rassemble néanmoins en lui-même les relations de pouvoir qui traversent toutes ces contradictions fugaces, proliférantes et non localisables [19] ». L’image monolithique de l’Empire tente ainsi de condenser et d’unifier toutes ces formes et ces relations en un seul Pouvoir Souverain, auquel peut seulement être opposée une force qui soit radicalement Autre, que convoque le nom de « multitude ». La multitude est donc l’incarnation contemporaine du régicide qui, en éliminant le souverain, inaugure une époque dans laquelle le pouvoir souverain est réapproprié par les sujets eux-mêmes. Malgré son radicalisme apparent, les anti-capitalistes devraient se méfier des soubassements religieux de cette fable de la résistance comme libération vers une terre promise.

Pour Agamben, la souveraineté a quelque chose d’une forme sacrée : le rituel antique définissant l’homo sacer reste présent aujourd’hui à travers la capacité de l’État souverain d’établir l’état d’exception, de consigner ceux qui sont privés des droits liés au bios à ces zones, et de torturer ou tuer ceux qui sont réduits au statut de zoe – vie nue – sans limites légales. Mais ce pouvoir souverain n’est plus confiné à ceux qui sont explicitement les agents de l’État : il s’étend apparemment à tous ceux qui ont une autorité sur les différents aspects de l’existence humaine. Ainsi Agamben affirme-t-il que le pouvoir sur la vie exercé aujourd’hui par « le juriste, le docteur, le scientifique, l’expert, le prêtre » viennent de leur alliance avec le Souverain ; comme dans les Appareils Idéologiques d’État d’Althusser, ils accomplissent plus ou moins délibérément la volonté de l’État [20]. Homo sacer, pour Agamben, n’est donc pas un phénomène historique marginal : il demande notre attention en tant que penseurs critiques précisément parce qu’il est le principe fondateur des sociétés contemporaines. Contre un tel « cauchemar biopolitique grandissant », la seule solution semble être également sacrée : il n’est pas étonnant de voir Agamben invoquer comme possible issue la figure messianique de « la fin des temps », qu’il emprunte à Walter Benjamin.

L’interprétation de la biopolitique contemporaine comme politique d’un État modelée sur la figure du Souverain, et de toutes les formes d’autorité biopolitique comme agents du Souverain, convient bien aux totalitarismes du vingtième siècle, ceux des Nazis et de Staline. Mais nous avons besoin d’une description plus nuancée du pouvoir, et notamment du pouvoir souverain, pour analyser les rationalités contemporaines et les technologies biopolitiques. La souveraineté impliquait bien le droit de prendre la vie, mais l’essence du pouvoir souverain pré-moderne était sa nature sporadique et discontinue, qui justifiait en effet ses excès. La totalisation du pouvoir souverain comme mode d’organisation de la vie quotidienne tout le temps et en tous lieux sur un territoire serait trop coûteuse ; de fait, comme beaucoup d’historiens l’ont montré, la forme excessive dont ce pouvoir s’exerce, par exemple par des exécutions publiques spectaculaires ou par les rituels élaborés du tribunal, cherche à compenser sa nature sporadique. La souveraineté, en ce sens, est précisément le diagramme d’une forme de pouvoir totalisée et singulière, et non une description de sa mise en œuvre. Sans doute certaines formes de pouvoir colonial ont-elles cherché à la mettre en œuvre, mais devant ses coûts économiques et politiques, l’administration coloniale a dû pour l’essentiel prendre une forme différente. Les deux formes étatiques les plus mégalomanes du vingtième siècle – la Russie de Staline et l’Allemagne de Hitler – ont aussi cherché à la réaliser, comme d’autres dans leur foulée : l’Albanie d’Hodja, la Corée du Nord…. Mais aucun historien des formes pré-modernes de contrôle ne pouvait manquer de remarquer la dépendance du souverain à l’égard d’un fin réseau de conventions habituelles, d’obligations réciproques, etc. : en un mot, une économie morale dont la complexité et la portée s’étendent bien au-delà des performances extravagantes du souverain. Le pouvoir souverain est en même temps un élément de cette économie morale et un élément visant à la maîtriser. Un bref coup d’œil sur le travail de Jacques Le Goff – que Foucault connaissait bien – ou de Fernand Braudel et toute l’École des Annales, ou en Angleterre sur les écrits d’E.P. Thompson, devrait suffire à éviter de telles mésinterprétations [21].

Au cours des dix-huitième et dix-neuvième siècles, les États-nations, en plus de leurs mise en scènes du pouvoir et de leurs manifestations publiques, ont commencé à mobiliser les forces internes de leurs territoires afin d’assurer leurs objectifs de prospérité et de sécurité. Mais les États gouvernementalisés de la fin du dix-neuvième siècle ont pris la forme qu’on leur connaît à travers la constitution préalable de dispositifs toujours plus grands de collecte de savoir et de problématisation qui se sont constitués parallèlement aux appareils d’État, souvent en conflit avec eux, dans le terrain émergent du « social ». Depuis ce moment, les États ne peuvent diriger que pour autant qu’ils sont capables de se connecter à ces dispositifs, qui ont leur propre logique et leur épaisseur propre. Aussi longtemps que les régimes aspirent au libéralisme, ces dispositifs et ces autorités vont exercer des contraintes et formuler des requêtes envers les pouvoirs centraux. Les corps non-étatiques ont joué un rôle central dans les luttes et les stratégies biopolitiques depuis l’origine du « social » : des organisations philantropiques, des enquêteurs sociaux, des groupes de pression, des médecins, des féministes et les réformateurs qui vont avec ont tous opéré dans le territoire du biopouvoir.

Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, dans le seul domaine de la santé, un grand nombre d’acteurs étatiques puissants et d’institutions transnationales ont pris une nouvelle importance. De même, une série de commissions bioéthiques, d’agences de régulation et d’organisations professionnelles ont formé un « complexe bioéthique », dans lequel le pouvoir médical de « laisser mourir » à la fin de la vie, au début de la vie ou au cours de la grossesse, est à la fois renforcé par la technologie médicale et régulé par d’autres autorités comme jamais auparavant. En outre, nous avons assisté à l’apparition d’une nouvelle sorte de patients, à la fois sous forme individuelle et collective, qui définissent de plus en plus la citoyenneté en terme de droits (et de devoirs) à la vie, à la santé et aux soins. Et, bien sûr, de nouveaux circuits de bio-économie ont pris forme, ainsi qu’une capitalisation à grande échelle des sciences biologiques et une mobilisation de ses éléments dans de nouvelles relations d’échange : les nouveaux savoirs moléculaires de la vie et de la santé sont cartographiés, développés et exploités par un ensemble d’entreprises commerciales, parfois en alliance avec l’État, parfois de façon autonome, forgeant des liens constitutifs entre la vie, la vérité et la valeur. Un tel champ d’acteurs, de tactiques, de stratégies et d’objectifs est loin d’être homogène. Pourtant, au même moment, les États regagnent du pouvoir en désignant des zones d’exception, même lorsque leur légalité est douteuse ; le camp reste une sinistre réalité des Balkans en guerre à la Baie de Guantanamo en passant par les « centres de détention » qui bourgeonnent partout en Europe en vue d’incarcérer des « demandeurs d’asile » qui entrent par effraction dans l’espace du bios sans y être admis. Est-ce que tous ces éléments forment une configuration unique du biopouvoir ? Cela reste à montrer. Et même si c’était le cas, nous doutons qu’un tel biopouvoir puisse être caractérisé simplement, ou même principalement, en termes de sa propension à « faire mourir » : car si la mort fait partie du tableau, elle prend la forme d’un « laisser mourir » autant que d’un « faire mourir ». Mais aussi, bien sûr, il faut mettre au centre de cette configuration du biopouvoir contemporain toutes les tentatives orientées vers la vie et non vers la mort : les projets de « faire vivre ».

