Quand les mots viennent aux travailleurs. De Simone Weil à Fatima Elayoubi

mardi 13 décembre 2011, par Alexandre Massipe

Thèmes : Travail

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« 19 juin.- L’architecte est venu. Homme courtois, direct, il va où ses plans le conduisent. Pas un mot sur la difficulté. » [1]

Depuis cinq ans maintenant, et comme en témoignent les nombreux documentaires audiovisuels, ouvrages et colloques qui lui sont consacrés, la souffrance au travail trouve un très grand retentissement médiatique. Reste que cette production est d’inégale valeur et les discours trop souvent caricaturaux : soit, décidément, les français ne travaillent pas assez, soit, à l’extrême inverse, toute forme de travail est assimilée à de l’esclavage. De cette profusion éditoriale et cinématographique émergent cependant quelques réflexions remarquables. Que l’on songe, par exemple, au documentaire de Jean Robert Viallet « La mise à mort du travail » diffusé sur France 3 en octobre 2009 et récompensé l’année suivante par le prix Albert Londres ou bien encore aux ouvrages du psychanalyste, et fondateur de la psychodynamique [2] du travail, Christophe Dejours [3] qui font autorité tant dans leurs constats que dans les solutions préconisées. Pour la rédaction de cet article, ce sont les écrits de la psychanalyste Marie Pezé qui vont nous intéresser et nous permettre de tenter de répondre à une question, selon nous, primordiale : comment le travailleur meurtri peut-il se reconstruire grâce au dialogue et à l’écrit ? Primordiale en ce que, soixante-dix ans plus tôt, la philosophe Simone Weil, révoltée par l’injustice et tout particulièrement celle dont était victime la classe ouvrière, se fera établi avant l’heure en travaillant durant près de huit mois dans différentes usines de la région parisienne et prendra conscience à ce moment-là de l’importance du langage pour délivrer l’ouvrier de sa dure condition : « L’abolition de cette division dégradante [4], l’on peut et l’on doit la préparer dès maintenant. Il faut à cet effet, tout d’abord, donner aux ouvriers le pouvoir de manier le langage, et en particulier le langage écrit » [5].

Après avoir œuvré en tant que psychologue dans un service de chirurgie de la main où elle prenait en charge les lésions des mains et des bras ainsi que les troubles musculo-squelettiques (TMS), Marie Pezé crée en 1997 la première consultation hospitalière « Souffrance et Travail » à l’hôpital de Nanterre dans les Hauts-de-Seine. Cette expérience la conduira, onze ans plus tard, à faire paraître un ouvrage intitulé « Ils ne mouraient pas tous mais tous étaient frappés » en écho au documentaire du même nom de Sophie Bruneau et Marc-Antoine Roudil, sorti au cinéma en 2006, et dans lequel la psychanalyste intervenait déjà largement. Marie Pezé y expose alors très clairement sa thèse : le travail demeure central dans la construction de l’identité sociale. Ce positionnement n’est pas sans rappeler celui de Simone Weil qui notait déjà dans un de ses nombreux cahiers : « L’homme crée l’univers autour de lui par le travail. Souviens-toi du regard que tu jetais sur les champs, après une journée de moisson… Combien différent du regard du promeneur, pour qui les champs ne sont qu’un fond de décor ! » [6]. Pour autant, cette centralité du travail continue de faire débat puisque certains refusent d’accorder au travail une importance qu’ils jugent démesurée et prônent, au moins pour quelques-uns d’entre eux, une société libérée des entraves du travail. Dominique Méda ne faisait-elle pas paraître, en 1998, un ouvrage au titre parlant « Le travail, une valeur en voie de disparition » tandis que deux ans plus tôt l’essayiste américain Jeremy Rifkin titrait sur « La fin du travail » ? Mais si le travail était aussi accessoire que ces auteurs ne l’affirment, verrait-on tant de gens affligés de ne pas trouver à s’employer ? Bien sûr, l’on pourra nous rétorquer que si ces personnes désespèrent d’obtenir un emploi, c’est que justement le ver est dans le fruit, partant que le travail n’est qu’une soumission de l’Homme aux lois de l’argent. Or, c’est oublier que la rétribution financière est loin de constituer l’intérêt principal d’un travail quel qu’il soit.

