Dissimuler la pauvreté étrangère : entretien avec Olivier Legros

samedi 12 février 2011, par Charles Girard, Olivier Legros

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Olivier Legros est membre du réseau URBA-ROM, qui rassemble une centaine d’acteurs universitaires et associatifs travaillant sur les politiques en direction des groupes dits roms ou tsiganes. Il vient de publier, sur le site d’EspacesTemps.net, un article sur « Les pouvoirs publics et les grands “bidonvilles roms” au nord de Paris », et, sur le site de Métropolitiques.eu, un autre sur les « Les “villages roms” ou la réinvention des cités de transit ». Propos recueillis par Charles Girard, membre du comité de rédaction de Raison publique.

Raison publique : La politique de l’État français vis-à-vis des migrants roms a fait l’objet d’une mise en scène appuyée l’été dernier : discours présidentiels et gouvernementaux dénonçant les comportements de « certains » Roms, démantèlement de camps, reconduites à la frontière. Comment ces interventions s’inscrivent-elles dans le long cours de la politique française et européenne en direction des Roms ?

Olivier Legros : Les discours et mesures de cet été relèvent d’une stratégie de communication familière : asseoir la visibilité et l’autorité du chef du régime en place en désignant des boucs émissaires. Mais ils viennent également justifier un appareil répressif qui est en cours de fabrication depuis quelques temps et qui ne concerne pas seulement les Roms en situation précaire. Ces politiques répressives sont de deux ordres. Certaines encadrent la mobilité des nouveaux européens : il s’agit de limiter les possibilités de circulation offertes aux plus pauvres d’entre eux. C’est le sens de la création, avec le projet de loi Besson, de l’Interdiction de Retour sur le Territoire Français (IRTF) pour les migrants illégaux, ainsi que d’un nouveau motif d’expulsion pour abus de la liberté de séjour. Même s’ils sont les premiers concernés, les Roms ne sont donc pas les seuls à être visés par cet effort pour renforcer les instruments limitant la liberté de séjour et de circulation.

Une seconde série de mesures répressives vise l’habitat illicite. Le projet de la nouvelle Loi d’Orientation et de Programmation pour la Performance de la Sécurité Intérieure (LOPPSI 2) confère ainsi au préfet le pouvoir de décider seul de procéder à l’évacuation d’un terrain occupé illégalement, en l’absence du juge. Dans ce cas, ce sont les Roms qui sont visés en premier lieu, mais cela touche également tous les « occupants sans droit ni titre » : les squatteurs, les « marginaux volontaires », ou même les associations qui peuvent mener des actions ponctuelles d’occupation à des fins militantes (tels le DAL ou les Enfants de Don Quichotte). De telles mesures sont justifiées par l’invocation de la délinquance, de la situation économique des populations concernées, ou du caractère transgressif des actes qui leur sont attribués.

Mais elles participent aussi d’une forme de gouvernement par la peur, en cherchant à dissuader toute installation illicite, alors même qu’un Droit au logement opposable a été instauré par la loi en 2007. Elles s’inscrivent d’ailleurs dans un processus de pénalisation de l’habitat précaire engagé par les lois Sarkozy sur la sécurité de 2003 et 2007 : les procédures judiciaires décidant de l’évacuation des terrains squattés (sur les territoires communaux où des aires d’accueil pour les « gens du voyage » ont été aménagées) ont été remplacées par une procédure administrative, puis celle-ci a été étendue à l’ensemble des stationnements illicites. La dernière étape de ce processus est aujourd’hui l’application de cette procédure à l’ensemble des occupations qualifiées d’illicites. Cette évolution s’accompagne d’un renforcement des pouvoirs du préfet qui décide désormais seul des évacuations. Cela constitue une réduction importante des compétences du maire en matière de police et d’action en direction des personnes en situation précaire, mais les élus locaux, parfois heureux de se voir déchargés de leur responsabilité sur ce sujet épineux, n’ont guère protesté, à ma connaissance. Il y a pourtant une volonté claire de remise en ordre des affaires locales par l’État.

RP : Vous soulignez pourtant que les « problèmes » construits par les discours publics autour des migrants roms sont généralement des problèmes locaux : ils ne sont pas liés à une politique nationale de gestion de la précarité, mais aux politiques locales de gestion urbaine. Comment expliquer que les politiques « ordinaires » vis-à-vis des populations roms en situation précaire soient liées à des préoccupations spatiales plutôt que sociales ?

OL : On estime ainsi entre 10 000 et 15 000 le nombre de migrants roms venant de Roumanie, de Bulgarie ou d’ex-Yougoslavie, qui vivent en France dans des conditions précaires (les estimations concernent les personnes recensées lors des contrôles policiers et des évacuations de camps « illicites »). Leur situation est à la fois précaire sur le plan économique et irrégulière sur le plan administratif. Les mesures transitoires accompagnant l’élargissement de l’Union Européenne, qui autorisent les « anciens » pays membres à protéger leur marché de l’emploi tant que cela leur paraît nécessaire, ont permis à la France d’exiger que les migrants disposent d’une autorisation de travail afin d’honorer un contrat, or très peu d’employeurs sont prêts à se lancer dans une telle procédure. De nombreux migrants roms se trouvent ainsi de facto exclus du système. Ils doivent donc se débrouiller : ils survivent dans les marges des villes, où ils s’installent et finissent par acquérir une grande visibilité dans l’espace public.