Nous avons suggéré que le concept de biopouvoir vise à spécifier les stratégies et les configurations qui combinent trois dimensions ou plans : une forme de discours de vérité sur les êtres vivants et un ensemble d’autorités considérées comme compétentes pour dire cette vérité ; des stratégies d’intervention sur l’existence collective au nom de la vie et de la santé ; des modes de subjectivation dans lesquels des individus peuvent être conduits à travailler sur eux mêmes, sous certaines formes d’autorités, en relation avec des discours de vérité, par le moyen de techniques de soi, au nom de la vie ou de la santé individuelle ou collective. Même si nous empruntons ces éléments aux interventions trop brèves de Foucault sur ce concept, il vaut la peine de se rappeler que son principal site d’enquête est historique. Il a étudié l’émergence des régimes de pouvoir au dix-huitième siècle, leur transformation au dix-neuvième et, de façon plus limitée, les formes qu’ils prennent à la fin du dix-neuvième siècle. Les rationalités, les stratégies et les technologies du biopouvoir ont changé au cours du vingtième siècle, lorsque la gestion de la vie collective est devenue un objectif des États, et lorsque les nouvelles configurations de la vérité, du pouvoir et de la subjectivité ont émergé qui sous-tendent les rationalités de l’État-Providence et de l’État-Sécuritaire ainsi que celles de la santé et de l’hygiène publiques [22]. Il serait certainement erroné de projeter simplement l’analyse de Foucault en la considérant comme un guide pour notre présent et ses possibilités. Une mutation centrale concerne les relations entre ce que l’on peut appeler grossièrement le macro et le micro, ou, suivant Deleuze, le molaire et le moléculaire, qui forment les pôles de ce mode de pouvoir. D’un côté l’accent est mis sur les modes de penser et d’agir au niveau de la population, définies de façons variables, et de l’autre côté, sur l’individualisation des stratégies biopolitiques. Sans doute, à l’ère de l’État social, et dans les lieux où de tels États forment encore le principe organisateur de la lutte politique, c’est le molaire qui était privilégié. Au cours du vingtième siècle, les États ont non seulement développé et soutenu des mécanismes d’assurance et de sécurité, mais ils ont aussi rassemblé, organisé et rationalisé les minces filets de la prévision médicale, spécifié et régulé les modèles de logement, se sont engagés dans des campagnes d’éducation sanitaire etc. Même les États libéraux ont joué leur rôle dans la bataille contre la dégénérescence, en imposant des contrôles de l’immigration, en légitimant parfois la stérilisation obligatoire ou quasi-obligatoire, en encourageant des organisations à donner des conseils eugéniques au mariage et à la procréation, etc. Bien sûr, chacune de ces mesures avait sa contrepartie « moléculaire », par exemple dans la transformation de la maison en une machine sanitaire, et des mères de famille en travailleuses ancillaires fournissant des soins à leurs enfants.

Aujourd’hui, une grande partie de cette configuration demeure, et, de fait, une partie en a été transférée au niveau supranational à travers les efforts de l’Union Européenne, de la Banque Mondiale, etc. Mais avec le déclin du social comme site privilégié d’objectivation nationale et d’intervention dans les sociétés libérales avancées, nous observons partout de nouvelles formations collectives [23]. En même temps, comme nous pouvons le voir dans la politique suivant le déchiffrage du génome humain, nous assistons à l’émergence de nouveaux modes d’individualisation et des conceptions de l’autonomie associées avec des droits à la vie, à la liberté, et à la poursuite d’une forme de bonheur qui est de plus en plus comprise en termes corporels et vitaux [24].

Analytique du biopouvoir

Pour développer cet argument, en nous appuyant sur notre recherche actuelle, nous allons nous concentrer sur trois thèmes qui nous semblent concentrer les principales lignes de force biopolitiques aujourd’hui en activité : la race, la reproduction et la médecine génomique. Bien sûr, placer tous ces développements divers sous le titre du biopouvoir n’implique pas qu’il y ait une unité sous-jacente, ou une essence – vérité ou fausseté – que ces formes exemplifient ou incarnent. Nous devons reconnaître la dispersion, la contingence et la virtualité, même si ce n’est pas dans une visée déconstructionniste. Avant que nous puissions voir si une rationalité politique générale émerge, la tâche de l’analyse est d’articuler des diagnostics préliminaires à une échelle plus petite. En plaçant les résultats de ces analyses dans le cadre du biopouvoir, nous pensons pouvoir commencer à identifier et analyser les éléments d’un tel domaine, même s’il n’est ni stable ni homogène, et même s’il ne reproduit pas des schémas historiques familiers. Un empirisme modeste, attentif aux particularités, aux petites différences, aux moments où les changements de vérité, d’autorité, de spatialité ou d’éthique font la différence pour aujourd’hui par rapport à hier, révèle des configurations non conformes aux images produites par nos philosophes. Dans ces configurations, la race, la santé, la généalogie, la reproduction et la connaissance sont entremêlées, se recombinent et se transforment continuellement. Nous voulons dire par là que la connaissance de la vie transforme l’idée de race, ou que les idées généalogiques sont recomposées par les nouvelles conceptions de la reproduction. Explorons ces problèmes en détail.

