"Les femmes et les enfants d’abord" ?

mercredi 2 mai 2012, par Frédérique Leichter-Flack

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Dans le naufrage beaucoup rejoué à l’occasion de son centenaire, le cri familier s’est rappelé à notre souvenir. « Les femmes et les enfants d’abord », c’est le premier réflexe de la mémoire-Titanic. Mais était-ce un appel, un mot d’ordre, une règle non écrite du protocole anglo-saxon de l’époque pour le sauvetage en mer ? Un principe de priorisation des vies, ou une exhortation à la galanterie british au cœur de la panique du chacun pour soi ? Cent ans après le Titanic, la formule a d’abord un parfum suranné. En même temps que le droit de vote, plusieurs décennies de militantisme pour l’égalité des sexes ont sans doute acquis aux femmes le droit de périr en mer sans accès privilégié aux canots d’évacuation, et de ne plus être « protégées » outre-mesure pour la vulnérabilité, réelle ou statutaire, que les représentations sociales leur attribuaient. Nous vivons en revanche en un temps où « sauver les enfants », d’abord les enfants ou seulement les enfants quand on ne peut pas faire plus, constitue un principe largement consensuel – innocence, vulnérabilité, et symbole d’avenir conjuguant leurs effets dans une commune émotion installant la mort d’un enfant tout en haut de l’échelle du mal à conjurer. Il n’en a pas toujours été ainsi, et la sanctuarisation contemporaine de la vie des enfants est à évaluer au croisement de la morale et de la culture, avec tout ce que celle-ci contient d’historique. « Les femmes et les enfants d’abord », cela fleure bon le siècle passé : mais qu’il atteste le respect de la famille matrice de l’avenir, la protection de la vulnérabilité de celles et ceux qui ne maîtrisent pas leur destin, ou l’affirmation d’une étiquette chevaleresque assortie d’une virilité sacrificielle, ce slogan-principe vaut surtout pour ce dont il est le refus explicite : la panique du chacun pour soi, l’anarchie de la lutte de tous contre tous pour la survie. Affirmer qu’au cœur même de la catastrophe, il y a des règles de civilité, et consacrer ses derniers instants, en toute lucidité, à faire respecter ces règles, c’est transformer l’épouvante de la mort en acceptation d’un sacrifice qui peut alors entrer dans la légende - sur fond d’orchestre bien sûr, imaginaire ou avéré.

Qui sauver d’abord quand on ne peut pas sauver tout le monde ? Qui doit vivre quand tout le monde ne peut pas vivre ? Deux films grand public – Contagion et Titanic - projettent une lumière crue sur les protocoles éthiques de triage en situation d’urgence collective. Dans le film de Soderbergh, Contagion, qui décrit avec un réalisme scrupuleux le déroulement d’une pandémie planétaire létale, il faut décider, une fois le vaccin inventé après plusieurs mois de mortalité aléatoire, à qui l’attribuer en priorité au fur et à mesure que les stocks seront constitués. La liste de priorisation est une liste d’attente, et si théoriquement rien ne s’oppose à ce qu’il y en ait finalement pour tout le monde, du moins dans les pays assez riches pour se payer le vaccin, en réalité beaucoup ne seront plus là quand leur tour de vaccin arrivera. Tout le monde sait ce que la liste d’attente signifie réellement, comme du reste pour l’accès aux greffes d’organes : choisir qui passe d’abord, c’est dans bien des cas choisir qui passe tout court. Sur le Titanic, l’enjeu était plus visible, puisqu’il n’y avait pas assez de places pour tous à bord des canots de sauvetage, et qu’il fallait donc choisir qui se verrait offrir une chance de survie si l’on ne voulait pas que la panique, et la loi du plus fort, en décident. Mais la situation de pénurie des ressources vitales est en réalité au fond de toute réflexion sur les protocoles de priorisation. L’urgence collective en vase clos, de type Titanic, est un miroir grossissant de catastrophes auxquelles toute société doit se préparer, mais aussi de situations plus banales et quotidiennes dans lesquelles des choix de répartition et de rationnement de ressources rares, inférieures aux besoins, sont effectués, souvent sans être discutés ni partagés publiquement, par exemple dans le domaine de la santé publique.