Dans son ouvrage « Ils ne mouraient pas tous mais tous étaient frappés », le docteur Pezé relate ainsi son expérience quotidienne de clinicienne et expose quelques cas de personnes éprouvant de graves souffrances physiques et morales dans l’exercice de leur travail. Ainsi nous présente-t-elle une de ses patientes : « En janvier 2000, le service de pathologies professionnelles de Garches nous adresse Fatima [Elayoubi], 48 ans. La première phrase de la lettre d’accompagnement est sans appel : « La patiente est d’origine marocaine, illettrée » [7]. Et Marie Pezé, comme résignée, d’ajouter : « On nous l’envoie avec l’alternative diagnostique habituelle : sinistrose ou fibromyalgie ? [8] ». Immigrée arrivée en France, Fatima doit enchaîner les menus travaux éreintants, précaires et mal rétribués. Élevant seule ses enfants, elle se lève chaque matin aux aurores pour les conduire chez leur nourrice et rentre le soir, tard, où l’attendent encore les devoirs, les courses et le ménage. Malgré l’épuisement qui la guette sans cesse, Fatima se tait. Se plaindre alors que l’on a la chance de posséder un travail, ne serait-ce pas faire preuve de trop d’indécence ? Un jour pourtant, sans crier gare, le corps de Fatima refuse de continuer, les douleurs sont trop fortes. Elle se décide donc à aller consulter plusieurs médecins mais ces derniers « n’ont pas l’air de savoir ce que j’ai. La douleur n’est pas sur les radios » [9]. L’un d’entre eux lui conseille néanmoins de se rendre à une consultation médicale spécialisée dans la souffrance au travail à Nanterre. Là, Fatima peut enfin s’exprimer librement et, au fil des séances avec le docteur Pezé, les mots qu’elle prononce se transforment en autant de baumes apaisants pour son corps meurtri. Afin de conjurer la solitude qui l’entourait chaque jour dans son travail où personne ne se préoccupait véritablement ni d’elle ni du travail accompli, Fatima parle sans relâche. Ce que la psychanalyste nomme « le deuxième corps », celui des « sentiments de l’enfance, mémoire tissulaire du traumatisme, empreintes et lésions du travail, gestuelle différente des sexes » [10], entame une lente guérison du corps physique. Aussi, quelques années et des dizaines de séances en compagnie du docteur Pezé plus tard, naît un livre entre journal de bord et poésie : « Prière à la Lune ». Texte dans lequel Fatima note, à la toute fin, en guise de réconciliation avec elle-même : « Aujourd’hui, j’ai enfin trouvé ce qui était perdu en moi avec ces deux médecins qui m’ont cherchée. Le torchon dans une main, le crayon dans l’autre » [11].

Dès lors, le texte de Fatima Elayoubi ainsi que la thérapie entreprise aux côtés du docteur Pezé nous apprennent que, bien davantage qu’un simple labeur, le travail est avant tout un métier [12], c’est-à-dire une activité qui se fonde sur le savoir-faire, partant sur la beauté même du geste du travailleur et sa reconnaissance par Autrui, ce que Marie Pezé nomme le « jugement de beauté ». Trente années d’un chômage endémique et une précarité des statuts grandissante font apparaître difficilement soutenable une telle idée. Pourtant, elle signifie simplement que tout être humain a besoin de s’inscrire dans un groupe, de faire bien son travail et que celui-ci soit reconnu comme tel. Autrement dit, que chacun puisse se dire à la fin de sa journée : « Je suis fatigué, mais j’ai fait du bon boulot ! » ou mieux encore : « J’ai fait du beau boulot ! ». Mais c’est encore Fatima qui parle de la manière la plus juste de cette gestuelle esthétique qui, tout à la fois, donne sens à son travail et permet de transcender ce que de l’extérieur l’on pourrait considérer comme un travail dont on ne voudrait pour rien au monde :

