L’intellectuel public, l’éthique républicaine et la fracture de l’ethos de la science

lundi 13 juin 2011, par Ivan Domingues

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Introduction : la disparition de l’intellectuel public

Quoique pays marginal, très étendu et doté d’une population assez modeste jusqu’à la fin du XIXème siècle (moins de 10 millions d’habitants), le Brésil a eu ses intellectuels publics : pour les uns, des religieux, comme le Père Vieira à l’époque de la colonie ; pour d’autres, des laïcs comme José Bonifácio de Andrada, Joaquim Nabuco, Rui Barbosa et Gilberto Freyre. Certains se sont associés au Parti Communiste comme Jorge Amado ou Graciliano Ramos. À l’époque de la dictature militaire, la résistance allait des libéraux “repentis”, en passant par la gauche catholique, jusqu’au Parti Communiste sans négliger de nombreux groupes dissidents, des trotskistes aux guevaristes et maoïstes. Cependant, la dictature ayant pris fin, dans et hors du Parti des Travailleurs, ce dont nous avons été les témoins dans les dernières décennies n’est pas à même d’occuper la scène publique : à de rares exceptions qui en général se trouvent dans le domaine des arts, comme Chico Buarque, les intellectuels ne sont reconnus que dans un milieu spécifique – leur propre parti, leur groupe, leur champs disciplinaire ou dans leur ligne théorique –, et ne sont pas exactement, par conséquent, des intellectuels publics.
Aujourd’hui, ce dont nous faisons l’expérience est pour une part la perte de sens de la vie politique, et la réduction des alternatives au refus ou à l’adhésion et à la recherche d’avantages (l“aparelhamento”, c’est-à-dire le fait d’intégrer l’appareil d’État pour en tirer des avantages personnels). Par ailleurs, beaucoup d’intellectuels ont été et sont encore appelés pour des prestations d’audit, de conseil à divers niveaux de l’État, à Brasília, et dans d’autres endroits du pays. À l’université, payé par le gouvernement, le vieil intellectuel humaniste, libre penseur, découvre, comme le mandarin allemand, que l’heure du nouveau modèle d’intellectuel, issu des sciences sociales appliquées, dotées de leurs expertises et de leurs spécialistes, est venue. Il s’agit bien d’une nouvelle pratique académique ou professionnelle, dont le résultat est le taylorisme intellectuel, où le livre cède la place au paper, le classique et le permanent laissent leur place à l’éphémère et au jetable, les honneurs aux produits : DVDs, workshops, services, brevets, conseils, audits et rapports.
Peut-on se contenter de si peu ? Pouvons-nous passer une vie entière à vendre des services et à mettre sur le marché des produits, situation où nous sommes instrumentalisés et formatés, où nous finissons par ne plus savoir qui formate qui, si c’est le parti qui formate le gouvernement ou si c’est le gouvernement qui formate le parti, si grande est la promiscuité entre le public et le privé ? Dans ce contexte, il est plus que temps de réinventer et de repenser la fonction et le rôle de l’intellectuel public.

L’objet de cet article - esquisser le profil de l’intellectuel public, dans une perspective attentive à sa signification actuelle et à son histoire – tient à l’ambition de lancer le débat et de proposer des pistes pour réinventer sa figure, ses fonctions et son rôle dans un monde comme celui d’aujourd’hui, bien au-delà du seul contexte brésilien, un monde où la scène publique se déplace rapidement de la place publique, de l’arène politique et des medias traditionnels vers de nouveaux medias.
Pourquoi vouloir mettre dans notre agenda l’impératif d’en revenir à l’intellectuel public, en jaugeant ses actions à l’aune de l’éhique républicaine ? Comment procéder, alors que la scène académique et universitaire, et celle du monde des lettres sont dominées par la figure de l’expert et de l’entrepreneur, dans un monde gouverné par le business et par la recherche du profit, un monde où l’activité scientifque coûte très cher, un monde dans lequel les gouvernements et les grandes compagnies contrôlent tout ? Est-il opportun de songer au retour de l’éthique républicaine après son abandon par les citoyens, les politiques et les intellectuels eux-mêmes ? Est-il raisonnable de proposer le rétablissement d’un ethos de la science, après sa mise à l’écart par les scientifiques ? Ces interrogations servent de trame à notre propos qui s’appuiera particulièrement sur la figure de l’intellectuel telle qu’elle s’est constituée en France depuis le XVIIIème siècle et sur celle de l’homme de science en contexte anglo-américain comme genre particulier d’intellectuel.