Race

La race a été, avec la santé et en relation variable avec elle, une des composantes centrales de la généalogie du biopouvoir. Les conceptions de la race ont formé un prisme non seulement pour l’imaginaire de la nation mais aussi pour la gestion politique de la santé publique nationale et de la compétitivité internationale, de la « guerre des nations » du dix-huitième siècle (qui est le sujet des cours de Foucault dans « Il faut défendre la société ») à la biologisation massive de la race au dix-neuvième siècle, en lien avec la pensée évolutionniste darwinienne et post-darwinienne appliquée à la fois dans les États modernes et dans leurs possessions coloniales, jusqu’à l’obsession de la fin du dix-neuvième siècle pour la dégénérescence et le suicide, conduisant à des stratégies eugénistes qui se sont répandues des États-Unis au Japon dans la première moitié du vingtième siècle. Après la Seconde Guerre mondiale, les discours racialistes officiels furent rejetés : en 1963, la Déclaration des Nations Unies sur l’élimination de toutes formes de discrimination raciale affirma « que toute doctrine de la différence ou de la supériorité raciale est scientifiquement fausse, moralement condamnable, socialement injuste et dangereuse, et qu’il n’y a pas de justification pour la discrimination raciale en théorie ou en pratique. » Bien sûr, les pratiques racistes ont persisté, mais une compréhension biologique des catégories raciales n’était plus « dans le vrai » pour le discours politique ou policier. En partie du fait des interventions persistantes de critiques radicaux, le lien entre la compréhension biologique des distinctions entre des groupes humains et leurs implications socio-politiques semblait rompu, ou du moins dénaturalisé. De nombreux biologistes continuent de croire qu’ils ont rencontré de telles différences, notamment en étudiant la prévalence de maladies particulières dans différentes régions ou l’efficacité des médicaments dans différentes populations, mais de tels arguments sont généralement restés confinés à la littérature technique. Des individus et des groupes ont persisté à plaider publiquement pour la pertinence politique d’une corrélation entre des qualités humaines et des capacités biologiques racialement différenciées, à travers un ensemble de controverses allant de l’éducation à la criminalité ; pourtant, même ceux qui bénéficiaient d’un crédit scientifique, comme William Shockley, ont surtout développé ces raisonnements en dehors des discours de vérité de la biologie. Dans de nombreux pays, et notamment aux États-Unis, la race était une catégorie socio-économique cruciale, une marque de discrimination et un mode d’identification qui sont restés extrêmement saillants socialement et politiquement, de l’allocation des fonds fédéraux à la manifestation de politiques identitaires. Mais si la race a fonctionné comme un marqueur d’appartenance et comme le fondement d’une plainte pour discrimination, même lorsque les groupes cherchaient à retrouver leurs « racines », ils ont rarement enraciné leur généalogie dans un substrat biologique. Il en est de même pour les guerres racistes meurtrières qui se sont répandues en Europe suite à l’effondrement de l’empire soviétique, de l’Arménie aux Balkans. Les appels à des identités raciales pour fonder l’élimination des autres groupes n’ont pas eu besoin de trouver leur justification dans le discours de vérité de la biologie. Alors qu’au Rwanda les Hutus se sont référés aux Tutsis comme des « cafards », de telles épithètes participaient rarement d’une rationalité politique fondée sur une compréhension biologique de la différence raciale.

Au tournant du nouveau siècle, la race entre à nouveau dans le domaine de la vérité biologique, à travers un nouveau regard moléculaire. À un certain moment, lorsqu’il est devenu clair que les humains partageaient environ 98% de leur génome avec les chimpanzés, et que les variations dans les séquences d’ADN étaient plus grandes entre groupes qu’à l’intérieur des groupes, on pensa que la génomique allait marquer la fin du racisme biologique (et peut-être même du racisme). Mais ce rêve humanitaire fut de courte durée. Un nouveau déploiement moléculaire de la race a émergé de façon apparemment inévitable dans la pensée génomique. Les critiques ont dénoncé le modèle d’un génome unique qui soutenait le projet Génome humain, de crainte qu’il n’établisse une norme blanche et mâle. Le premier mouvement fut décrit comme éthique : comme le dit Luca Cavalli-Sforza, qui fut à l’initiative de ce projet, il s’agissait d’ « explorer la totalité de la diversité génomique de la famille humaine » et de « contribuer à combattre la crainte populaire et l’ignorance largement répandue de la génétique humaine, afin d’éliminer le racisme [25]. Malgré les critiques, cet effort en vue de reconnaître la diversité des cadrages de la vérité scientifique comme dimension essentielle de la connaissance génomique fut ensuite adopté par le projet Génome humain, qui a fourni 1,2 million de dollars en vue d’établir des groupes de travail pour développer les aspects techniques et organisationnels du ce projet, d’en considérer les implications sociales et éthiques et de conduire une étude pilote [26].

La cartographie du génome a conduit à la conclusion selon laquelle, alors que les séquences d’ADN de deux individus pris au hasard sont identiques à 99,9%, les variations – appelées Single Nucleotide Polymorphisms (SNP), ou Polymorphismes mononucléotidiques – au niveau d’une seule base d’ADN sont très significatives, notamment pour la prédisposition aux maladies. En général, disait-on, une lettre sur mille diffère entre deux individus, ce qui fait un total de plusieurs millions de variations entre eux, entre 6 et 15 millions selon les estimations. Les National Institutes of Health (NIH) et le Wellcome Trust ont donné des fonds considérables pour la recherche de ces différences génomiques au niveau du nucléotide. Ainsi, en 1999, Wellcome a lancé un consortium avec dix entreprises pharmaceutiques en vue de trouver et de cartographier 300 000 variations de séquences d’ADN fréquemment exprimées. En outre, il est devenu clair que des ensembles de SNP qui sont localisés à proximité sur le même chromosome sont hérités en bloc. La forme des SNP sur un bloc est appelée un haplotype. Alors que ces blocs peuvent contenir un grand nombre de SNP, quelques-uns suffisent à identifier un haplotype. La cartographie des haplotypes promet d’être une voie plus économique en vue d’identifier des SNP pertinents pour une maladie particulière ; les NIH et le Wellcome Trust collaborent dans cette visée, en partenariat avec le Japon et la Chine, dans le cadre d’un projet international appelé HapMap. Un tel financement a été justifié en termes biopolitiques comme menant à une égalité de toute la population devant la santé dans toute sa diversité. Par exemple, pour créer la HapMap, de l’ADN sera extrait d’échantillons de sang collectés par des chercheurs au Nigéria, au Japon, en Chine et aux États-Unis – auprès de résidents américains originaires d’Europe du Nord et de l’Ouest. Alors que les échantillons seront anonymes, ils seront identifiés par la population où ils auront été collectés. Les différences de SNP qui rendent compte de 0,1% des 3 milliards de paires de bases dans le génome humain semblent fournir un espace assez large pour des différences de populations pertinentes pour la santé humaine.

La science elle-même, avec la reconnaissance de la variabilité du génome humain au niveau d’un seul nucléotide, ouvre immédiatement un nouvel espace de conceptualisation des différences de population – en termes de géographie et de généalogie – au niveau moléculaire. Des pressions se sont ajoutées à l’humanisme éthique des projets étatiques de la part d’associations de malades demandant une connaissance d’eux-mêmes au niveau génomique, et de la part de l’industrie biomédicale demandant une stratégie génomique pour le diagnostic, ainsi que pour le développement et le marketing des médicaments. En 2003, de nombreux projets étaient en cours pour cartographier la diversité humaine au niveau des SNP. L’université Howard aux États-Unis a généré une base de données de séquences d’ADN qui peuvent être utilisées en vue d’explorer les bases génomiques des maladies chez les Noirs américains, et pour tracer les « racines » de leurs origines dans des régions très spécifiques du continent africain. Ce programme contemporain en vue d’identifier des différences biologiques n’est pas entrepris au nom de la pureté de la population mais du développement de l’économie nationale, de la quête de santé dans des communautés biosociales, et du sentiment de plus en plus partagé selon lequel la génétique possède, d’une certaine façon, la clé de leur « identité ».