Comment ces choix de priorisation pourraient-ils être discutés publiquement ? L’enjeu d’équité sociale est crucial et complexe à plus d’un titre : non seulement les critères sollicités doivent-ils être justes, mais encore doivent-ils être perçus comme tels dans le grand public, si l’on veut que celui-ci, le moment venu, accepte de s’y voir soumis. Parmi les critères de priorisation susceptibles d’être retenus, on peut penser à l’âge ou à l’utilité définie notamment par la capacité à sauver soi-même d’autres vies, assortis de garanties de non-discrimination sociale, mais comment articuler leur priorisation respective ? Peut-on résoudre les dilemmes liés à l’égalité des droits de vivre, par le recours à une inégalité des besoins de vivre ou des devoirs de vivre, susceptible d’être définie « objectivement » ? Dans Les Misérables, Victor Hugo évoque de tels arbitrages quand il raconte le dilemme que doivent résoudre Marius et ses camarades insurgés : la barricade va être écrasée, mais on peut exfiltrer quatre individus grâce à quatre uniformes de gardes nationaux arrachés à l’ennemi ; il n’y a pas lieu de faire des sacrifices inutiles et il faut donc désigner quatre hommes à soustraire au massacre attendu. Mais lesquels ? Qui doit rester en vie quand tout le monde est prêt au martyre pour la cause ? « Les hommes mariés et les soutiens de famille hors des rangs ! » crie Marius, inspiré par le discours de son camarade Combeferre qui rappelle aux insurgés, pour les aider à se décider, que quand il touche aux proches « le suicide est un meurtre » ; mais nous sommes tous des êtres pour autrui : qui est sur terre, sinon sans famille, du moins sans liens ni attachements ? A ce jeu-là, il y en aura toujours un de trop, et sur la barricade de Hugo, où cinq hommes sont finalement jugés prioritaires par leurs pairs, il faudra alors choisir, inversement, lequel des « prioritaires » on rend à la mort… le père de cinq enfants, l’adolescent trop jeune pour mourir, ou celui qui, sans père ni mère, fait vivre ses petits frères orphelins ? Lequel a le plus besoin de survivre, lequel a le plus devoir de vivre-pour-autrui ? Le refuge dans l’illusion de critères objectifs fait long feu.

La solution adoptée par les pouvoirs publics américains en charge de la gestion démocratique de la pandémie, dans le scénario-fiction de Contagion, est radicalement différente : l’égalité des droits de vivre est interprétée en égalité des chances de vivre. C’est un tirage au sort, par jours de naissance, qui décide de l’ordre de priorisation pour l’accès du grand public au vaccin salvateur. Tous les autres critères potentiellement mobilisables pour trier les vies peuvent faire l’objet de révoltes catégorielles pour injustice, et basculer dans l’illégitimité. Que le hasard se débrouille donc– le hasard, ou la Providence, à qui veut y croire -, il sera sans doute injuste au cas par cas, mais du moins ne sera-t-il pas globalement perçu comme plus injuste que tout autre mode de désignation des heureux élus jugés prioritaires pour vivre. Mais bien sûr, cette solution « macro » néglige les interférences au niveau « micro » : comment, au sein d’une famille, accepter qu’un enfant ait ses chances tandis qu’un autre est tacitement condamné ? Et peut-on empêcher les gens, s’ils le souhaitent, de se sacrifier pour ceux qu’ils aiment ? Même civilisé par l’ordre, domestiqué par l’impératif de justice sociale, le hasard de la loterie fatale peut-il être humainement tolérable ?