La genèse de l’intellectuel public selon Tocqueville

L’Ancien Régime et la Révolution, III, 1 décrit de façon magistrale la manière dont les hommes de lettres sont devenus, au milieu du XVIIIème siècle, les principaux acteurs politiques en France. Il s’agissait, aux yeux de Tocqueville, d’un phénomène tout à fait singulier. Tout individu capable de penser par lui-même, et disposant de l’autorité et des moyens pour toucher un public, peut promouvoir le débat d’idées, défendre une cause, proposer une ligne d’action, convaincre un auditoire. Considérée ainsi, la figure de l’intellectuel n’a rien de nouveau à l’époque où Tocqueville l’envisage. Nous rencontrons déjà des intellectuels en ce sens en Grèce Antique, dans certaines figures de philosophes, de sophistes et d’historiens, comme celle de Lucien qui disait du penseur qu’il est un apolis, un déraciné, apatride et un citoyen du monde ; dans la figure de l’apôtre Paul, qui fut le premier intellectuel de la chrétienté ; dans celle d’Augustin, qui était philosophe et évêque, et des moines du Moyen Age réfugiés dans des monastères, loin de la promiscuité des villes, avec le Vatican pour seule patrie ; dans celles de penseurs politiques comme Machiavel et Guichardin, protégés des princes, ouvrant la voie à la pensée laïque. On pourrait encore évoquer ici certains libertins, les encyclopédistes français et les mandarins allemands.
Tocqueville insiste néanmoins sur la spécificité de cette figure à partir de la deuxième moitié du XVIIIème siècle : celle de l’intellectuel public qui, ne comptant que sur le pouvoir de sa plume et de ses idées, occupe l’arène politique pour y proposer la réforme de l’homme et de la société. Tocqueville s’interroge sur ce qui a suscité un tel phénomène en France :

Comment des hommes de lettres qui ne possédaient ni rangs, ni honneurs, ni richesses, ni responsabilité, ni pouvoir, devinrent-ils, en fait, les principaux hommes politiques du temps, et mêmes les seuls, puisque, tandis que les autres exerçaient le gouvernment, eux seuls tenaient l’autorité ? [1]

Tocqueville observe que la France avant la Grande Révolution, nation à la fois étrangère à ses propres affaires et impuissante au regard de ses institutions, entravée par elles, était cependant, de toutes les nations de la terre, la plus lettrée et la plus amoureuse du bel esprit (...)” [2]. On comprend facilement, écrit Tocqueville, “comment les écrivains y devinrent une puissance politique et finirent par y être la première” [3]. Une expérience en somme unique et sans égale dans d’autres pays d’Europe et d’Amérique du Nord. En Angleterre, par exemple, “ceux qui écrivaient sur le gouvernement et ceux qui gouvernaient étaient mêlés, les uns introduisant les idées nouvelles dans la pratique, les autres redressant et circonscrivant les théories à l’aide des faits (...)”. En France, par contre, tout s’est passé autrement : “le monde politique resta comme divisé en deux provinces séparées et sans commerce entre elles. Dans la première on administrait ; dans la seconde on établissait les principes abstraits sur lesquels toute administration eût dû se fonder. Ici on prenait des mesures particulières que la routine indiquait ; là on proclamait des lois générales, sans jamais songer aux moyens de les appliquer : aux uns, la conduite des affaires ; aux autres, la direction des intelligences” [4].

Une histoire de l’esprit français

Il ne s’agit pas d’autre chose ici que de l’invention de l’intellectuel public, non de l’intellectuel occupant une charge publique dans un gouvernement, une magistrature ou un organe de l’Église, ni même du professeur universitaire converti en fonctionnaire public et salarié par l’État, qui existait déjà à cette époque, mais de l’intellectuel engagé en politique, occupant l’espace public de la ville, d’une région ou de la nation. Il s’agit d’une invention française qui aura bientôt dans d’autres pays ses équivalents, mais qui trouvera en France une atmosphère unique sui generis : celle, d’une part, du goût des lettres et le souci de cultiver l’esprit, dont Tocqueville rend compte ; et, d’autre part, le rayonnement national et international, l’effet de mode teintée d’une certaine arrogance, entretenu par les medias. Paris, par son importance et sa position centrale, ne joue pas un rôle négligeable dans cette affaire. Goethe l’a souligné dans un commentaire à l’attention d’Eckermann : “Imaginez une ville comme Paris, où les meilleurs cerveaux du grand royaume sont réunis sur un seul point et s’instruisent et s’exaltent réciproquement par un contact, une lutte, une émulation de tous les jours” [5].

