Transparence

lundi 11 juillet 2011, par Magali Bessone

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Introduction
La norme de transparence, contrôle du pouvoir ou contrôle du réel ?
Du droit de regard des citoyens à l’effacement du sujet

« Le mot de l’année ? » titrait Laurent Joffrin, directeur de Libération, dans son éditorial du 31 décembre 2010 : « Transparence, évidemment ». Et d’égrener : Wikileaks, les conversations privées devenues publiques, les caméras de surveillance, toute la lumière attendue sur l’affaire du Médiator, l’affaire Bettencourt, et celle de l’attentat de Karachi, l’exigence de transparence des salaires, des bonus, des modèles mathématiques et des pratiques numériques. La transparence apparaît comme la nouvelle norme de bonne conduite dans tous les domaines, administratif, financier, social. Au-delà du constat de l’incroyable polymorphisme du terme, Laurent Joffrin se réjouit de son succès. Cette exigence de transparence est le signe de la mutation d’une « république impérieuse et opaque » en « démocratie accessible à tous », la revendication de transparence est l’expression du désir du citoyen de mettre fin à « la corruption, l’arbitraire et les excès de pouvoir » : en un mot, la transparence est « l’héritière des Lumières ».

Ce constat et cette évaluation émanent d’un journaliste, caisse de résonance de l’air du temps. Ils ne peuvent qu’être source d’interrogations pour le philosophe ou le chercheur en sciences sociales, dont la fonction est « de rendre visible ce qui précisément est visible (…) de faire voir ce que nous voyons » [1]. Il nous [2] semble tout particulièrement urgent de questionner l’évidence de la transparence, qui avait déjà été diagnostiquée en 2001 par Jean-Denis Bredin, lorsqu’il écrivait : « Voici que semble venu, en quelques années, le règne de la transparence » [3].

Multiplicité des usages et polysémie de la « transparence »

La multiplication des lieux et des discours de la transparence conduit d’abord à en interroger la cohérence et la pertinence conceptuelles : que signifie la transparence dans ses usages contemporains ? De quoi parlons-nous quand nous parlons de transparence ? L’exigence de transparence correspond-elle à l’expression du désir d’une norme unique, trans-sectorielle, constituant un soubassement robuste, pratique et théorique, pour la démocratie contemporaine ? Ou n’est-elle qu’un commode effet de langage, consistant à regrouper, dans une stratégie qu’il s’agirait d’élucider, des pratiques essentiellement diverses sous un substantif tout particulièrement évocateur ? A la multiplicité des champs d’usage de la transparence, il faut ajouter une multiplicité de ses dimensions : la transparence est redoutablement polysémique. À l’évidence de sa présence répond l’ambiguïté qui pèse sur sa signification et sa portée. Le terme insiste, il est toujours déjà là, sous les plumes des critiques du politique comme de ses panégyriques, mais le concept lui-même semble « volatile » (Berns) ; il échappe à l’analyse.

De là un premier enjeu important de ce dossier. Il est indispensable de démêler l’écheveau sémantique de la transparence afin d’évaluer la possibilité de lui donner une cohérence et une épaisseur conceptuelles propres. On comprend bien comment une telle approche ne pouvait s’effectuer que dans la coopération entre plusieurs disciplines [4] : il s’agit non seulement d’analyser des usages spécifiques de la transparence pour tâcher de saisir un noyau de sens commun, mais aussi de se rendre attentif aux éventuels glissements ou investissements normatifs hérités de domaines variés. Ainsi, plusieurs contributions proposent de distinguer et de clarifier différentes dimensions de la notion de transparence. Sandrine Baume et Marie Brandewinder rappellent tout d’abord le statut métaphorique de ce concept, issu du champ de l’optique avant d’être utilisé pour caractériser affaires publiques ou activité économique. Pour elles, cette origine n’est pas anodine : cet effet de déplacement permet à la notion de « réenchanter » des effets de pouvoir qui seraient sans cela vécus comme relations de domination. Le succès de la transparence proviendrait en grande partie de son apparente inoffensivité, héritée de son origine physique et esthétique.
Abordant la notion dans une démarche généalogique, Sandrine Baume repère ensuite cinq pistes d’interprétation dans l’histoire de ses usages, légalité, moralité, véracité et intelligibilité, contrôle et responsabilité, honneur. On peut soupçonner dans cette multiplicité des occurrences l’une des difficultés pour appréhender la transparence, métaphore dont le statut de concept a été obscurci par des couches successives d’emplois juxtaposés. D’autant qu’à la dimension spatiale et visuelle de la transparence s’ajoute une dimension temporelle, qui se décline en immédiateté, instantanéité et suppression des délais (Bozzo-Rey). Trois grands pôles permettent néanmoins de penser une « polysémie réglée » [5] de la notion : vertu, évidence, rationalité (Berns). Une décision, une pratique transparentes sont là, tout entières offertes aux yeux de tous, ce qui est la preuve même de leur légitimité morale — la dissimulation est suspecte ; épistémique — ce qui est obscur est simplement mal pensé ou mal présenté ; et politique — c’est le peuple tout entier, et non une élite d’experts, qui a accès à ce qui est transparent et c’est devant le peuple qu’on en est redevable.