Il serait tentant de dire que cette génomique très sophistiquée a produit une nouvelle complexité dans la figure de l’humanité. Mais malgré les débats enflammés dans la littérature médicale, la typologie raciale du dix-neuvième siècle (Blanc caucasien, Noir africain, Jaune asiatique) produit encore un moule dominant à travers lequel la connaissance génétique des différences humaines prend forme et entre dans les conceptions médicales et ordinaires de la variation humaine. Les chercheurs en médecine et les généticiens ont décrit les populations et leurs échantillons en ces termes, les entreprises pharmaceutiques ont cherché à cibler certains médicaments pour des groupes désignés comme les « Africains Américains », et des individus cherchent à retrouver leurs racines « africaines » en comparant les formes de leurs SNP avec celles des villages pillés par le commerce d’esclaves au Niger ou au Cameroun. Il est sans doute vrai que la cartographie des SNP va produire des typologies des différences au-delà des groupes populationnels, et presque inévitable que ces groupes, au nom de la santé, seront codifiés en termes de grandes conceptions raciales. De nouveaux défis pour la pensée critique sont lancés par le jeu contemporain entre des classifications politiques et génomiques de la race, les politiques de l’identité, le racisme, les inégalités de santé, et leur entrée potentielle dans le discours biomédical, la logique commerciale et les pratiques routinières du soin. Nous ne pensons pas qu’il soit utile d’affirmer par avance que de telles tentatives sont basées sur de fausses prémisses, ni de suggérer qu’ils sont implicitement racistes et qu’ils vont exacerber la discrimination. La génomique contemporaine est principalement dirigée vers des maladies spécifiques plutôt que vers de grandes caractéristiques comme l’intelligence ou la personnalité. Elle comprend ces situations comme produites par les interactions entre de multiples régions codantes, où l’expression d’un gène peut être activée ou inactivée par de nombreux facteurs environnementaux à des niveaux allant du cellulaire à l’environnemental en passant par le familial et le social. Elle ne cherche pas à se prononcer sur le destin en soi, mais à rendre le futur probabilisable, afin de l’ouvrir à l’espoir d’une intervention technique. Il serait inutile et erroné de regarder cette configuration comme une répétition du passé, ou de l’engloutir dans quelque logique globale imaginaire du biopouvoir : nous devons plutôt identifier les points où le jugement critique, en faisant le diagnostic de nouvelles possibilités et de nouveaux dangers, peut jouer un rôle dans la direction que prend ce processus.

Reproduction

Pour Foucault, la sexualité était cruciale, en partie du fait qu’elle faisait le lien entre l’anatomo-politique du corps humain et la biopolitique de la population. Mais aujourd’hui, et peut-être depuis les 50 dernières années, ces deux problèmes ont été découplés. La sexualité a été en partie désengagée de la symbolique et des pratiques de la reproduction, et la reproduction elle-même est devenue l’objet d’une série de formes de savoir, de technologies et de stratégies politiques qui ont peu à voir avec la sexualité. Depuis environ les années 1970, on assiste à un triple mouvement. La question de la reproduction est problématisée, aux niveaux à la fois national et supra-national, à cause de ses conséquences économiques, écologiques et politiques : la surpopulation, les limites à la croissance, etc. Une nouvelle politique de l’avortement émerge, qui prend des formes différentes dans les contextes nationaux différents. Et dans les pays occidentaux, un problème de « choix reproductif » a pris forme lorsqu’un petit nombre de couples, en alliance avec des médecins, se sont battus pour définir l’infertilité comme une condition médicale remédiable, et par conséquent un site d’intervention légitime. Tous ces sites se sont combinés ensemble, quoique de façons différentes, pour faire de la reproduction l’espace d’un problème dans lequel un réseau de connexions apparaissent entre les individus et le collectif, le technologique et le politique, le légal et l’éthique. C’est un espace biopolitique par excellence.

Les nouvelles technologies reproductives impliquant la micro-manipulation d’œufs et de sperme et le diagnostic génétique pré-implantatoire, même si elles ont attiré plus d’attention dans le monde anglo-américain, ont en fait été restreintes dans leur impact sur les populations nationales, sans parler de la politique sur la population globale. Si elles ont été le site d’une explosion discursive, l’objet d’une attention régulatrice et de controverses politiques et éthiques dans de nombreux pays occidentaux, il est difficile de discerner une stratégie biopolitique sous-jacente à ces développements. La rhétorique du choix résonne clairement avec l’éthique de l’autonomie au cœur des modes de subjectivation dans les sociétés libérales avancées, et la transformation de l’infertilité en une maladie curable montre que les capacités humaines peuvent être imaginées comme ouvertes à l’amélioration médicale. Cependant, nous devons reconnaître la portée limitée de ces procédures, et le fait qu’elles sont loin d’être la routine et conduisent souvent à des échecs. Biopolitiquement, le choix reproductif sous forme de sélection d’embryons, loin d’être au service d’une amélioration raciale générale ou même d’ « enfants parfaits » individualisés, a été entièrement limité à l’identification des fœtus affectés de malformations majeures ou des désordres génétiques terminaux [27]. Même dans ces cas, l’usage de techniques de diagnostic n’a pas conduit inévitablement à l’avortement, mais a souvent fournit des informations prédictives au service de formes de planification de la vie qui sont devenues intrinsèques aux formes de vie dans les sociétés libérales contemporaines. Peut-être, comme le disent nombre de féministes, la principale réussite biopolitique est-t-elle dans la subjectivation : ces stratégies exhibent la formation caractéristique dans laquelle les choix apparents impliquent des formes de responsabilisation et imposent de lourdes obligations, en particulier aux femmes.

Une attention moindre a été accordée dans les débats occidentaux au pôle « molaire » de la gestion de la reproduction : les campagnes pour la limitation de la population qui ont été menées dans le sous-continent indien, la Chine, l’Asie du Sud-Est et de nombreux pays d’Amérique Latine. Ces stratégies biopolitiques sont indubitablement étayées par des discours de vérité, mais ce sont ceux de la démographie et de l’économie, pas de l’hérédité et de l’eugénisme. Prenons par exemple la publication en 1972 du rapport du Club de Rome intitulé « Limites à la croissance ». En utilisant un modèle dérivé de la dynamique des systèmes, le rapport concluait que :

Si les tendances présentes dans la population mondiale, l’industrialisation, la pollution, la production alimentaire et la destruction des ressources se prolongent sans se modifier, on atteindra les limites de la croissance sur cette planète dans les cent prochaines années. Le résultat le plus probable sera un déclin assez soudain et incontrôlable à la fois de la population et de la capacité industrielle [28]. »

Le contrôle des naissances a joué un rôle central dans cette prescription visant à stabiliser la population, en limitant la taille des familles à deux enfants, notamment dans les pays où elle est bien supérieure, mais même cette voie n’offre pas de garantie de succès.

Nous terminons sur une note d’urgence. Nous avons souligné à plusieurs reprises l’importance des délais naturels dans le système population/capital. Ces délais signifient par exemple que si la natalité au Mexique descendait progressivement de sa valeur actuelle à une valeur permettant un remplacement exact d’ici à l’an 2000, la population du pays passerait de 50 à 130 millions. Nous ne pouvons pas dire avec certitude combien de temps l’humanité peut continuer à retarder le contrôle délibéré de sa croissance avant de perdre la possibilité de ce contrôle [29]

Ces messages d’alerte résonnaient avec un ensemble de préoccupations analogues au sujet de l’impact de la croissance sur la richesse économique et le besoin pour les gouvernement – notamment dans les pays moins développés – d’introduire des politiques de baisse de la population – notamment chez les pauvres – comme pré-requis à la modernisation. Ces politiques ont varié entre les plus coercitives – la politique de l’enfant unique ou les campagnes de stérilisation des enfants en Inde sont les deux exemples les plus connus – et celles qui ont graduellement adopté les principes du consentement informé à ce qui était appelé par euphémisme « la contraception chirurgique volontaire » - par exemple au Mexique. Elles étaient basées sur des données démographiques et des algorithmes liant la croissance des populations à la performance économique développées par les géographes et les mathématiciens, inscrites dans les programmes éducatifs des acteurs du développement, recommandées par de nombreux groupes de pression privés et organes de conseil politique, et organisées dans des agences de développement comme le Bureau des Populations ou le Bureau des Programmes Globaux à l’Agence des Nations Unies pour le Développement International (USAID). La « bombe démographique » est entrée dans le sens commun de l’opinion publique des pays occidentaux, justifiant l’aide des sociétés industrielles avancées aux pays les plus pauvres par la limitation de leur croissance et des dangers qu’elle posait.