La caractérisation de l’esprit national français abonde de remarques qui entretiennent la vision d’une certaine place accordée en France à la vie de l’esprit, contexte qui rend favorable, sans l’expliquer cependant, l’émergence de cette figure de l’intellectuel public. Depuis le temps des Romains, les Français étaient connus pour avoir le goût de la nouveauté, penchant déjà rapporté par César qui se référait à ses sujets gaulois comme des peuples avides de nouveautés (rerum novarum cupidi). [6] Sur les Français, un écrivain britannique, le Docteur Johnson, disait, pour la défense des Anglais, connus pour ne pas avoir la puissante rhétorique de leurs rivaux, qu’un “Français doit toujours parler, qu’il sache ou non quelque chose de la question ; un Anglais se contente de ne rien dire, quand il n’a rien à dire” [7]. Pour sa part, Béat-Louis de Muralt, soulignant le fameux esprit français et la culture des lettres, avance que “le Style, indépendamment de ce qu’il exprime, est une affaire importante en France [...]. Ailleurs, les Pensées font naître les Expressions [...] ici il arrive le contraire ; souvent les Expressions font naître les Pensées” [8]. Plus près de nous, Benedetto Croce attire notre attention sur un trait important de la culture et de l’intelligentsia française : le goût de l’abstraction et des généralités. “Nous avons le défaut, en France, écrit Croce, de vouloir regarder les choses de trop haut, et de voir à la Napoléon” [9].
Ce même trait se retrouve chez les intellectuels français, sept siècles auparavant, dans les statuts de la Sorbonne, quand elle a été fondée, et a continué à accompagner les Sorbonnards bien des siècles plus tard. Selon l’historien Judt, “Du jour où les statuts de l’université de Paris (en 1215) firent obligation aux doctes de fonder une ‘théorie systématique du monde’, la caractéristique dominante du discours intellectuel français fut sa propension à organiser et à contenir la connaissance à l’intérieur d’un cadre unique (...). Ce tour d’esprit se transmet de surcroît par quelque mystérieux gène collectif, un trait culturel lamarckien don’t héritèrent plusieurs générations de sorbonnards. Il est le produit d’une culture urbaine d’une étonnante continuité, celle de la communauté parisienne des écrivains et des chercheurs, qui occupe une place unique dans l’expérience de l’Occident” [10].

1789, esprit révolutionnaire et goût pour la généralité

C’est dans cette atmosphère particulière que l’intellectuel public a été inventé, un intellectuel engagé en politique, dévoué à une cause impersonnelle, séduit par les attraits de la pensée radicale et capable de nous séduire par la radicalité de sa pensée. Cet événement majeur a eu lieu à une époque où les Français avaient perdu confiance en ceux qui régnaient et manifestaient une certaine aversion pour les choses anciennes et la tradition. Ils ont été ainsi conduits “à vouloir rebâtir la société de leur temps d’après un plan entièrement nouveau, que chacun d’eux traçait à la seule lumière de sa raison” [11].
Le résultat est bien connu : l’une des révolutions les plus dangereuses et les plus profondes qui soient survenues dans le monde, menée par des intellectuels et des écrivains. “Quand on étudie l’histoire de notre révolution, écrit Tocqueville sur un ton critique, on voit qu’elle a été menée précisément dans le même esprit qui a fait écrire tant de livres abstraits sur le gouvernement.(...) Effrayant spectacle ! Car ce qui est qualité dans l´écrivain est parfois vice dans l’homme d’État, et les mêmes choses qui souvent ont fait de beaux livres peuvent mener à de grandes révolutions” – conclut Tocqueville [12] – et même pour ceux qui établissent un lien entre la révolution de 1789 et l’histoire du XXème siècle, à de grands désastres, de la Terreur aux Goulags en passant par les génocides de populations entières.

Survivance et déclin de l’intellectuel public français

La figure de l’intellectuel engagé, qui surgit à cette époque-là, a survécu au contexte de sa naissance. L’Affaire Dreyfus constitue un épisode particulièrement important dans son histoire, à l’origine de la troisième République et du terme même d’intellectuel, mot employé initialement avec une connotation négative par Maurice Barrès. À la critique barrésienne de l’homme réfugié dans le ciel platonicien des abstractions, coupé de la réalité et dissertant sur des sujets qu’en réalité il ne connaît pas, le célèbre article d’Émile Zola, J’accuse, répond en présentant l’intellectuel public en action, occupant l’espace public pour défendre une cause ou une idée. À travers lui, l’intellectuel public, avec ses talents littéraires, est un citoyen du monde, qui parle au nom de l’humanité et dont le cri de protestation est le cri de l’âme indignée. Zola souligne qu’il ne connaît aucun des accusateurs. Ceux-ci sont pour lui de pures entités. Il n’a qu’une passion en accusant Paty de Clam et tout l’état major : “la passion de la lumière, au nom de l’humanité, qui a tant souffert et qui a droit au bonheur”.