Genèse de l’idée de transparence, une lignée théorique distincte du principe de publicité

Dans cet effort d’identification des caractéristiques conceptuelles de la notion, tous les auteurs soulignent ce qui est le deuxième enjeu central de ce dossier : la nécessité de dégager la différence essentielle entre l’idée de transparence et le principe de publicité. Ce dernier est bien mieux connu et bien plus travaillé, ce qui a sans doute précisément contribué, par la proximité des deux notions, à occulter l’histoire et les enjeux propres de la transparence, ainsi que son rôle spécifique dans les discours de justification du libéralisme contemporain. Penser, comme semble le faire Laurent Joffrin, que les années 2000 constituent l’aboutissement d’un processus engagé avec les Lumières, qui ferait sortir la politique des arcana imperii pour la confier enfin aux citoyens devenus responsables, majeurs, « osant penser par eux-mêmes » [6], c’est justement confondre transparence et publicité, ou du moins recouvrir une généalogie par une autre. Quatre textes de ce dossier s’attellent à préciser la genèse propre de la transparence. Sans ce patient travail de mise au jour, on se condamne à la confusion conceptuelle et aux jugements à l’emporte-pièce, prenant parti pour ou contre un objet qui varie selon les besoins de positions normatives pré-constituées.

Thomas Berns rappelle que l’idée de transparence est apparue bien avant les Lumières, dès le 16e siècle, dans les discours de justification des pratiques de recensement de la population, au nom de la mise au jour des comportements individuels dans le but de les « régler ». Dans une analyse particulièrement convaincante, il distingue l’idée de transparence du principe de publicité selon trois points fondamentaux : (1) elle témoigne de l’aspiration à une mise en visibilité continue, quand la publicité est par définition limitée et délimitée ; (2) elle se justifie d’une normativité rivale de celle du droit, quand la publicité s’inscrit dans le registre juridique ; (3) enfin elle a pour effet de diluer l’action politique dans le social alors que la publicité assure le contrôle de la décision politique. Ces trois éléments sont fondateurs de toute pensée propre de la transparence.
Sandrine Baume montre que la problématique s’est ensuite consolidée au moment de l’apparition des gouvernements représentatifs. Elle parcourt les pensées de quatre auteurs chez lesquels la notion s’élabore dans toute sa complexité : Rousseau, Kant, Bentham et Constant. Elle aussi souligne que même si les usages ont tendance à les confondre, il importe de distinguer transparence et publicité. Ainsi montre-t-elle que la légalité ne se rencontre qu’associée à la publicité. « L’idéologie de la transparence » s’ancre tout particulièrement dans la question de la vertu et dans l’enjeu du contrôle.
François Calori précise qu’on peut dégager une pensée spécifique de la transparence chez Kant, aux côtés de ses thèses bien connues sur la publicité : si cette dernière est constitutivement attachée au droit public, au point qu’elle en constitue la « formule transcendantale », la transparence, loin de tout critère juridique, relève du domaine éthique. Elle intervient de manière décisive pour nouer la question de la sincérité que l’on doit aux autres à celle de l’opacité inévitable de notre propre conscience morale. La tension qui surgit ainsi au cœur du concept permet de formuler une thèse morale forte sur l’espèce humaine : l’impossibilité de la transparence à soi-même est le signe de notre corruption essentielle, un inachèvement constitutif dans lequel s’ancre paradoxalement toute condition de possibilité de la vie sociale. En effet, une transparence totale s’apparenterait à une mise à nu qui induirait tant l’impossibilité de tout accord que le manque de respect réciproque [7]. Vivre ensemble, pour les hommes, c’est tendre vers la transparence et admettre l’opacité.
C’est précisément ce que refuse la dernière voie généalogique explorée ici, celle de l’utilitarisme, qui semble s’imposer tant la transparence met en jeu le vocabulaire de l’efficacité, de la maximisation du profit et de la réduction des incertitudes dans ses usages contemporains (Brandewinder, Crespin). Malik Bozzo-Rey, faisant ici écho à l’analyse de Thomas Berns, étudie le rôle joué par l’idée de transparence dans les pratiques de « management » des populations. Il s’intéresse spécifiquement à ce qu’on appelle aujourd’hui le « nouveau management public ». Il montre que si l’utilitarisme est bien une source théorique majeure de ce discours managérial, réciproquement la dynamique de contrôle des fonctionnaires chez Bentham a un esprit et une finalité propres qui le dépassent largement : la transparence érigée en norme a pour fonction chez Bentham de garantir le fonctionnement et la légitimité de l’État démocratique. Elle est convoquée pour réduire, voire supprimer, l’incertitude dans l’embauche puis le comportement des fonctionnaires, dont les capacités morales, intellectuelles et actives sont les remparts essentiels de la démocratie. À ce titre, la transparence revêt une dimension éthique essentielle : utilisée comme « technologie disciplinaire », elle permet une normalisation des comportements grâce à l’internalisation des normes morales par les fonctionnaires eux-mêmes, les rendant ainsi particulièrement efficaces à maximiser l’intérêt général, indépendamment des contraintes externes que le système institutionnel peut exercer sur eux.
Au terme de l’enquête généalogique, l’on constate ainsi une irréductible tension dans la normativité de la transparence : d’un côté, elle fonctionne comme instrument de justification de la démocratie, norme d’efficacité et modalité d’expression d’un pouvoir accessible à tous. Dans cette acception, elle est au sens strict principe [8] et son effet régulateur sur la démocratie s’exerce dans la mesure où elle limite son propre degré de contrainte (à l’exigence d’un accès correct à l’objet et sans prétendre viser directement l’objet lui-même), dans la mesure où elle est et demeure fondamentalement imparfaite, contrôlée et limitée par d’autres principes. D’un autre côté, elle porte en elle le germe de sa propre absolutisation en règle juridique ou valeur éthique. Elle prétend au contrôle total du réel et se présente comme la condition de toute norme. Cette tentation rejoint la tendance à la dépolitisation des problèmes politiques au cœur du libéralisme contemporain : de là le succès actuel de la transparence.