À la fin des années 1980, les politiques de limitation de la procréation parmi les pauvres soulignaient l’importance de l’accord volontaire et du choix informé, affirmant que le but en était d’éviter la souffrance de la mortalité maternelle et périnatale dans le Tiers Monde. La stérilisation volontaire des femmes est la méthode contraceptive la plus utilisée aujourd’hui : 138 millions de femmes en âge de procréer, contre 95 millions en 1984 [30]. Il y a eu une controverse sur l’usage croissant de la quinacrine selon la méthode développée par le Dr Jaime Zipper en 1984, distribuée à 19 pays dans le monde, y compris le Bangladesh, le Chili, la Chine, la Colombie, le Costa Rica, la Croatie, l’Égypte, l’Inde, l’Indonésie, l’Iran, la Malaisie, le Maroc, le Pakistan, les Philippines, la Roumanie, les États-Unis, le Venezuela et le Vietnam, mais qui a ensuite été bannie dans certains pays. L’usage de la quinacrine, de façon subreptice, à travers des relations directes entre les ONG et des médecins, a souvent visé des segments particuliers de population considérées comme problématiques ou indésirables, ce qui a conduit les critiques à en conclure qu’il reprenait les pratiques nazies de stérilisation non-chirurgicales, et constitue la figure contemporaine des campagnes de stérilisation des années 1970 et 1980, malgré la rhétorique du choix informé. Cela revient à une forme d’eugénisme mondialisé.

Dans la perspective du biopouvoir, cependant, aussi répugnantes que soient ces pratiques, c’est à tort qu’on mobilise, pour les critiquer, une rhétorique qui les associe à l’eugénisme du dix-neuvième siècle. Si nous utilisons le terme d’eugénisme pour l’appliquer à n’importe quelle intervention sur la reproduction, la morbidité et la mortalité de la population, il couvre tout, de la contraception à l’avortement et à la santé publique, et son utilité s’inscrit purement dans une rhétorique critique générale. L’eugénisme – l’amélioration des ressources biologiques d’une population – a bien pris des formes négatives et positives, mais dans chaque cas il visait à maximiser l’adaptation raciale au service de la lutte biologique entre les États-Nations. Les formes de connaissance biologique qui informent nos façons de gouverner les autres et nous-mêmes ne sont plus celles de la survie du plus apte. Limiter la population dans l’intérêt de la prospérité économique nationale n’opère pas selon le diagramme biopolitique de l’eugénisme, et ce n’est pas la même chose que la purification de la race par l’élimination des dégénérés.

Cela n’implique pas qu’il n’y ait plus de formes d’eugénisme. Une forme visible est liée à la santé publique. À Chypre, il y a des programmes systématiques de tests à l’échelle nationale, avec le consentement de la population, de l’Église et de l’État, pour identifier et éliminer la mucoviscidose, non par sélection des embryons mais par conseils matrimoniaux. Nous pouvons voir également une stratégie similaire dans les pratiques visant le contrôle de la maladie de Tay-Sachs chez les Juifs Ashkénazes d’Amérique du Nord et d’Israël, des pratiques développées par des autorités émanant des communautés biosociales elles-mêmes [31]. Cette stratégie vise à réduire les niveaux de mortalité et de pathologie inhérentes à une population considérée comme un tout en agissant sur les choix reproductifs de chaque citoyen, à travers diverses formes de calcul et de conseil, sanctionnées par un ensemble d’autorités religieuses et séculières, y compris des bioéthiciens, et approuvés par la population. Si, comme nous le suggérons, c’est bien une forme de biopolitique contemporaine, il serait erroné de la diagnostiquer comme une forme de génocide ou comme le réveil du spectre du camp. La violence politique entre des groupes ethniques est certainement endémique dans ces deux pays, mais elle s’effectue dans un registre différent de celui de la biopolitique.

Ces exemples nous conduisent à affirmer que l’économie de la biopolitique contemporaine opère selon la logique de la vitalité, non de la mortalité, même si elle a ses circuits d’exclusion : « laisser mourir » n’est pas « faire mourir ». Avec le développement de formes de dépistage génétique toujours plus sophistiquées, moins chères et plus disponibles, la biopolitique en ses deux pôles – molaire et moléculaire – pourrait bien être en train de changer. Comme l’ont affirmé de nombreux livres et colloques, il y a une grande différence entre utiliser des techniques génétiques pour diagnostiquer et même écarter par la sélection des embryons trisomiques et chercher à utiliser ces techniques pour diagnostiquer l’intelligence et éliminer les « débiles mentaux ». On ne voit pas clairement quelles configurations vont prendre forme si la recherche actuelle réussit à identifier les marqueurs génétiques de prédisposition à des troubles complexes comme l’arrêt cardiaque ou les risques de dépression et de schizophrénie. Notre recherche examine les techniques scientifiques dirigées vers ces fins. Mais rien ne suggère que la forme de biopolitique qui prend forme autour d’elles ait pour objectif stratégique la gestion entière de qualités populationnelles. Leur logique est différente : elle implique notamment des tentatives en vue de développer et maximiser des cibles pour les marchés pharmaceutiques, ainsi que d’autres formes d’intervention médicale se réclamant de la maximisation de la qualité de la vie. C’est du capitalisme et du libéralisme, pas de l’eugénisme, pour autant que ce terme a pris une signification négative dans notre culture contemporaine. Nous avons encore besoin de développer les outils conceptuels pour l’analyse critique des relations entre la biopolitique, le biocapital et la bioéconomie, à l’intérieur des circuits où la santé et la vitalité jouent des rôles cruciaux dans les relations marchandes et la valeur partagée.

La possibilité de gestion génomique de la population occupe une place symbolique importante dans la biopolitique contemporaine, en particulier dans les pays où l’eugénisme du vingtième siècle a pris sa forme la plus corrosive. Cependant, on n’a pas vu apparaître une gestion génétique à grande échelle ; d’ailleurs, elle est actuellement impossible techniquement. Surtout, à l’exception de quelques sectes, il y a peu de forces qui adhèrent à une telle rationalité. Néanmoins, des pratiques actuellement réalisables comme la sélection des sexes semblent bien avoir des conséquences morales en dehors de l’Europe, même si elles résultent de choix individuels visant des aspirations personnelles et formés par des contextes socio-culturels spécifiques, et bien qu’elles soient explicitement découragées par les politiques officielles. Par-delà ces altérations des caractéristiques générales de la population, où les technologies génétiques ne font qu’amplifier des formes culturelles existantes, nous pensons qu’il est extrêmement improbable que la micro-gestion des caractéristiques populationnelles par l’intervention sur la reproduction soit scientifiquement et techniquement faisable. Mais si elles le sont pour certaines conditions, comme on le voit dans la drépanocytose ou la maladie de Tay-Sachs, la forme et l’extension d’une telle gestion génomique seront définies par les besoins de communautés biosociales particulières, et non par un engagement étatique dans une ingénierie des qualités de la population à des fins nationales. Nous ne répéterons pas le passé, ni n’entrerons dans les utopies de la futurologie : pour comprendre et intervenir dans les avenirs possibles, nous avons besoin d’une analytique plus modeste et empirique, adaptée à toutes les petites mutations par lesquelles aujourd’hui fait une différence avec hier.

