Postmodernité et rationalité émancipatrice

Réflexions autour de l’œuvre de Fredric Jameson

lundi 6 juin 2011, par Vincent Chanson

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Texte revu et modifié d’une intervention orale à l’occasion de la journée d’étude "Créer sans nouveauté l’art et la politique aujourd’hui."

Notre intervention portera sur l’examen de la catégorie de postmoderne envisagée comme périodisation. Le postmodernisme est ici entendu comme ce qui devrait rendre compte d’un après, d’un changement d’époque qui serait celui de l’adieu à la modernité synonyme d’ Aufklärung ou de rationalité émancipatrice. Dans son célèbre texte de 1979, La condition postmoderne [1], Jean-François Lyotard prétend prendre acte de ce changement de paradigme en lançant la formule, aujourd’hui véritable leitmotiv, de "fin des grands récits". Une fin des métarécits de la modernité qui, comme le marxisme et autres perspectives politiques globalisantes, prétendaient réduire l’histoire à une totalisation forcément arbitraire. Avec cet adieu mélancolique, ludique et distancié, à la politique comprise comme pratique collective émancipatrice, s’ouvre une époque de crise et de reflux des modalités traditionnelles d’appréhension de l’historicité. A l’encontre d’une telle conception que l’on pourrait assez facilement qualifier de "réaction antimoderne", nous voudrions rétablir la pleine puissance critique de l’utopie comme imaginaire politique. Il s’agira de montrer les ambiguïtés et les points aveugles d’une logique culturelle qui s’affirme comme une rupture avec les principaux concepts directeurs d’un certain héritage radical et critique. En d’autres termes, il nous faudra contrer la prétendue clôture de l’histoire que l’idéologie postmoderne tend à imposer.
Dans ce débat, la mobilisation du champ esthétique occupe une position tout à fait stratégique. Une des lignes de force de la conscience postmoderne est en effet celle d’une dissolution/fragmentation esthétisante des grandes catégories de la rationalité émancipatrice. Pour reprendre une expression de Walter Benjamin dans L’œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique [2], l’esthétisation de la politique et de la réalité [3] semble caractériser le Zeitgeist de notre époque, celui d’une dissolution de toute autocritique de la logique du fétichisme marchand au profit de l’acceptation d’un éternel présent consumériste et déréalisé. C’est par sa capacité à avoir, dès le début des années 1980, repéré et thématisé cette période et la dynamique idéologique qui l’accompagne que l’œuvre de Fredric Jameson nous paraît fondamentale. L’article écrit en 1984 pour la New Left Review intitulé Postmodernism or The Cultural Logic of Late Capitalism [4], qui pendra en 1991 la forme d’un livre [5] (traduit en français en 2007 [6]), circonscrit d’une manière magistrale les principales caractéristiques d’une période riche en modifications structurelles quant aux rapports de force socio-politiques. C’est de cette conceptualisation du postmodernisme que nous voulons rendre compte dans cet exposé et, dans le même mouvement, proposer quelques éléments de réponse à la problématique ouverte par le couple de notions postmodernité/ rationalité émancipatrice. En d’autres termes : réactiver une authentique conscience historique contre les litanies mélancoliques des diverses "fins de l’histoire". Contrer, à partir d’une reprise critique des grandes catégories de la modernité, ce qui ne peut qu’aboutir à une liquidation de la rationalité dialectique émancipatrice. "Always historicize", une injonction jamesonienne qui nous invite à remettre en avant l’idée de totalité, centrale dans son approche épistémo-critique de la postmodernité comme séquence historique.

Représenter la totalité sociale : théorie matérialiste de l’interprétation et cartographie cognitive