« J’ai toujours travaillé en cherchant l’élégance de ce que je fais.
Même lorsque je repasse. Je veux ressentir, au fond de moi, une harmonie esthétique.
Je repasse les chemises, j’enlève les poussières.
Je dépoussière le monde pour admirer partout la beauté et de la propreté.
Cet art, auquel je m’applique neuf heures par jour durant toutes ces années, personne ne le voit. » [13]

N’est-ce pas cela que Simone Weil s’attachait à décrire dans son « Journal d’usine » où elle relatait, avec une constante application, les quelques situations d’entraide et de reconnaissance que l’on pouvait rencontrer à l’usine ? Au début du mois de janvier 1935 et alors qu’elle est manœuvre chez Alsthom depuis un mois, elle écrit ainsi : « Reconnaissance profonde, quand on m’aide (…) (chaudronnier sympathique qui le baisse pour moi [14] quand je cesse d’être maîtresse de mes mouvements…) et pour les sourires tristes du soudeur, quand je me brûle » [15]. Comment ne pas mettre ces quelques mots en relation avec ce que note Marie Pezé, et qui dit tout à la fois la guerre économique mais aussi l’individualisme assourdissant de notre début de XXIe siècle, lors de la mort subite d’une autre de ses patientes, Eliane, assistante de direction, sur le lieu même de son travail : « Aucun salarié de l’entreprise n’assistera à l’enterrement, aucune fleur ne sera envoyée » [16]. La solidarité semble ainsi avoir laissé place à un chacun pour soi délétère. Un tel état de fait ne devrait-il pas nous conduire à nous interroger sur le type de société auquel nous aspirons ? Simone Weil disait-elle autre chose lorsqu’elle répétait l’importance de la solidarité à l’usine à travers un sourire, un mot ou un geste ? Durant l’été 1929 et alors qu’elle travaille aux champs chez la sœur ainée de sa mère qui possédait une ferme à Marnoz dans le département du Jura, la philosophe remarque déjà : « Nous passons en ce moment nos journées au flanc d’une montagne où tout le pays fait maintenant le regain, et où on travaille tous ensemble. (…) Si je me trouve bien ici, c’est que j’ai fait amitié avec les gens du pays. Les travaux, les foires, les fêtes ne sont que des occasions d’entretenir cette amitié en partageant leur vie » [17].

Ainsi, à l’heure où les politiques s’emparent de plus en plus largement des questions relatives au travail, malheureusement sur un mode majoritairement idéologique comme nous avons pu l’observer lors de la campagne présidentielle de 2007 où le « travailler plus » le disputait à la « valeur travail », les réflexions conjointes de Fatima Elayoubi et de Marie Pezé sur un travail respectueux de la beauté du geste de travail sont précieuses. Nous qui affirmons sans ambages que la fin du travail et la promesse de vacances éternelles pas plus que la volonté farouche de « remettre la France au travail » ne constituent des solutions satisfaisantes face à la souffrance de nombreux salariés, cette « Prière à la Lune » nous enjoint de repenser, non seulement, notre rapport au travail mais également notre rapport à l’Autre. Ainsi, Fatima Elayoubi couche des mots sur le papier pour redonner un sens à sa vie, pour se reconstruire mais aussi pour se réaliser dans l’espérance d’une humanité meilleure où la beauté du geste aurait, enfin, toute sa place. Et si cet espoir ne fait pas tout en ce qu’il ne guérit pas d’un coup de baguette magique les maux du salarié, il est, telle une vigie qui nous oblige à demeurer ou, le cas échéant, redevenir attentif à l’Autre. En exigeant un travail respectueux de l’intelligence et de la dignité humaine, le beau fait-il autre chose qu’appeler à la refondation d’un véritable vivre-ensemble ? Et si contre un travail de plus en plus mondialisé, externalisé, sous-traité, dégradé et dégradant, nous sommes en effet bien peu de chose, il ne tient qu’à nous par une attention, un geste, une parole, de faire face : « Le beau est le seul critérium de valeur dans la vie humaine. Le seul qu’on puisse appliquer à tous les hommes. Sans quoi il ne reste que le bien-être… » [18], écrivait déjà Simone Weil. Aussi, l’écriture, dans cette redécouverte du sentiment de beauté, a-t-elle beaucoup à nous dire sur le travail tel qu’il est vécu aujourd’hui, sur le travail qui manque, sur le travail « en miettes », sur le travail qui fait mal, qui épuise et qui, parfois, tue. Car un individu qui possède une pleine maîtrise du langage, c’est pour lui l’assurance d’une maîtrise plus grande du pouvoir. Il ne s’agit pas bien entendu de faire ici l’apologie de la force, ou pire, de se réjouir de voir les victimes se muer en bourreaux, mais simplement de donner aux victimes la possibilité de se défendre grâce aux mots, ou à tout le moins, de ne pas totalement sombrer. Comme si l’écriture permettait cet état d’« itinérance » décrit par l’auteure Colette Guedj dans son ouvrage « Ces mots qui nous consolent » : « L’itinérance, ce serait le voyage vécu comme un cheminement initiatique par définition ponctué d’épreuves – peur de l’inconnu, de briser la routine, de renoncer à ses habitudes – et en même temps comme une façon de réintroduire le sens du rite dans nos vies privées de rites, d’où nous sortirions souverainement affranchis » [19]. Désormais, grâce à l’écriture, Fatima est libre. Certes, elle n’est pas invincible, mais, sans aucun doute, plus forte. Pour preuve, hier encore illettrée, Fatima Elayoubi est entrée, en septembre 2007, à l’Université Paris X de Nanterre afin de préparer un diplôme d’accès aux études universitaires.