Médecine génomique

Les premières stratégies biopolitiques du dix-huitième siècle concernaient la gestion des maladies et de la santé. Elles ont fourni un modèle pour de nombreuses problématisations opérant en termes de division du normal et du pathologique. Elles ont une saillance particulière dans les sociétés libérales avancées parce qu’elles établissent un lien entre le moléculaire et le molaire, en liant les aspirations de l’individu à être soigné avec la gestion du statut sanitaire de la population comme un tout. Les pôles de ce champ biopolitique s’étendent de la gestion de la santé publique par les moyens d’une eau pure, par des contrôles annuels de la santé, par des assurances, par la médecine préventive, jusqu’au champ d’interventions cliniques sur le corps du malade au nom de la santé. Malgré l’accent mis aujourd’hui sur le corps individuel, l’action sur le pôle collectif a été le moteur majeur d’accroissement de la longévité et de la qualité de la vie. Les variations dans les rationalités et les technologies dirigées vers le pôle collectif sont les facteurs clés qui ont conduit à des variations scandaleuses dans l’espérance de vie que nous pouvons observer aujourd’hui à travers le monde. Dans la majorité de ces cas, les causes et les remèdes sont connus et ne nécessitent pas d’avancées scientifiques ou d’innovations technologiques, mais seulement une volonté politique. Même dans des troubles apparemment nouveaux, comme le SRAS dont l’émergence a rapidement déclenché toute la panoplie de la médecine biologique moderne, y compris l’identification rapide du pathogène et son séquençage, les modes d’intervention requis étaient archaïques. C’était en gros la quarantaine, appliquée d’abord à des maladies comme la peste, qui a été déployée au moins depuis le Moyen Âge et simplement actualisée pour prendre en compte les moyens contemporains de mobilité et de communication. Ces stratégies se sont avérées très efficaces sans contribution importante de la médecine génomique.

Qu’en est-il donc de la médecine génomique ? On aura compris que décider si apparaît, ou pas, un nouveau régime de biopouvoir, formant une configuration qualitativement nouvelle de savoir, de pouvoir et de subjectivité, dépend de plusieurs facteurs. Certains dépendent des résultats de la recherche génomique elle-même, mais d’autres dépendent de contingences externes à la génomique et à la biomédecine. À l’heure où nous écrivons, on ne sait pas encore si les nouvelles formes de savoir moléculaire et génomique sont réellement capables de générer les outils diagnostiques et thérapeutiques que ses défenseurs espèrent. Les enjeux sont importants, médicalement, éthiquement et économiquement. Ils reposent dans la capacité présumée de la génomique à former un nouveau savoir-faire qui permettra à la médecine de transformer sa logique fondamentale pour passer d’une restauration de la normativité de l’organisme détruite par la maladie à un processus d’ingéniérie moléculaire refaçonnant la vie elle-même. La génomique promet d’identifier les processus centraux qui contrôlent la fabrication des protéines, et ce faisant elle les ouvre à une intervention précise en vue de produire des effets thérapeutiques. L’économie politique de ces savoirs est celle de l’espoir : espoir des individus, des scientifiques, des systèmes de santé, des conseillers politiques, et des entreprises pharmaceutiques qu’un nouveau mode de savoir-faire émerge qui produira des remèdes, et la bio-valeur qui en découlera [32]. Pour ses partisans, l’identification génomique de pathologies fonctionnelles ouvre inévitablement la voie à une intervention moléculaire. Mais si cette logique s’avère impossible à réaliser, la génomique restera seulement une dimension parmi d’autres du système de santé et de la compréhension biologique, qui inscrit son intelligibilité dans un champ plus large de connaissances sur l’étiologie, le pronostic et le traitement de la maladie.

Comment donc pouvons-nous commencer à penser les implications des avancées récentes des technologies moléculaires et génomiques ? La croyance que quelque chose d’important est en jeu mobilise les stratégies et les tactiques d’un ensemble varié de forces dont les caractéristiques ont été étudiées en détail dans de nombreuses études empiriques. Les gouvernements nationaux investissent dans la génomique, établissent des banques biologiques, et financent la recherche sur la médecine génomique fondamentale et appliquée. Les entreprises pharmaceutiques et de biotechnologies investissent des milliards et emploient des dizaines de milliers de scientifiques et de techniciens talentueux dans des expérimentations et des inventions élégantes et subtiles. Les associations de malades investissent de l’espoir, du capital politique, leurs propres échantillons de tissus biologiques mais aussi de l’argent dans la recherche de traitements génétiques. Les groupes de pression défendent ou refusent certains de ces développements en fonction de leurs préoccupations éthiques ou biopolitiques. Ainsi, c’est clairement une rationalité biopolitique modifiée en relation à la santé qui est en train de prendre forme, dans laquelle le savoir, le pouvoir et la subjectivité entrent dans de nouvelles configurations, visibles ou potentielles. Cette formation implique de nombreux éléments qui ont joué un rôle dans les dispositifs antérieurs et d’autres qui ont pris leur forme actuelle après la Seconde Guerre mondiale : les associations de malades ne sont pas nouvelles, les entreprises pharmaceutiques précèdent la génomique, et les gouvernements ont investi des sommes de plus en plus grandes dans la promotion et la régulation de la recherche médicale fondamentale et appliquée au nom de la santé publique, du développement économique et de la compétitivité internationale. Mais à côté de ces configurations passées, qui n’ont aucunement disparu, nous croyons que quelque chose de nouveau est en train d’apparaître, quelque chose qui commence à coloniser et transformer les dispositifs majeurs de gestion de la santé de chacun d’entre nous, au moins dans le monde industriel démocratique.

Prenons deux exemples de ces nouveaux investissements. La recherche de Rabinow en 2003 était une enquête anthropologique sur Celera Diagnostics à Alameda en Californie [33]. Cette entreprise est dérivée de Celera Genomics, qui a accéléré le rythme de cartographie des génomes humains et non-humains. Avec plusieurs millions de dollars à sa disposition, elle a identifié environ une douzaine de domaines pour des maladies majeures en cherchant à identifier des paquets de SNP dans les aires fonctionnelles du génome. Ainsi Celera Diagnostics combine une capacité mécanique massive et coûteuse avec des alliances diverses la liant à de multiples associations de malades et de chercheurs universitaires, ainsi qu’une stratégie permettant l’identification diagnostique des prédispositions à des maladies complexes impliquant des variations dans de nombreux gènes. Pour cette entreprise, le modèle des conditions polygénétiques n’est plus la recherche du gène qui cause une maladie, selon un modèle des années 1990 manifestement inadéquat pour comprendre les troubles les plus ordinaires comme le cancer, les maladies cardio-vasculaires et d’autres troubles complexes, et probablement aussi inadéquat pour comprendre la génomique de la plupart des maladies et des prédispositions. Leur but est de produire des tests diagnostics qui pourraient être utilisés massivement dans les laboratoires de référence de façon routinière pour permettre un diagnostic pré-symptomatique et des interventions préventives sur une échelle inimaginable dans les cinq années à venir.

