L’Animal est l’avenir de l’homme

Une critique de Nicolas Delon

Thèmes : animaux

Date de parution : 19 janvier 2011

Editeur : Fayard
Année : 2010
ISBN-10 : 2213655855
ISBN-13 : 978-2213655857
Nb. de pages : 192 pages
Prix : 16 euros

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À propos de Dominique Lestel, L’Animal est l’avenir de l’homme, Paris, Fayard, 2010.

Le dernier livre de l’éthologue et philosophe Dominique Lestel, L’Animal est l’avenir de l’homme fait le point sur nos rapports biologiques, anthropologiques et sociaux aux animaux (même plus généralement aux non-humains) et entend renverser ce rapport (supposé méprisant et supérieur) au profit d’une « bioéthique de la réciprocité ». Ces efforts s’inscrivent dans le sillage de ses ouvrages précédents, mais l’auteur livre ici un petit essai plus personnel que de coutume. Toutefois, une faiblesse formelle d’ensemble et la posture adoptée par l’auteur tout au long du livre, posent deux problèmes, dont l’un ne sera pertinent que pour une partie des lecteurs. Le premier problème est que Dominique Lestel risque fort de ne pas convaincre, tout au plus de persuader, ceux qui ne sont pas déjà convaincus par la cause animale. Le second problème, qui est surtout réel d’un point de vue universitaire, est qu’il se prive d’une discussion scientifique sérieuse avec la communauté académique et renonce à offrir aux lecteurs à la recherche de sources solides des outils satisfaisants. Reste à savoir, bien sûr, pour mesurer la portée de mes reproches, quel public est précisément visé. L’ouvrage vaut, au moins par sa vigueur, la peine d’être lu. Les problèmes mentionnés sont néanmoins d’autant plus regrettables que l’intention de l’auteur, et ses thèses principales, sont originales, fort probablement justifiées, à tout le moins justifiables, et qu’on aurait beaucoup aimé les voir parées de plus beaux (j’entends plus rigoureux) habits.

Je présenterai le livre selon deux axes. J’examinerai tout d’abord la thèse centrale de l’ouvrage (1), l’idée selon laquelle l’animal (les animaux et pas seulement l’animalité) est constitutif de notre humanité (1.1), et ses conséquences, notamment morales (1.2). Je discuterai ensuite la méthodologie de l’auteur (2), ce qui me conduira à souligner un point fort (une certaine épistémologie de l’éthologie) (2.1) et un point faible (une rhétorique abusive fondée sur le renversement systématique de la charge de la preuve) (2.2).

L’animal, passé, présent et avenir des hommes

L’animal n’est ni une machine ni étranger à l’homme

Dominique Lestel avait déjà critiqué à plusieurs reprises, et de façon convaincante, la thèse dite de l’animal-machine, en montrant tout d’abord (ce qui est trop rarement fait) qu’il ne s’agit pas d’une thèse de Descartes, mais des cartésiens (Malebranche notamment), ainsi qu’en soulignant ses aspects pratiques et heuristiques. En effet, ce sont les cartésiens, et non Descartes (comme l’ont également souligné Catherine et Raphaël Larrère et, plus récemment, Francis Wolff [1]), qui prennent le modèle de l’animal-machine comme une thèse ontologique sur ce que sont les animaux. Or, remarque justement Dominique Lestel, une telle idée ne passe pas l’épreuve de l’histoire. Il apparaît en effet que les instruments conceptuels mis en œuvre pour affirmer que l’animal est une machine sont dépendants des machines connues à l’époque : ils disent plus sur les savoirs et techniques de l’époque que sur les animaux. Ainsi, si les modèles mécanistes qui nous servent à penser l’animal sont historiquement situés, leur validité doit être limitée à leur fonction heuristique permettant depenser l’animal comme une machine. Or l’intérêt principal et pragmatique d’un tel modèle, s’il est accepté comme vrai, est de pouvoir traiter les animaux comme des machines (ou des choses) puisque les bêtes ne souffrent pas plus qu’une machine.

Seulement, qu’elle soit de Descartes ou non, la thèse est bien présente dans les esprits lorsqu’il s’agit de penser l’animal (et la pensée animale). C’est à un tel modèle, constitué en paradigme général d’intelligibilité de l’animal par rapport à l’homme, que Dominique Lestel s’attaque. Plutôt que de s’attarder sur les multiples capacités des animaux qui suggèrent qu’ils sont bien plus que des machines, il développe une théorie de l’animal comme « partenaire privilégié ». Mais il s’attache aussi à répondre aux objections diverses qui sont déployées pour ridiculiser ou tenter de contrer les défenseurs des animaux, ou même ceux qui oseraient nier que les animaux sont autre chose que des machines (fussent-elle extrêmement complexes). Sur ces deux fronts (ce qu’est l’animal et ce qu’impliquerait défendre les animaux), l’auteur s’attarde trop peu, ce que les objections ridicules justifient, mais pas l’implication, rejetée, du végétarisme (j’y reviens plus loin). Pour ceux qui connaissaient déjà ses ouvrages précédents (notamment le petit mais précieux L’Animalité [2] et Les Amis de mes amis), peu de nouvelles données sont apportées, et surtout peu de données empiriques soigneusement référencées. Pour ceux qui se placent parmi les défenseurs des animaux, même si les contre-arguments de Dominique Lestel sont amusants et parfois pertinents, et entament une louable déconstruction de la rhétorique douteuse des adversaires de la cause animale, ils ne suffiront pas à un bon défenseur à convaincre ses adversaires du sérieux de sa cause.