L’élaboration d’un concept de postmoderne bénéficie au sein de l’œuvre de Fredric Jameson d’une centralité qui, pour être correctement comprise, nécessite un détour par le projet théorique global de cet auteur.
Né en 1934, Frederic Jameson, qui enseigne la littérature à l’université de Duke, est l’une des grandes figures du marxisme et de la critical theory anglo-saxons. A l’instar de Mike Davis ou de David Harvey, il incarne ce singulier renouveau d’une tradition dont on avait sûrement un peu trop tôt déclaré la disparition. Il n’est évidemment pas question ici d’entrer dans les détails des déplacements et mutations qu’ont pu connaître la theory et autres studies dans le grand mouvement de va-et-vient entre le monde continental et les Etats-Unis. Contentons- nous simplement de repérer ce qui peut caractériser la démarche jamesonienne au sein de cette constellation : à l’entrecroisement d’un héritage critique hégélien (Lukács, Adorno, etc.), d’une relecture de Sartre (auquel il consacra sa thèse de doctorat « Sartre : The Origins of a Style  », publiée en 1961), et d’une réappropriation de la conceptualité structuraliste (qui s’exprime dans deux textes importants, Marxism and Form : Twentieth-century Dialectical Theories of Literature [7] en 1971 et The Prison-House of Language : A Crtitical Account of Structuralism and Russian Formalism [8] en 1972 ) son œuvre opère une riche synthèse entre théorie littéraire, rationalisme dialectique et approche structurale. Le tout s’inscrit dans le sillage des pères fondateurs des cultural studies (Raymond Williams, Stuart Hall), avec une ambition de systématisation théorique remarquable. Et c’est en 1981 avec The Political Unconscious : Narrative as a Socially Symbolic Act [9], texte fondamental de critique littéraire, que Jameson expose dans toute son ampleur les fondements de sa démarche ; à savoir la constitution d’un modèle herméneutique dialectique ayant le marxisme comme instance métathéorique. Soit la théorie des modes de production comme formalisation nous permettant de décrypter la signification du champ culturel/ idéologique dans ses multiples manifestations. Dès lors, s’élabore une démarche interprétative qui vise à décoder dans les différents types de discours ce qui peut permettre une compréhension et une historicisation (les deux termes sont bien évidemment synonymes chez Jameson) de la totalité sociale.
Le dispositif herméneutique jamesonien consiste donc en un mouvement de totalisation qui est celui de la réinscription des productions textuelles, artistiques, etc., des différents types de discours, dans un codage idéologique précis : celui d’un contenu social sédimenté qui renvoie au capitalisme envisagé comme séquence historique. Il s’agit d’opérer sur les différents objets comme s’ils étaient toujours déjà inscrits dans un ensemble de structures d’appréhension éminemment historiques (« always-already-read »). Dans The Political Unconscious, texte particulièrement dense de théorie littéraire, Jameson insiste sur la nécessité de rompre avec une interprétation trop formaliste de l’œuvre pour s’engager dans la voie réflexive d’une auto-compréhension par une subjectivité interprétative de sa propre position socio-historique. Le marxisme devient, dans ce dispositif, le cadre herméneutique ultime, dépassant la validité locale d’autres types de discours en les intégrant à un schéma totalisant. Un schéma qui peut être rapproché du récit (narrative), entendu comme séquence de modes de production dont la saisie globale est censée fournir la clé de compréhension des objets textuels. Tel est le sens de The Political Unconscious, celui de mettre en place une narratologie politique radicale.
Une autre conceptualisation importante, pour ce qui concerne l’approche critique du postmodernisme que nous voulons évoquer, est celle de la cartographie cognitive (cognitive mapping). Dans la perspective d’une théorie dialectique de l’interprétation, il s’agit d’élaborer un schème d’intelligibilité visant la reconstruction d’une totalité qui serait celle, en apparence fragmentée, du capitalisme tardif. Reconstituer l’espace du capitalisme globalisé, saisir le capital comme rapport social fondamental, revient à fonder une méthodologie épistémo-critique : celle de cartographier, pour en rendre toute l’intelligibilité, l’expérience complexe et paradoxale que nous pouvons avoir du système-monde. Le capitalisme tardif peut ainsi être saisi allégoriquement - nous avons là une grande parenté de Jameson avec certaines intuitions de W. Benjamin ou de T.W. Adorno ; la notion de mode de production, centrale dans l’herméneutique de The Political Unconscious, ouvre ici sur une problématique de la forme représentationnelle et doit pouvoir être rapportée à ce concept de cartographie cognitive. Jameson parle à ce propos d’une synthèse entre les conceptions de l’urbaniste Kevin Lynch [10] et de Louis Althusser. C’est à dire faire dialoguer une logique de la figuration d’un espace mental socialisé avec une conception plus traditionnellement marxienne de l’idéologie (une "représentation imaginaire du rapport du sujet avec ses conditions réelles d’existence. "). La question de la représentation est ainsi très étroitement liée à celle de la totalité, catégories dont le déploiement est devenu problématique dans la phase la plus contemporaine du capitalisme : "Une esthétique de la cartographie cognitive - une culture politique pédagogique qui cherche à doter le sujet individuel d’un sens nouveau et plus acéré de sa place dans le système mondial - devra nécessairement respecter cette dialectique représentationnelle devenue extrêmement complexe et inventer des formes radicalement nouvelles pour lui rendre justice. [11]"