Si ce modèle réussit et se déploie largement, non seulement dans les pays développés mais aussi les pays moins développés, la logique médicale et la forme du champ biopolitique en seraient transformées, et de nouvelles contestations émergeraient au sujet de l’accès à de telles technologies et des ressources nécessaires pour suivre leurs implications. En outre, comme les formes de savoir générées ici sont celles de la probabilité, de nouvelles façons de calculer le risque, de se comprendre soi-même et d’organiser la santé émergeraient sans doute. On ne peut encore savoir si ce modèle sera opératoire. S’il l’est, le champ biopolitique en serait transformé, mais sans déterminisme technologique, car de multiples réponses sont possibles. Et si nous nous rappelons, comme il faudrait toujours le faire, que même dans les nations les plus prospères du monde, des millions de personnes n’ont pas accès aux technologies médicales de base établies depuis un siècle, les implications politiques et sociales sont à l’évidence davantage définies par le côté politique du biopolitique que par son côté médical. Si le succès est partiel et incomplet, si les espoirs sont déçus, cela ne veut pas dire que rien ne va émerger. Cela signifie seulement que, comme pour de précédentes avancées médicales, les mutations qui vont avoir lieu en thérapeutique seront plus restreintes, plus dispersées et leurs effets seront moins visibles dans le court terme, même s’ils deviendront peut-être évidents rétrospectivement.

Dans un domaine proche mais distinct, la recherche de Rose s’est concentrée en 2003 sur le développement de la pharmacogénomique, et en particulier son engagement à l’égard des troubles mentaux. Le site d’enquête était la mise sur le marché, principalement en Europe, de la nouvelle génération de médicaments anti-dépresseurs, dans le contexte de la croyance, renforcée par l’Organisation Mondiale de la Santé et acceptée par les agences de gestion de la santé internationale, selon laquelle en 2020 la dépression deviendrait la seconde plus grande cause de mortalité dans les pays développés et en développement, après les maladies cardio-vasculaires. Beaucoup de facteurs ont conduit à cette croyance, qui ne peuvent être traités ici en détail. Ils impliquent la croyances humaniste des médecins selon laquelle la misère est le résultat d’une condition clinique mal diagnostiquée pour laquelle des traitements médicamenteux sûrs et efficaces sont disponibles, le souci des gouvernements pour les coûts entraînés par les jours de travail perdus à cause de la dépression, l’importance des taux de suicides comme indicateurs principaux dans les comparaisons sanitaires internationales, et les campagnes de marketing intense menées par les entreprises pharmaceutiques en vue de produire une « conscience des maladies ».

Quel est le lien entre ceci et la génomique ? D’abord la troisième génération d’anti-dépresseurs est vantée comme opérant au niveau moléculaire pour cibler les mécanismes neuronaux précis qui sous-tendent les symptômes dépressifs. Ensuite, du fait qu’il y a plus d’une douzaine de médicaments sur le marché, il n’y a pas de marqueurs clairs permettant aux médecins de choisir entre eux, et pourtant leurs effets sont variables, certains ayant des effets bénéfiques sur certains individus alors qu’ils n’en ont aucun sur d’autres et génèrent des effets indésirables sur un troisième groupe. Enfin, certains affirment que le dépistage génétique permettrait aux médecins de choisir le bon médicament avec la bonne dose pour chaque individu, ce qui maximiserait à la fois le bénéfice thérapeutique et l’acceptation, en minimisant les effets indésirables, en augmentant l’efficacité du ciblage des ressources de santé, et en agissant non seulement au niveau individuel mais aussi sur des indices financiers et populationnels. Si cela réussit, avec la volonté de toutes les personnes concernées, y compris les malades, d’obtenir des médicaments efficaces avec des effets secondaires minimaux, le dépistage génétique pourrait quitter le bureau des conseiller généticiens pour migrer chez le médecin généraliste, et devenir aussi routinier que les tests sanguins, ouvrant ainsi toute la population à une compréhension génétique de sa santé, de ses maladies et de ses prédispositions. S’il réussit seulement partiellement, la routinisation du dépistage génétique avant le traitement peut être lente, incomplète et limitée, mais la réécriture génétique de la maladie mentale n’en rentrera pas moins dans le champ de la vérité, non pas au nom de la purification de la population et de l’élimination des dégénérés, mais au nom de la qualité de la vie, et même du bonheur. En chacun de ces cas, le potentiel est là pour une reformation de la biopolitique de la santé mentale, non seulement en réécrivant son épistémologie selon des lignes biologiques, mais aussi en reconfigurant les relations de savoir, de pouvoir et d’expertise qui la gouvernent, et peut-être en engendrant de nouvelles stratégies en vue de minimiser les troubles mentaux aux niveaux individuel et collectif, et en reformant les modalités à travers lesquelles les individus eux-mêmes pensent, jugent et agissent sur eux-mêmes au nom de la santé mentale.

Conclusion

On imagine ce qu’aurait pu être en 1800 la tentative d’analyser les transformations qu’allaient entraîner les précurseurs de la « naissance de la clinique ». Aujourd’hui, nous sommes peut-être dans une situation analogue, où peuvent être discernés les moteurs de changement, détectées des mutations être, prédites des conséquences, mais la direction générale reste obscure et les implications encore douteuses. Ce n’est donc pas surprenant qu’il soit difficile de dire si nous sommes aux premières étapes d’un changement radical, au milieu d’un processus qui va vers une forme de stabilisation, ou dans une conjoncture qui s’avérera être une impasse, ou du moins une voie marginale par rapport à d’autres changements que nous voyons aujourd’hui. Mais en essayant de faire un diagnostic depuis « le milieu », nous pensons que le concept de biopouvoir concentre notre attention sur trois éléments qui sont en jeu dans toute transformation : la connaissance des processus vitaux, les relations de pouvoir qui prennent les humains comme objets, et les modes de subjectivation par lesquels les sujets travaillent sur eux-mêmes en tant qu’êtres vivants – ainsi que leurs multiples combinaisons.

Dans la nouvelle économie politique de la vie, les flux transnationaux de savoir, de cellules, de tissus et de propriété intellectuelle sont couplés avec des intensifications locales et régulés par des institutions supra-nationales. Les mobilisations de personnes, de tissus, d’organes, de pathogènes et de thérapies opèrent à des vitesses différentes et rencontrent des obstacles et des stimulants au niveau local. Des subjectivations individualisantes et collectivisantes sont aussi mobiles et transnationales : des associations de lutte contre la mucoviscidose se diffusent, sont saisies et réinterprétées du Bangladesh à Toronto. Qui, en 1955, pourrait avoir imaginé que les dépressifs allaient devenir une catégorie globale, non seulement comme cibles mais aussi comme sujets actifs d’une nouvelle biopolitique de la santé mentale ? Si nous sommes dans un moment émergent de politique de la vie, la célébration et la dénonciation sont insuffisantes en tant qu’approches analytiques. Le concept de biopouvoir, utilisé de façon précise, relié à des enquêtes empiriques, et sujet à des développements inventifs, prendra sûrement sa place comme élément central d’une boîte à outils analytique en vue du diagnostic de ce que Gilles Deleuze a appelé « le futur proche [34] [35] ».

par Nikolas Rose, Paul Rabinow

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Pour citer cet article :

Notes

[1] M. Foucault, “On the genealogy of ethics”, dans P. Rabinow (dir.), The Foucault reader, New York, Pantheon, 1984, p. 344).