par Alexandre Massipe

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Pour citer cet article :

Notes

[1] Thierry METZ, Le journal d’un manœuvre, Paris, Gallimard, collection Folio, 2004, p. 27.

[2] La psychodynamique du travail consiste en l’analyse des processus psychiques mis en place par une personne face à la réalité du travail.

[3] Citons entre autres « Souffrance en France – la banalisation de l’injustice sociale » paru en 1998 ou bien encore les deux tomes de « Travail vivant » en 2009.

[4] Entre le travail manuel et le travail intellectuel.

[5] Simone WEIL, Œuvres complètes, Ecrits historiques et politiques, Tome II, vol.1, L’engagement syndical (1927-juillet 1934), Paris, Gallimard, 1988, p. 69.

[6] Simone WEIL, Œuvres Complètes, Tome VI, volume 1, Cahiers (1933-septembre 1941), Paris, Gallimard, 1994, p. 87.

[7] Fatima ELAYOUBI, Prière à la Lune, Paris, Editions Bachari, 2006, p. 93.

[8] La fibromyalgie est un syndrome caractérisé, entre autres, par des douleurs diffuses dans tout le corps. Reconnue depuis 1992 par l’Organisation mondiale de la Santé, la fibromyalgie demeure mal connue et incomprise chez le grand public mais également au sein du corps médical.

[9] ELAYOUBI, op. cit., p. 81.

[10] Marie PEZE, Le deuxième corps, Paris, La Dispute, 2002, quatrième de couverture.

[11] PEZE, Ils ne mouraient pas tous mais tous étaient frappés, op.cit., p. 93.

[12] Métier, voilà un mot qui semble avoir aujourd’hui disparu du vocabulaire courant. Et le philosophe sait bien que lorsqu’un mot se meurt, la réalité que décrivait ce mot ne fait, elle non plus, pas long feu…

[13] ELAYOUBI, op. cit., pp. 66-67.

[14] Simone Weil parle ici de son tablier.

[15] Simone WEIL, Œuvres complètes, Tome II, volume 2, L’expérience ouvrière et l’adieu à la révolution (juillet 1934-juin 1937), Paris, Gallimard, 1991, p. 180.

[16] PEZE, Ils ne mouraient pas tous mais tous étaient frappés, op. cit., p. 139.

[17] Simone PETREMENT, La vie de Simone Weil, Paris, Fayard, 1997, p. 110.

[18] WEIL, Œuvres complètes, Tome VI, volume 1, op. cit., p. 221.

[19] Colette GUEDJ, Ces mots qui nous consolent, Paris, JC Lattès, 2002, p. 77-78.

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