Les limites normatives de la transparence : l’effacement du politique

Les deux textes restant explorent la pertinence contemporaine des pistes d’interprétation proposées par la généalogie théorique.

Ils étudient tout d’abord la norme de transparence comme expression d’un fantasme de contrôle total du réel. La transparence n’est plus convoquée désormais comme norme pesant sur le pouvoir, l’incitant à la responsabilité, mais comme condition de fonctionnement du réel — qu’il suffit de savoir observer. C’est à ce titre qu’elle accompagne comme stratégie de justification les pratiques contemporaines de management (Bozzo-Rey), de mise en statistiques (Berns), de fichage (Crespin), de biométrie (Berns, Bozzo-Rey, Crespin). Elle traduit le souhait de suppression pure et simple de l’incertain ou de l’inconnu, de mise en visibilité totale ou d’invisibilisation du non-visible, les instruments de mise en connaissance prétendant, au nom de leur transparence, à une objectivité totale.
Le texte de Renaud Crespin illustre de manière frappante, à partir d’un cas empirique précis, celui du dépistage des drogues en entreprise, combien la transparence est au cœur du système de justification des usages de la biométrie. Grâce au prélèvement et à l’analyse de données biologiques, les salariés testés sont censés être transparents aux testeurs, ce qui s’interprète en plusieurs sens. Premièrement, l’échantillon révèle le tout : c’est l’individu lui-même qui est rendu visible, et non pas seulement son urine ou sa salive — l’individu est réduit à cette production de données physiques sur lui, et réciproquement, la mesure des données s’affine et s’étend pour que leur traitement produise un individu de plus en plus « conforme » au réel défini par les limites du mesurable. Deuxièmement, l’instrument de cette mise en visibilité est perçu comme parfaitement neutre, objectif, alors même qu’il contribue à produire le réel qu’il est censé faire voir. Troisièmement, ce qui est ainsi mis en lumière, ce n’est pas seulement une donnée ponctuelle, mais un ethos de l’individu, autorisant ainsi le jugement moral et l’anticipation des comportements. Ainsi l’exigence de transparence traduit-elle un désir de contrôle du réel qui produit à sa limite l’effacement même du sujet.