[2] M. Foucault, La Volonté de savoir, Paris , Gallimard, 1976, p. 180.

[3] Ibid., p. 183.

[4] P. Rabinow, “The third culture”, History of the Human Sciences, vol. 7, no 2, 1994, p. 53-64 ; P. Rabinow, “Artificiality and enlightenment : From sociobiology to biosociality”, Essays on the anthropology of reason, Princeton, Princeton University Press, 1996, p. 91-112 ; P. Rabinow, French DNA : Trouble in the Purgatory, Chicago, University of Chicago Press, 1999 ; N. Rose, “The politics of life itself”, Theory, Culture & Society, 2001, vol. 18, no 6, p. 1-30 ; N. Rose, The politics of life itself : Biomedicine, power and subjectivity in the twenty-first century, Princeton, Princeton University Press, 2006.

[5] M. Hardt et A. Negri, Empire, Cambridge, Harvard University Press, 2000, p. 23.

[6] G. Deleuze, Post-scriptum sur les sociétés de contrôle, L’autre journal, n° l, 1990.

[7] Hardt et Negri, Empire, op. cit., p. 24.

[8] Ibid., p. 31.

[9] Ibid., p. 413.

[10] M. Foucault, « Il faut défendre la société ». Cours au Collège de France 1976, Paris, Gallimard, 1997, p. 223.

[11] G. Agamben, Homo sacer : Sovereign power and bare life, Stanford, Stanford University Press, 1998 ; G. Agamben, Means without end : Notes on politics, Minneapolis, University of Minnesota Press, 2000 ; G. Agamben, Remnants of Auschwitz : The witness and the archive, New York, Zone Books, 2000 ; G. Agamben, State of exception, Chicago, University of Chicago Press, 2005.

[12] Agamben, Homo sacer, op. cit., p. 171.

[13] P. Mesnard et C. Kahan, Giorgio Agamben à l’épreuve d’Auschwitz, Paris, Kimé, 2001.

[14] Foucault, « Il faut défendre… », op. cit., p. 230.

[15] Ibid., p. 227.

[16] Ibid., p. 231.

[17] Ibid., p. 232.

[18] R. Proctor, The Nazi war on cancer, Princeton, NJ & Chichester, Princeton University Press, 1999.

[19] Hardt et Negri, Empire, op. cit., p. 201.

[20] Agamben, Homo sacer, op. cit., p. 122.

[21] D. Hay, Albion’s fatal tree : Crime and society in eighteenth-century England, New York, Pantheon Books, 1975 ; E.P. Thompson, Whigs and hunters : The origin of the Black Act, London, Allen Lane, 1975 ; F. Braudel et E. Labrousse, Histoire économique et sociale de la France, Paris, PUF, 1976 ; J. Le Goff, Pour un autre Moyen Âge, Paris, Gallimard, 1977 ; J. Le Goff, L’Imaginaire médiéval, Paris, Gallimard, 1985.

[22] J. Donzelot, La Police des familles, Paris, Minuit, 1977 ; N. Rose, The psychological complex : Psychology, politics and society in England, 1869–1939, London & Boston, Routledge & Kegan Paul, 1985 ; F. Ewald, L’État providence, Paris, Grasset, 1986 ; Rabinow, French DNA, op. cit. ; N. Rose, Powers of freedom : Reframing political thought, Cambridge & New York, Cambridge University Press, 1999.

[23] Rabinow, « Artificiality and Enlightenment », art. cit. ; N. Rose & C. Novas, “Biological citizenship”, dans A. Ong et S. Collier (dir.), Global assemblages : Technology, politics and ethics as anthropological problems, Malden, Blackwell Publishing, 2005, p. 439-463.

[24] (Rabinow, « The third culture », art. cit ; Rose, « The politics of life itself », art. cit.

[25] cité dans A. M’Charek, The Human Genome Diversity Project : An ethnography of scientific practice, Cambridge, Cambridge University Press, 2005, p. 5-6.

[26] J. Reardon, “The Human Genome Diversity Project : A case study in coproduction”, Social Studies of Science, vol. 31, no 3, 2001, p. 357-88 ; M’Charek, The Human Genome Diversity Project, op. cit. ; J. Reardon, Race to the finish : Identity and governance in an age of genomics, Princeton, Princeton University Press, 2005.

[27] S. Franklin, Embodied progress : A cultural account of assisted conception, London, Routledge, 1997 ; S. Franklin, Born and made : An ethnography of pre-implantation genetic diagnosis, Princeton, Princeton University Press, 2006 ; K. Throsby, When IVF fails, London, Palgrave Macmillan, 2004.

[28] D.H. Meadows, The Limits to Growth : A report for the Club of Rome’s project on the predicament of mankind, London, Earth Island Ltd, 1972.

[29] Ibid.

[30] B. Robey, S.O. Rutstein, L. Morris & R. Blackburn, The reproductive revolution : New survey findings, Baltimore, Population Information Programme, 1992.

[31] Rose, The Politics of Life itself, op. cit., chapitre 6.

[32] G. Novas et N. Rose, “Genetic risk and the birth of the somatic individual”, Economy and Society, vol. 29, no 4, 2000, p. 485-513.

[33] P. Rabinow et T. Dan-Cohen, A Machine to Make a Future : Biotech chronicles, Princeton, Princeton University Press, 2004.

[34] G. Deleuze, « Qu’est-ce qu’un dispositif ? », dans F. Ewald (dir.), Michel Foucault, philosophe, Paris, Éditions du Seuil, 1989.

[35] Bibliographie complémentaire : S. Brenner, “Genomics – The end of the beginning”, Science, vol. 287, no 5461, 2000, p. 2173-4 ; K. Cauthen, Christian biopolitics : A credo and strategy for the future, Nashville, Abingdon Press, 1971 ; G. Deleuze, Foucault, Paris, Minuit, 1988 ; M. Foucault, Surveiller et punir, Paris, Gallimard, 1972 ; M. Foucault, “The risks of security” dans J.D. Faubion, (dir.), Power : The essential works of Michel Foucault,1954–1984, New York, New Press, 2000, p. 365-81 ; M. Foucault, The Essential Foucault : Selections from essential works of Foucault, 1954–1984, P. Rabinow & N. Rose (éd.), New York and London, New Press, 2003 ; P. Mesnard, “The political philosophy of Giorgio Agamben : A critical evaluation”, Totalitarian Movements and Political Religions, vol. 5, no. 1, 2004, p. 137-57 ; B. Prainsack et G. Siegal, “The rise of genetic couplehood ? A comparative view of prenatal genetic testing”, BioSocieties, vol. 1, no 1, 2006, p. 17-36 ; P. Rabinow, French modern : Norms and forms of the social environment, Cambridge, MIT Press, 1989 ; United Nations General Assembly (1963). Declaration on the Elimination of All Forms of Racial Discrimination. New York : United Nations.

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