Patrie des lettres et de l’intellectuel public, la France a continué à être “l’icône” de la pensée radicale et le locus de nouvelles expériences de pensée et d’engagement incarnées par les républicains, les catholiques ou encore les marxistes. Héritiers des jacobins et des bolchévistes, à en croire les historiens, les intellectuels français ont occupé la scène politique tout au long du XXème siècle, jusqu’à la grande désillusion, née dans l’après-guerre et consommée dans les dernières décennies du siècle. Le résultat en est l’éclipse presque totale de la politique, diagnostiquée par Judt comme étant due à la profonde indifférence manifestée par les Français envers la morale publique, et plus particulièrement pour ce qui touche au rapport entre morale et politique. C’est alors que les Français se sont insurgés contre le holisme des Sorbonnards, affirmant une méfiance post-moderniste caractérisée par le goût pour les fragments, pour les débris, pour la marge, pour le pli et pour la dérive. C’est alors que l’intellectuel total, engagé, citoyen du monde et parlant au nom de l’humanité, à l’instar d’un Robespierre, d’un Zola ou d’un Sartre, laisse la place à une l’intellectuel “spécifique” (d’après Foucault), l’expert (ainsi se voyait Lévi-Strauss) et le professionnel. Eux aussi occupent la scène publique, mais sans engagement politique ou partisan, ne donnant leurs opinions techniques que si elles étaient sollicitées. À l’exception notable de Foucault, qui prend la défense des minorités, des prisonniers, des fous et de l’ayatollah Khomeiny, en apportant son soutien à la révolution en Iran.
Telle est la scène intellectuelle française actuelle, perçue de l’étranger comme quelque chose de désolé et plat, comme si les milieux intellectuels s’étaient retirés loin de cette époque bouleversante et des expériences vertigineuses qui ont donné lieu à l’avènement de l’intellectuel public.

Avant cela, T. Judt rappelle que l’histoire de France n’a pas seulement illustré la face lumineuse de l’intellectuel français, mais aussi sa part obscure. En effet, l’intellectuel peut mettre ses efforts au service de l’establishment et des pouvoirs politiques. Ce fut précisément le cas de Kojève, qu’il cite à plusieurs reprises. Grand penseur, professeur à l’EHESS, adulé et reconnu, il devint un haut fonctionnaire d’État, conseiller particulier du gouvernement français, et dont on découvrit, tardivement, en 1999, qu’il avait été un agent du KGB, pendant plus de 30 ans, depuis l’époque où il était venu en France... L’affaire Kojève fut déconcertante et mit en lumière plus d’une facette ou d’un aspect des fonctions de l’intellectuel public, notamment lorsque celui-ci entre en politique – et la politique est chose du diable, comme le disait Max Weber.

De l’intellectuel public au scientifique engagé

Néanmoins, toute importante qu’elle est, la scène française ne restitue pas le tableau dans sa totalité. Elle laisse dans l’ombre une partie de l’expérience contemporaine. On peut observer celle-ci non en Allemagne, terre du mandarin et du Herr Professor, dont l’ascension du nazisme ont sonné le glas, [13] mais aux États-Unis, où fut forgé le sucesseur de l’intellectuel public à un état de perfection sans équivalent en Occident : la figure de l’expert et de l’homme de science-entreprenneur ou businessman.
Pour bien comprendre ce qui est en jeu, il faut distinguer deux moments dans ce processus américain. Le premier a été décrit par Robert K. Merton dans son essai celèbre et remarquable La science et la structure sociale démocratique, [14] où il met en lumière l’éthos de l’academic science. Le second commence dans les années trente et se poursuit encore aujourd’hui. Il a été declenché par le rattachement de la science à l’industrie et au marché, lequel est très étroit aux États-Unis, dont le modèle est tracé par John Michael Ziman ainsi que par d’autres chercheurs. [15]

Le premier modèle d’intellectuel, décrit par Merton, est le scientifique engagé dans les causes de la science, dans le contexte d’une démocratie – ce qui n’est pas nécessairement la même chose que la république. Dans les années quarante, en pleine Guerre Mondiale, Merton définissait l’ethos de la science en s’appuyant sur quatre traits caractéristiques. Il s’agissait pour lui de normes, c’est-à-dire de préceptes fondés sur des valeurs partagées par une communauté poreuse et changeante, comme celle des scientifiques, par différence avec celle de l’armée et des confréries religieuses, caracterisées par la hiérarchie et la rigidité. Ces quatre traits, pour reprendre l’exposé de Merton, sont :

- l’Universalisme (la science vise à l’universel et n’a pas de patrie),

- le Communalisme (Communalism en anglais : la recherche scientifique doit être socialement construite et conduite dans l’espace public, et ses résultats doivent être publiés),

- le Désintéressement (la science a une valeur propre, intrinsèque, et se situe au-dessus des intérêts des scientifiques),

- le Scepticisme organisé (“Organized skepticism”, les propositions de la science ne devant être adoptées qu’avec réserve, et constamment vérifiées) [16].