C’est dans cette limite que prend sa source notre dernier point. En un ultime renversement, le sujet que la norme de transparence prétend effacer est non seulement celui que vise le pouvoir, mais également celui de qui le pouvoir émane. Dans la mesure où il est renvoyé aux traits essentiels de la vertu et de la rationalité, ce fantasme de contrôle ne se dit pas comme tel, l’abandon du détour par le sujet renforçant encore l’impression d’inoffensivité. Toute subjectivité annulée, c’est à la limite le système lui-même qui se donne en transparence. Faire de la transparence la condition de toute norme, c’est tenter d’en maximiser le pouvoir tout en minimisant la désignation des responsabilités (Bozzo-Rey), c’est rendre la contrainte anodine (Berns).
C’est toute l’ambiguïté de la situation des consultants étudiés par Marie Brandewinder. Les consultants sont ces acteurs du néo-libéralisme managérial qui se pensent, et tentent de se faire percevoir, comme les purs relais, les pures médiations d’un mode d’organisation sur lequel ils n’ont aucune prise. D’où ce jeu qu’analyse M. Brandewinder de mimesis interindividuelle, de mise en scène d’un soi effacé, ajusté aux attentes, parfois contradictoires, des différents interlocuteurs représentant, eux, différents lieux de production de normes différentes. A l’opposé de cette personne dont l’opacité est à respecter, dont l’opacité est précisément ce qui la constitue en sujet moral digne de respect (Calori), les consultants média sont particulièrement représentatifs de cette prétention à l’effacement du sujet exprimée dans la norme de transparence.
C’est bien là le risque majeur du recours à la transparence comme norme unique de notre action sur le réel, même en admettant qu’elle provienne d’un désir légitime de démocratiser le pouvoir et qu’elle ne soit pas seulement au service d’une stratégie pragmatique de justification du libéralisme : l’argument de la transparence sous-tend une appréhension du réel tel que le système s’auto-régule sans l’intervention de personne — le lieu du pouvoir effectif retrouvant ainsi la protection de l’arcane. Ce qu’un travail sur la transparence nous apprend, c’est que la démocratie est pluralité de normes.

Dossier

- Thomas Berns, Professeur à l’Université Libre de Bruxelles, « Transparence et inoffensivité du gouvernement statistique »

- Sandrine Baume, Maître-assistante à l’Université de Lausanne, « La transparence dans la conduite des affaires publiques, origine et sens d’une exigence »

- François Calori, Université de Rennes 1, EA 1270, « Philosophie des Normes », « ‘Laut Denken’ : de la transparence chez Kant »

- Malik Bozzo-Rey, Département d’éthique, Université Catholique de Lille, « Bentham et le management des fonctionnaires : utilité, transparence et management de soi »

- Renaud Crespin, CNRS/CRAPE (UMR 6051), « Instruments et registres de la transparence. Le cas du dépistage des drogues aux États-Unis »

- Marie Brandewinder, CRAPE (UMR 6051)/IFP Carism, « La transparence économique du modèle au terrain : les consultants médias »

par Magali Bessone

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Pour citer cet article :

Notes

[1] M. Foucault, Dits et écrits II, 1976-1988, Paris, Gallimard, 2001, p. 541.

[2] Ce dossier est constitué en partie et d’une partie des interventions (reprises, réécrites et évaluées anonymement pour la publication) présentées lors du colloque « L’individu transparent » organisé en mars 2009 à l’université de Rennes 1 par Magali Bessone et Renaud Crespin, dans le cadre du projet « Transparence et gouvernance » labellisé et financé par la Maison des Sciences de l’Homme de Bretagne. Ce projet réunit sous ce thème fédérateur une équipe de chercheurs constituée, outre Magali Bessone et Renaud Crespin déjà mentionnés, de Malik Bozzo-Rey, François Calori, Annabel Quin, Nadège Ragaru, Daniel Sabbagh et Yamina Taddjedine.

[3] J.-D. Bredin, « Secret, Transparence et Démocratie », Pouvoirs, n° 97 « Transparence et Secret », Paris, Seuil, 2001, p. 9.

[4] Les textes regroupés dans ce dossier relèvent de la philosophie politique, de l’histoire des idées, de l’histoire de la philosophie, de la sociologie des normes et de la sociologie des médias.

[5] L’expression est empruntée à Paul Ricœur, Parcours de la reconnaissance, Paris, Stock, 2004.

[6] « Sapere aude » est la devise des Lumières selon E. Kant, Réponse à la question ‘Qu’est-ce que les Lumières ?’ in Œuvres, II, Paris, Gallimard, 1985 [Ak VIII]

[7] On pourrait trouver ici une source kantienne de la thèse récemment soutenue par Ian Carter du « respect-opacité », selon laquelle traiter une personne avec respect implique d’adopter un point de vue externe et distancé sur cette personne, soit de la traiter comme opaque (voir « Respect and Equality of Opportunity », Ethics, à paraître).

[8] Sur la distinction entre principe et règle, voir notamment R. Dworkin, Une Question de principe, trad. A. Guillain, Paris, PUF, 1996 (1985).

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