Cartographier le postmodernisme

La théorie générale de l’interprétation et de la représentation que nous venons de présenter permet à Jameson d’élaborer une analyse critique véritablement efficace de la catégorie de postmoderne. C’est avec le fameux article publié dans la New Left Review, qui donnera par la suite naissance au livre du même titre, que s’origine un cadre conceptuel qui fit véritablement date dans le domaine des cultural studies. L’objet postmoderne s’inscrit dès lors au cœur d’un repérage socio-historique, celui de définir la nature d’une période et de ce que cela implique stratégiquement quant aux rapports de force politiques. Notons que l’herméneutique matérialiste du postmodernisme proposée ici est doublement singulière : d’une part, elle semble entretenir avec son objet un lien de proximité, elle accepte la catégorie de postmoderne, au moins comme périodisation ; d’autre part, elle ne cède rien devant l’impératif d’historicisation et de critique radicale que toute approche marxienne du phénomène semble imposer. Jameson résume en ces termes son positionnement quelque peu hétérodoxe : " (...) les critiques de l’avant-garde artistique m’ont rapidement identifié à un vulgaire homme de main du marxisme, alors que quelques-uns de mes camarades les plus francs en ont conclu que, suivant l’exemple de tant d’illustres prédécesseurs, j’avais fini par quitter le grand bain et avais viré "post-marxiste" (...). [12]"
D’une manière bien singulière, la conceptualisation proposée par Jameson constitue une intervention cruciale quant à l’appréhension d’une période clé du capitalisme : celle qui s’ouvre avec les années 1980 et qui marque un moment de reconfiguration historique particulièrement important. Plusieurs qualificatifs sont traditionnellement employés pour caractériser ce moment - post-fordisme, société post-industrielle, etc. - , et toujours, ils signifient l’idée d’une rupture, d’un congé pris avec ce qui semble caractériser la modernité, entendue ici comme rationalité émancipatrice et progressiste. Pour Jameson, il s’agit de ré-historiciser cette prétendue rupture en essayant de penser, par le terme de postmoderne, un stade du mode de production capitaliste dans lequel la sphère culturelle occupe une position nouvelle et centrale : à la perspective typiquement moderniste d’une possible réalisation des utopies sociales, esthétiques et politiques, se substitue une forme d’esthétisation extrême du réel et de conscience déréalisante, d’enthousiasme délirant quant à la profusion des marchandises culturelles, ne débouchant que sur une liquidation pure et simple de tout possible émancipateur. Cette "conscience" d’un nouveau type est décryptée avec l’aide des "outils" précédemment évoqués ; ceux qui se rapportent aux tentatives de cartographies cognitives et aux schémas interprétatifs présentés dans The Political Unconcsious, et qui lui permettent de surmonter l’apparente fragmentation de l’espace du capitalisme tardif. La théorie critique jamesonienne est donc éminemment dialectique, dans la mesure où elle prétend « penser le présent historiquement à une époque qui, avant tout, a oublié comment penser historiquement. [13] »
Le cadre général d’une théorie du postmodernisme implique ainsi de dégager les lignes de force du moment historique que ce concept prétend décrire. Tout d’abord, il s’agit de caractériser aussi précisément que possible cette période qui est celle du capital globalisé. A la suite de certaines conceptions caractéristiques de la Théorie critique francfortoise, Jameson utilise la notion de capitalisme tardif, mais en insistant ici davantage sur les mutations du procès de production et de la division du travail que sur celles de réification, étatisation et bureaucratisation telles que l’on peut les trouver chez Adorno et Horkheimer. Dans cette optique, les analyses développées par Ernest Mandel [14] dans son ouvrage Le troisième âge du capitalisme [15] (1972) deviennent tout à fait fondamentales. La caractérisation de la période tardive du capitalisme proposée par Mandel repose sur une théorie des "ondes longues", c’est à dire, pour l’exprimer rapidement, une théorie des phases expansives et récessives du capitalisme envisagées selon une perspective non mécaniste. Elle permet à Jameson d’aborder les profondes modifications du système-monde tout en ne perdant pas de vue sa nécessaire saisie comme processus totalisant [16]. Il lui faut pouvoir rendre compte de ce qui s’est joué de crucial dans les bouleversements à l’œuvre depuis la deuxième moitié des années 1970, de ce qui est au fondement de la compréhension de la logique culturelle évoquée ici – déclin de la production industrielle pour ce qui concerne l’occident, développement des activités de service, diffusion des « nouvelles technologies de l’information », importance accrue de la sphère financière, redistribution des rapports de force géopolitiques, dissolution du bloc soviétique, etc.
A partir de cet impératif d’historicisation dialectique, la typologie du postmodernisme se déploie selon plusieurs catégories. Nous ne rentrerons pas dans les détails des analyses jamesoniennes, érudites et impressionnantes par l’ampleur du spectre balayé, nous contentant plus modestement de repérer quelques traits distinctifs du postmoderne. Tout d’abord, Jameson insiste sur ce qu’il appelle "une nouvelle superficialité" (dephtlessness), qui n’est autre qu’une nouvelle culture du simulacre, du virtuel et de l’image (que l’on retrouve dans les arts plastiques, le cinéma, la vidéo, et jusque dans la théorie elle-même). Articulé à ce nouveau paradigme iconologique, la dissolution de toute visée solide de l’historicité au profit de la spatialisation comme nouveau mode de rapport au réel semble s’imposer. Soulignons aussi l’expérience subjective fragmentée et schizophrène qui semble en découler, au fondement de cette tonalité si particulière, et en rupture avec la conceptualité moderniste, qui est celle des intensités, des flux et autres systèmes réticulaires. Une horizontalité radicale, corollaire d’un phénomène accru de marchandisation, accompagne l’essor des nouvelles technologies, faits fondamentaux et caractéristiques des redéploiements socio-historiques que connaît le capitalisme dans sa phase la plus avancée. Tout ceci conduit Jamseson à saisir dialectiquement la figure du postmoderne envisagée comme logique culturelle, c’est à dire soumettre la totalité sociale à un impératif de périodisation issu en droite ligne de la conceptualité marxienne.