Ces quatre aspects de l’activité scientifique, communs aux sciences naturelles et aux sciences humaines, ont un fondement empirique, peut-on dire. Merton les a induits de l’expérience et de la praxis quotidienne des scientifiques. Toutefois, ils doivent être moins considérés comme des catégories empiriques descriptives que comme des préceptes normatifs, le cadre où se déploie l’activité scientifique de façon appropriée, quelque chose comme un modèle optimisé, un idéal-type au sens de Weber, en qui tout scientifique pourrait facilement se reconnaître. En concevant le cadre de la science et décrivant le type idéal de l’ethos du scientifique, Merton s’éloigne de la voie habituelle de la sociologie de l’observation directe et du survey. Il utilise des sources historiques et des documents, dont les principales références ne se trouvent pas dans le corps du texte mais dans les notes en bas de page. Ainsi, pour établir une relation entre l’éthique et la science, il cite le Français Albert Bayet qui, dans un livre important publié en 1931, observe qu’il existe une morale pratique de la science avant même qu’elle ne soit explicitée par ceux qui les acteurs de la science :

Cette morale [de la science] n’a pas eu ses théoriciens, mais elle a eu ses artisans. Elle n’a pas exprimé son ideal, mais elle l’a servi : il est impliqué dans l’existence même de la science [17].

Dans ce propos, on rencontre déjà l’idée selon laquelle la science est universelle et le scientifique, un citoyen du monde. Cette perspective radicalise une vision déjà pressentie par d’autres. Pasteur déclarait que : « le savant a une patrie, la science n’en a pas” [18]. Réaumur (1683-1757), physicien et ingénieur, fondateur de la métallographie, spécialisé dans l’étude de l’acier, se demandait si nous étions maîtres de nos découvertes. Il répondait négativement, critiquant ceux qui l’avaient censuré pour avoir publié les secrets des corporations :

Maîtres de nos découvertes ? ... Nous nous devons premièrement à notre Patrie, mais qui nous nous devons aussi au reste du monde. Ceux qui travaillent pour perfectionner les Sciences et les Arts doivent se regarder comme les citoyens du monde entier. [19]

Plus tard apparaissent les académies et les associations scientifiques qui vont soutenir ces idées, mettant ainsi en exergue l’universalisme de la science, sa valeur intrinsèque, son action désintéressée et sa distance par rapport à l’attachement local : “La science est totalement indépendante des frontières nationales, des races et des credos”, affirme ainsi une Résolution du Conseil de l’Association Américaine pour le Progrès de la Science, citée par Merton, et publiée par Science en 1938. [20] De même, presque simultanément, Nature publie quelque chose d’analogue sous le titre “The advancement of science and society : proposed world association”. [21] Tels sont les arguments qui justifient les trois traits ou caractères de l’ethos du scientifique et de l’éthique de la science : universalisme, communalisme et désintéressement.
Quant au quatrième trait, le scepticisme organisé, il se justifie avec très peu de rhétorique : il s’agit en effet d’une chose bien connue depuis les Grecs, reconnue dès le début et diffusée par les écoles de médecine, qui ont vu dans le scepticisme l’envers, et dans l’empirisme l’endroit d’une même chose, résultant du doute permanent inhérent à la quête de la connaissance et de la vérité. Sextus Empiricus soulignait que le médecin et le sceptique étaient des questionneurs et des inquisiteurs. Dans la modernité, le scepticisme a continué d’être une stratégie de la connaissance et de la recherche, mais il se transforme en une organisation institutionnalisée à l’échelle mondiale, avec, en aval, les laboratoires et, en amont, les institutions, comme les universités et les instituts de recherche. Ces institutions scientifiques donnent aux sciences les moyens de faire face à la contigence, à ce qui change et au provisoire, lesquels, outre l’expérience, sont les caractéristiques par excellence de la réalité empirique. En établissant cette particularité, Merton se retrouve donc en bonne compagnie, celle, précisément, de Bacon, Boyle, Galilée, Pascal, Weber et d’une pléiade d’hommes de science illustres, donnant naissance à une proposition épistémologique qui rappelle celle de Popper et du faillibilisme.