À bord du Titanic, les critères mobilisés (« les femmes et les enfants d’abord ») étaient en apparence clairs et objectifs – du moins dans la version de légende qui nous occupe cent ans après. Mais deux interprétations différentes ont pourtant donné lieu à deux protocoles de remplissage des canots. À bâbord, où l’officier Charles Lightoller est en charge du tri, seuls les femmes et les enfants sont invités à monter dans les canots, aucun homme n’est autorisé à l’exception du matelot chargé de manœuvrer l’embarcation. Puisqu’il n’y a pas de places pour sauver tous les hommes, ce serait contraire à l’équité de faire exception pour quelques uns. Autant camper sur des frontières bien définies, et que chacun reste dans sa catégorie… quitte à mettre à la mer des canots à demi-remplis. À tribord, l’officier William Murdoch fait monter, au fur et à mesure, d’abord les femmes et les enfants qui le veulent, puis complète canot par canot avec les hommes qui sont sur place au bon endroit au bon moment. C’est sans doute moins juste, mais c’est beaucoup plus efficace pour le chiffre des rescapés. Entre les deux, à tout le moins une différence d’interprétation du « d’abord » : pour l’un, tant qu’il reste, sur le bateau, des femmes et des enfants à évacuer, aucun homme ne doit l’être ; l’équité exige une interprétation statutaire de la priorité, quitte à la faire basculer dans une exclusivité (les femmes et les enfants seulement) ; l’autre accompagne la priorité temporelle d’une large dose d’utilitarisme pragmatique.

Mais comment mieux voir que même une fois résolus en théorie, les problèmes de priorisation ressurgissent plus vifs encore dans la pratique ? Dans les autobus, des places spécifiques sont réservées « en priorité » aux invalides de guerre, aux invalides civils, aux aveugles et aux femmes enceintes. Les adultes écartent généralement avec ironie la question classique des enfants qui déchiffrent cette consigne : « et si plusieurs personnes prioritaires arrivent en même temps, que faire ? » On peut espérer, dans une société décente où aucun enjeu d’urgence vitale n’interfère, que des places non prioritaires se libèrent alors spontanément, non par obéissance à un protocole fondé sur une hiérarchie des droits, mais par compassion, civilité ou politesse. Mais la théorie a déjà répondu : la liste de prioritaires est une liste de priorité, en fonction certes du besoin objectif, catégoriel, d’être assis dans le bus, mais mâtiné – comme semble l’indiquer la préséance des invalides de guerre sur les invalides civils – d’un critère de mérite justifiant un titre prioritaire à jouir de ce soulagement.

Les « femmes et les enfants » avaient sans doute plus besoin d’être assistés pour avoir des chances de survivre ; est-ce donc au seul titre de leur vulnérabilité qu’au temps du Titanic ils devaient être prioritaires pour l’évacuation ? Peut-on y voir seulement une manière de rétablir l’égalité des chances, dont l’équivalent moderne serait, aujourd’hui, « les enfants et les handicapés d’abord » ? Ou cette qualité de naissance était-elle un critère dans le protocole éthique auquel une société donnée (une nation ?) tenait pour se mettre en scène à ses propres yeux, d’où la menace que toute exception représentait ? Quel rôle perturbateur a alors joué, sur le moment, dans cet autoportrait en dignité, la défaillance manifeste de l’égalité sociale des chances sur laquelle, cent ans après, on insiste tant ? Des situations extrêmes, aux enjeux du quotidien, en passant par les protocoles de répartition des ressources de santé publique, élaborés par des experts de l’éthique médicale sans que la participation du grand public à la réflexion ne soit le plus souvent sollicitée, il est difficile de démêler, dans les valeurs dont les protocoles éthiques de priorisation des vies expriment la hiérarchie tacite, ce qui relève du culturel, ce qui relève de la morale, et ce qui relève plus généralement des perceptions de la justice sur lesquelles une société donnée tient en équilibre instable.

par Frédérique Leichter-Flack

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