En guise de conclusion

La dimension ouvertement critique de cette interprétation du phénomène postmoderne réside dans la volonté qu’a Jameson de rapporter l’idée d’une logique culturelle à celle de totalité sociale. Contrer les ambitions micro-politiques d’un poststructuralisme qui ne viseraient finalement qu’à dissoudre les grands antagonismes de classes et les perspectives de ruptures globales dans une incernable politique des "multitudes" et autres "devenirs-révolutionnaires", semble être une des visées stratégiques de notre auteur. Bien évidemment, il ne s’agit pas pour lui de nier la réalité d’un tournant historique de grande ampleur, d’appeler à une hypothétique et illusoire restauration des avant-gardes esthético-révolutionnaires dans leur pureté originelle ; mais se donner les moyens de réactiver les grands principes d’une rationalité émancipatrice susceptible de se déployer à l’époque du capitalisme tardif : " La stratégie rhétorique des pages précédentes a impliqué une expérience, à savoir, la tentative de voir si, en systématisant une chose résolument non-systématique et en historicisant une chose résolument ahistorique, on ne pouvait pas la déborder et imposer une manière historique d’au moins y réfléchir. "Il faut appeler le système par son nom" : ce point culminant des années soixante trouve un renouveau inattendu dans le débat sur le postmodernisme. [17] "


par Vincent Chanson

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Pour citer cet article :

Notes

[1] Jean-François Lyotard, La condition postmoderne, Paris, Editions de Minuit, 1979.

[2] Walter Benjamin, "L’œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique", Œuvres III, trad. M. de Gandillac revue par R. Rochlitz , Paris, Gallimard, 2000.

[3] Plus précisément, Benjamin parle, à propos du fascisme, d’"esthétisation de la politique".

[4] Fredric Jameson, "Postmodernism or The Cultural Logic of Late Capitalism", London, New Left Review, 1984, I/ 146.

[5] Fredric Jameson, Postmodernism or The Cultural Logic of Late Capitalism, Durham, NC, Duke University Press, 1991.

[6] Fredric Jameson, Le Postmodernisme ou la logique culturelle du capitalisme tardif, trad. F. Nevoltry, Paris, ENSBA, 2007.

[7] Fredric Jameson, Marxism and Form : Twentieth-Century Dialectical Theories of Literature, Princeton, Princeton University Press, 1974.

[8] Fredric Jameson, The Prison-House of Language : A Critical Account of Structuralism and Russian Formalism, Princeton, Princeton University Press, 1974.

[9] Fredric Jameson, The Political Unconscious, Ithaca, NY, Cornell University Press, 1981.

[10] Kevin Lynch (1918-1984), urbaniste et architecte américain, est l’auteur de The image of the City (1960), réflexion novatrice autour de la ville et de ses modes représentationnels.

[11] Fredric Jameson, Le Postmodernisme ou la logique culturelle du capitalisme tardif, op. cit., p.104.

[12] Ibid., p.416.

[13] Ibid., p.15.

[14] Ernest Mandel (1923-1995), était économiste et militant trotskyste.

[15] Ernest Mandel, Le troisième âge du capitalisme, trad. Bernard Keiser, Paris, Les Editions de la Passion, 1997.

[16] Selon la typologie élaborée par Jameson, l’étape postmoderne correspondrait ainsi au stade multinational du capitalisme, tandis que le modernisme renverrait au stade monopoliste et impérialiste.

[17] Fredric Jameson, Le Postmodernisme ou la logique culturelle du capitalisme tardif, op. cit., p.574.

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