Tout ceci laisse à penser qu’il y a une véritable conversion morale à la science, et que le scientifique accomplit en donnant le meilleur de lui-même un sacerdoce en échange duquel il n’exige rien si ce n’est respect et reconnaissance. Mais il y a plus : cette conversion n’est pas seulement individuelle ; elle est aussi collective et engage des groupes entiers aux quatre coins du monde. Ces groupes, comme l’on sait, se comportent et agissent de la même manière en mettant la recherche de la vérité au-dessus de tout, y compris des intérêts personnels. Le résultat en est, du fait de l’intériorisation par l’indivídu et le groupe, la formation d’un ethos de la science, à l’origine de la moralité des hommes de sciences et de la moralisation des activités scientifiques. C’est ce qui autorise les gens à parler, au sens propre, d’éthique de la science.
La publication de l’article de Merton, du reste très bien écrit et sans aucun doute quelque peu provocateur, réveilla bon nombre de polémiques, tout en creusant le fossé entre la légion de ses partisans et l’armée de ses critiques, et dans les rangs de celle-ci, notamment ceux qui valorisaient la curiosité et l’indépendance et non, par exemple, le scepticisme. Il fut également critiqué par ceux qui considèrent la science comme a-éthique ou axiologiquement neutre, dans le sillage de Weber et de Durkheim. Tout cela est important et doit être pris en considération. Mais le plus important est qu’indépendamment de l’acceptation intégrale ou non de l’éthos mertonienne, l’idée d’un ethos de la science soit reconnu et que cet ethos soit compatible avec la démocratie et non avec le totalitarisme.

Du scientifique engagé au scientifique entrepreneur

Cette conviction a notamment été mise en valeur par John Ziman, physicien de formation, puis converti à la sociologie de la science. Revenant sur le propos de Merton et probablement inspiré par un passage où il est question de l’importance du mérite et de l’intégrité du scientifique, il propose un sigle pour baptiser d’un seul nom cet ethos. Ce sigle est le mot CUDOS, un acronyme créé à partir du vocable anglais kudos, un jeu de mots donc, autour des sens liés à l’admiration, au prestige et au respect, et, partant, doté d’une charge sémantique positive donnée par chaque lettre. En fait, en créant ce terme, Ziman force quelque peu le texte de Merton, au moins à deux reprises : la première, en changeant l’ordre des mots, en commençant par Communalism, au lieu d’Universalism ; la seconde, en insérant le terme Originality, qui n’est pas utilisé par Merton. Cela dit, l’idée est bonne, la lettre “O” du sigle pourrait être obtenue d’une autre manière (Merton parle de Organized Skepticism) et tout mertonien y reconnaît la marque de Merton [22]
Cependant, Ziman reviendra de nouveau sur cette question, près de quinze ans plus tard. Dans Real Science, il affirme que l’ethos de la science académique est fracturé et se trouve pris dans un processus de dissolution, remplacé par une mentalité active et tayloriste (le scientifique entrepreneur). Il ajoute donc, à côté de CUDOS, le sigle PLACE :

- “P” pour Propriétaire (“Proprietary knowledge”, soit privatisation de la connaissance),

- “L” pour Local (“Local problems”, tourné vers le particulier et le local, la résolution de problèmes concrets et spécifiques, et non vers le général et l’universel),

- “A” pour Autoritaire (“Authoritarian”, fondé sur l’autorité de gestion = boss),

- “C” pour “Commissioned”, autrement dit en français : Mandaté (la connaissance est “Commissioned” : il s’agit d’une entreprise dont le but est d’obtenir des résultats concrets ou de réussir des objectifs pratiques, sur mesure ou sur commande),

- “E” pour Expert, spécialiste (l’homme de science devient un “problem solver”) [23].

Le contexte de cette nouvelle figure semble clair : c’est celui de la science industrielle et de son ethos utilitaire et pragmatiste. Ziman comprend que les deux ethei sont contemporains et en conflit permanent au cours XXème siècle. Dans les dernières décennies du siècle, leur fusion s’opère et donne naissance à la science post-académique, qui laisse les scientifiques dans un état de grande confusion. Dans de nombreux secteurs de la connaissance, les scientifiques sont désormais contraints d’obéir à la fois aux normes mertoniennes de CUDOS et aux normes tayloristes de PLACE. Or, ce n’est pas la même chose du tout. Se confrontent une éthique qui fait de la connaissance un sacerdoce et défend le prestige et la reconnaissance personnelle (CUDOS) et une éthique pour laquelle la connaissance est avant tout l’acquisition d’une habileté professionnelle (profession), qui conduit le scientifique à rechercher une “place” ou une position de commandement (boss) dans l’entreprise et sur le marché du travail (PLACE).