En effet, du fait de leurs pratiques (mendicité, vente de petits journaux, etc.), et de leurs abris de fortune qui font tache dans le paysage urbain, les migrants roms attirent l’attention des riverains. Du coup, les pouvoirs publics mettent en place des politiques publiques, qui visent moins l’aide aux personnes que la gestion de l’espace urbain. En effet la disparition des bidonvilles représente un enjeu très important pour les pouvoirs municipaux. Dans la banlieue parisienne, par exemple, les bidonvilles sont des obstacles au développement urbain : ils gênent la reconquête des anciennes friches industrielles. Mais ils dérangent aussi parce qu’ils ne sont pas conformes à l’image de la « bonne » ville que les autorités locales tentent de promouvoir. Le bidonville salit l’image de la ville parce qu’aux yeux des riverains et des élus, il est synonyme d’une régression : il symbolise le retour à un état de misère que l’on croyait avoir éradiqué. En outre le bidonville révèle à tous l’inefficacité des pouvoirs publics : sur le plan de la police urbaine comme sur le plan de l’humanitaire, il exprime la non maitrise du territoire par les acteurs institutionnels. Pour ces différentes raisons, ce n’est pas la situation sociale ou économique des individus mais la visibilité du bidonville qui attire l’attention des pouvoirs publics.

Le choix des mots est d’ailleurs riche d’enseignements. Quand la région Île-de-France met en place une « aide à l’éradication des bidonvilles », en 2005, ou que les associations parlent des bidonvilles roms, l’accent est mis sur la politique d’hébergement et de relogement. Si c’est une ville « bidon », c’est tout de même de la ville ; les individus qui y vivent ont acquis une (petite) légitimité à être là. À l’inverse, quand les pouvoirs publics parlent de « campements illicites », ils insistent sur le caractère transgressif de l’habitat. Quand ils emploient, l’expression « campements sauvages », ils soulignent même le caractère asocial ou menaçant des occupants. Ce qui justifie bien sûr les mesures répressives.

RP : Vous montrez dans vos travaux qu’à la construction d’un « problème spatial » des bidonvilles roms, répond l’élaboration de politiques publiques qui sont elles aussi d’ordre essentiellement spatial. Quelles techniques de gestion de l’espace sont alors à l’œuvre ?

OL : Les politiques publiques visant les populations roms comportent deux volets : une politique d’évacuation des terrains et une politique d’hébergement et d’insertion. Cette dernière, toutefois, ne concerne qu’une petite partie des habitants des bidonvilles ou des campements. Elle permet de résoudre le problème de la place de ces personnes, qui sont assimilées à des intrus, dans la ville : le pouvoir va reprendre le contrôle du territoire le plus souvent en regroupant des familles sélectionnées préalablement sur des terrains aménagés à cet effet, comme les « villages d’insertion » dans la banlieue proche de Paris (Montreuil, Bagnolet, Aubervilliers, Saint-Denis, Saint-Ouen). Ces « villages » sont financés à la fois par l’État et par les collectivités locales. Ces dispositifs s’inscrivent tous dans une politique d’éradication des grands bidonvilles. Ils permettent aussi de dissimuler la « pauvreté étrangère ». La remarque vaut pour les « villages d’insertion » comme pour de nombreux autres dispositifs d’hébergement, construits pour les habitants des « bidonvilles » ou des « campements ».

La politique d’hébergement permet en outre de trier les populations. Les autorités sélectionnent ceux qui ont le profil adapté pour être hébergé (ceux qui sont jugés intégrables, désireux de s’intégrer, etc.) et évacuent tous les autres. Quand un bidonville de 600 ou 800 personnes est évacué, un projet d’hébergement est négocié pour 80 personnes. Les autres habitants se voient, quant à eux, proposer une aide au retour humanitaire (un mécanisme peu efficace, car les migrants qui en font l’objet reviennent le plus souvent). L’hébergement est ainsi l’occasion de trier ceux qu’on accepte d’intégrer et les autres, qui font l’objet des politiques de rejet.

Mais les dispositifs d’hébergement et d’insertion constituent aussi des instruments de pouvoir, car ils permettent de soumettre les migrants jugés intégrables à des règlementations contraignantes. Dans le cas des « villages d’insertion », par exemple, le gestionnaire du terrain réglemente l’attribution des hébergements, encadre le droit de visite (qui peut être fort limité : les visites sont alors interdites, sauf autorisation). Ils insistent sur le caractère transgressif de l’habitat.

RP : Ces mesures spatiales, aiguillées par la reconquête des friches urbaines et par des enjeux de communication politique ou de marketing urbain, ont pourtant un impact important sur la situation sociale et économique des migrants roms. Quels en sont les principaux effets ?

OL : Dans certains cas, les « villages d’insertion » peuvent débloquer des situations individuelles, mais ce n’est pas là l’essentiel. Le premier effet de cette politique d’évacuation et d’hébergement est la marginalisation du plus grand nombre des familles, qui, en étant exclues des dispositifs institutionnels, se voient soumises à des expulsions à répétition, désancrées des territoires locaux où des processus d’intégration avaient pourtant bien souvent pu être amorcés. De plus en plus marginalisés et vulnérables, les migrants roms exclus des dispositifs doivent recourir à des stratégies de survie illégales qui, en renforçant leur visibilité, achèvent d’en faire des boucs émissaires idéaux. En aggravant la précarisation, les politiques menées par les pouvoirs publics contribuent ainsi clairement à créer les comportements qu’ils dénoncent par ailleurs.

Entretien réalisé avec l’aide du programme de recherche RESPECT, financé par la Commission Européenne (7th Framework, GA n°244549). Les informations et opinions exprimées dans le cadre du programme RESPECT sont de la seule responsabilité de leurs auteurs. L’Union Européenne n’est pas responsable des usages qui peuvent en être fait.

par Charles Girard, Olivier Legros

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