Arrêtons-nous ici. D’autres sociologues, sans user pourtant de la terminologie de Ziman, vont lui donner raison sur le fond et l’esprit, comme Michael Gibbons et Helga Nowotny, qui parlent d’un mode de production de connaissance de type 2, et comme dans le cas d’Etzkowitz, qui parle du modèle de l’hélice à trois pales, reposant sur la collaboration entre l’Université, l’État et l’Entreprise. [24] Je voudrais souligner, pour conclure sur cet aspect, que Ziman n’estime pas que la fusion des deux éthiques donne lieu à un état de choses homogène et définitif. Tout est trop récent (chose d’une génération) et ce que l’on peut observer est le produit d’une multiplicité d’actes contingents et de choix pragmatiques, pas un modèle construit avec les outils de la raison.
Si l’on force un peu le texte de Ziman, on peut dire que, outre la fusion des deux ethei, la science post-academique ou post-industrielle donne lieu à une contradiction polarisée autour de deux forces antagoniques. D’une part, la science post-académique est organisée autour de groupes de recherche qui fonctionnent comme des entreprises et à qui l’on exige de produire quelque chose de commercialisable. [25] D’autre part, “on demande à la science de servir la nation comme force puissante dans le système national de P&D, comme un moteur techno-scientífique capable de créer de la richesse pour l’économie entière.” [26] Outre la concurrence qui opposent les entreprises en compétition sur le marché, il existe une tension entre la nation et les entreprises, notamment les big corporations qui fonctionnent à l’échelle planétaire. Cela suscite une instabilité et un stress acrru pour les scientifiques. Il n’y a plus de lieu sûr dès lors que le CUDOS est fracturé et le PLACE est entré en scène.

La perspective d’une éthique républicaine renouvellée

Il en revient donc à la communauté, et à nous tous, de décider de ce que nous voulons finalement : creuser la fracture de l’ethos de la science académique et du scientifique traditionnel, le CUDOS ? Résister à l’empire tayloriste du boss et du scientifique-entrepreneur, le PLACE ? En revenir à ce qui était ou forger quelque chose de différent, voire quelque chose de différent des deux éthiques ?
L’issue, à mon sens, se trouve dans une réélaboration contemporaine de l’éthique républicaine, différente de celle du CUDOS de type kantien dont le tenant vit enfermé dans son laboratoire en quête de la connaissance, et plus encore de celle du PLACE, pragmatique, entrepreunariale et orientée vers le profit. Le contexte est le suivant : d’un côté, nous avons la contradiction pointée implicitement par Ziman, à savoir qu’il y a les forces puissantes de l’économie et du marché à l’échelle mondiale, alors même que la chose publique et la nation sont encore vivantes et sollicitent la science et ses applications. Par ailleurs, des forces conduisant à la collectivisation de la recherche et au changement d’échelle du processus de connaissance appellent l’homme de science à se reconnaître et à assumer une forme de responsabilité sociale. Ce changement a des coûts économiques, sociaux, écologiques et moraux très élevés.

Ce contexte a plusieurs implications. Tout d’abord, il appelle l’homme de science à assumer une certaine responsabilité sociale, mais aussi à envisager la science comme une activité trop sérieuse pour demeurer entre les mains des seuls scientifiques. La science, au fil du temps, est devenue chose publique et matière de politique publique. La relation entre la science, la politique et la société ne sera perçue dans sa complétude que si, sur le terrain de l’éthique républicaine, est posée la question de la gestion de la science. Le fait devient patent lorsqu’à la fin de la deuxième guerre mondiale, Roosevelt commande à l’ingénieur Vannevar Bush une étude qui a donné lieu à un rapport intitulé Science – The endless frontier. [27] Outre le groupe de sciences directement lié à l’État, comme cela s’était produit pour le projet Manhattan et se produira par la suite pour le projet Apollo, le document assurait aux autres disciplines et aux scientifiques qui y travaillaient, rattachés aux groupes des “basic and applied sciences”, de larges crédits et une grande liberté, véritable chèque en blanc. Et il n’est pas exagéré de dire que l’étude de Bush a défini les règles du jeu entre le savoir et le pouvoir pour plusieurs décennies.
Ensuite, dans ce contexte le modèle d’intellectuel public qui doit nous inspirer ne peut être Robespierre, Diderot ou Sartre, mais Zola, à la condition de repenser également l’idée même de l’espace public. L’espace de l’intellectuel public doit s’élargir au-delà de la politique et s’ouvrir au social et au culturel. La politique, en effet, est le “jardin du diable”, et même lorsqu’en elle, c’est le bien que nous visons, nous faisons le mal, comme l’a vu Weber. C’est pour cela que prendre tant de précautions, c’est encore trop peu. A fortiori dans une époque où la politique s’est à ce point dégradée, transformée en business et considérée par les politiciens professionnels comme du marketing, il est plus que jamais temps pour l’intellectuel de repenser la politique et de convoquer l’éthique. En outre, l’espace public aujourd’hui est plus vaste que celui de la politique et que la sphère de l’État. Il renvoie aussi à la vie culturelle et sociale au sens le plus large du terme.
Arrivé à ce point, réinventer l’intellectuel public, après son crépuscule, c’est donc aussi réinventer l’espace public et l’espace de la critique – un peu comme l’avait fait Dewey en son temps, en embrassant la cause de l’éducation de l’Amérique, ou comme l’ont fait plus récemment Adorno, Horkheimer et Benjamin, en parlant d’industrie culturelle, et plus proches encore de nous dans le temps des figures comme Habermas, Dawkins, Chomsky, Foucault et Eco.

par Ivan Domingues

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Pour citer cet article :

Notes

[1] A. de Tocqueville, L’Ancien Régime et la révolution, Tome II, vol. 1, Paris, Gallimard, 1952, p.194.

[2] Ibid., p. 199.

[3] Ibid, p. 199.

[4] Ibid., p. 199.

[5] Propos cité par T. Judt, Un passé imparfait : Les intellectuels en France, 1944-1956 (Traduit de l’anglais par Pierre-Emmanuel Dauzat), Paris, Arthème Fayard, 1992, p. 366. Le propos de Goethe, en date du 3 mai 1827, est extrait de Conversations de Goethe avec Eckermann (Traduit de l’allemand par J. Chuzeville), Paris, Gallimard, 1949, p. 439.

[6] T. Judt, Un passé imparfait : Les intellectuels en France, 1944-1956, op. cit., p. 365.

[7] Ibid., p. 293. Pour la référence anglaise, voir J. Boswell, Life of Samuel Johnson, Pennsylvania State University, 2000, p. 524 (le dialogue date d’octobre 1780).

[8] Ibid., p. 293-294. La citation est extraite de Béat-Louis de Muralt, Lettres sur les Anglois et les François, Paris, H. Champion, 1933, p. 261.

[9] Ibid., p. 367.

[10] Ibid., p. 365-366.

[11] A. de Tocqueville, L’ancien Régime et la révolution, op. cit., p. 195.

[12] Tocqueville, L’Ancien Régime et la révolution, Tome II, vol. 1, Paris, Gallimard, 1952, p. 200.

[13] F. Ringer, O declínio dos mandarins alemães, São Paulo, EDUSP, 2000 (1969).

[14] K. Merton, “The Normative Structure of Science”, in The Sociology of Science : Theoretical and Empirical Investigations, Chicago, The University Chicago Press, 1979 (à l’origine un article publié en 1942) [Traduction brésilienne consultée : Sociologia – Teoria e estrutura, São Paulo, Mestre Jou, 1970, parte IV, chap. XVIII].

[15] J. M. Ziman, Real Science – What it is and what it means, Cambridge, Cambridge University Press, 2000. Voir aussi du même auteur An introduction to Science Studies – The Philosophical and Social Aspects of Science and Technology, Cambridge, Cambridge University Press, 1984.

[16] R. K. Merton, “The Normative Structure of Science”, Opus cit., p. 653-662.

[17] A. Bayet, La morale de la science, Paris, PUF, 1931. Cité par Merton, p. 653, note 2.

[18] Cité par R. K. Merton, p. 656.

[19] R.-A. Ferchault de Réaumur, L’Art de convertir le forgé en acier, cité par J. D. Bernal, The Social Function of Science, Faber Finds, 2010, pp. 150-151.

[20] Science, 1938, 87, p. 10, cité par Merton, p. 654, note 4.

[21] Nature, 1938, 141, p. 169, cite par Merton, p. 654, note 4.

[22] J. M. Ziman, An Introduction to Science Studies – The Philosophical and Social Aspects of Science and Technology, op. cit., chap. VI.

[23] J. M. Ziman, Real Science – What it is and what it means, op.cit., chap. III.

[24] M. Gibbons et al., The new production of knowledge – The dynamics of science and research in contemporary societies, Londres, Housand Oaks, New Delhi, Sage publications, 1994 ; H. Nowotny, P. Scott, M. Gibbons, Re-Thinking Science – Knowledge and the Public an Age of Uncertainty, Oxford/Cambridge, Blackwell/Polity Press, 2006.

[25] J. M. Ziman, Real Science, op. cit., p. 76.

[26] Ibid., p. 73 (ma trad).

[27] V. Bush, Science : The Endless Frontier, US Office of Scientific Research and Development, Report to the President on a Program for Postwar Scientific Research, Government Printing Office, Whashington DC, 1945.

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