Néanmoins, il était important de rappeler que « les gens sérieux » peuvent s’intéresser aux animaux (p. 14-15) ; que « ceux qui aiment les animaux » ne sont pas nécessairement misanthropes (p. 15-17) ; qu’il est aussi urgent de mieux traiter les animaux que de « sauver les enfants qui souffrent » (p. 17-18) ; que « l’intérêt pour les animaux de compagnie n’est pas une pathologie mentale » (p. 19-21) ou encore qu’aimer les animaux n’implique pas le végétarisme (p. 18). Quoiqu’il soit parfaitement juste, ce dernier point est fort maladroitement défendu. Aucun argument en sa faveur n’est apporté, mais seulement l’affirmation que le végétarisme ne serait pas une position morale mais esthétique. Être un homme, donc un animal, pour Dominique Lestel, implique de se rappeler qu’on en est un, notamment en mangeant de la viande. Manger les animaux, ce serait une façon de les aimer…

Quant à l’idée que l’animal est un partenaire privilégié, c’est une thèse que l’auteur soutient depuis longtemps. Compagnon, ami ou aliment pour la pensée, l’animal, sous ses multiples formes, a non seulement toujours fait partie des communautés humaines, il est, principalement hors Occident, un être avec lequel l’homme partage des propriétés fondamentales, aussi bien physiques que spirituelles et entretient des relations affectives et symboliques. Fidèle à l’idée de « communautés hybride », Dominique Lestel tente de montrer, quelques arguments évolutifs, écologiques et anthropologiques succincts à l’appui, que l’animal n’est pas seulement un passé lointain et dépassé de l’homme, mais qu’au contraire l’oubli, le déni et la haine de l’animal ont éloigné l’homme de sa propre nature. Se rendre plus humain, pour l’auteur, supposerait alors de redevenir animal et de se rapprocher de l’animal.

De la dette à la réciprocité

L’existence empirique de communautés hybrides depuis les débuts de l’humanité, et donc le fait que les hommes ont évolué (y compris en tant qu’êtres pensants) aux côtés des animaux, encouragent l’auteur à parler d’une « dette infinie » des hommes à l’égard des animaux (chapitre 3). Ce que nous sommes est et restera redevable de contacts ancestraux et prolongés aux animaux, qu’ils soient sauvages, d’élevage ou de compagnie, voire de fiction. Dans la mesure où notre humanité même en dépend, cette dette ne pourrait être qu’infinie. L’un des moyens de commencer à repayer cette dette infinie, c’est, selon l’auteur, de développer une « bioéthique de la réciprocité » (chapitre 4). Donner à l’animal autant qu’il nous donne et nous a donné, c’est ce que requiert une telle éthique. Loin de l’idée encore généralement admise selon laquelle nous ne devons rien aux animaux, l’auteur entend bien établir que nous leur devons en réalité beaucoup trop. Et cette bioéthique comprend deux volets, l’un prescriptif, déterminant ce qu’il faut donner en échange de ce que l’animal a consenti (ou non, a fortiori) à nous donner, l’autre proscriptif, interdisant de prendre ce que l’animal n’a pas voulu nous donner. Elle donne lieu notamment à une critique soutenue et intéressante (quoique peu originale), à la fois méthodologique et morale, de l’expérimentation animale, y compris à des fins scientifiques et médicales. Sur le plan de la méthode, l’expérimentation animale exige de l’animal ce qu’il ne ferai jamais dans son milieu naturel et, précisément, l’étudie dans des conditions pathologiques de stress et d’incompréhension de ce qui est attendu de lui ; sur le plan pratique, elle n’est pas aussi efficace qu’on le prétend (ses résultats n’empêchent pas des milliers de patients de mourir sous l’effet de médicaments supposés inoffensifs parce que testés sur les animaux) ; elle est en outre souvent superflue, tant ses conclusions auraient pu être inférées ou présumées de bon sens sans y avoir recours (exemple des expériences de Harlow sur les relations entre les bébés singes et leur mère) ; enfin, elle est moralement répréhensible en postulant que tout bénéfice (supposé et, en fait, très incertain et lié à des intérêts économiques) de l’expérimentation compense les torts causés aux sujets. Ces arguments (et les données citées) sont convaincants et sont parfois écartés par principe des comparaisons entre intérêts humains et animaux.

La réciprocité évoquée s’inscrit dans une conception nouvelle de l’animal comme « interpréteur de sens » (p. 137-138), l’auteur s’appuyant ici aussi notamment sur les travaux originaux de Jacob von Uexküll, Marc Bekoff ou Vinciane Despret. Contre aussi bien « l’automate behavioriste » que « l’automate cognitiviste », Lestel entend, avec ces auteurs, suggérer une approche plutôt généreuse que parcimonieuse de l’animal. Plutôt que de refuser à l’animal ce qu’il est coûteux, principalement pour la spécificité humaine, de lui accorder (intelligence, émotions, sentiments, culture, technique…), Bekoff ou Despret par exemple soutiennent que c’est au contraire en postulant des capacités beaucoup plus riches de l’animal qu’on peut obtenir des résultats plus intéressants (dans l’expérimentation notamment) et mieux comprendre ses points communs et ses différences avec nous. Or ce postulat s’accompagne d’emblée d’une posture qu’il est en réalité impossible d’abandonner (raison pour laquelle la générosité est de mise), celle d’un attachement et d’un rapport aux animaux pensés et manipulés. Le scientifique (dans ses modèles comme dans ses expériences) interagit toujours avec l’animal. Se lier avec l’animal étudié, « s’éléphanter » (comme Joyce Poole et Cynthia Moss — p. 159-161) ou « se babouiniser » (comme Shirley Strum — p. 162-163) permettent un accès à l’animal beaucoup plus riche (et donc peut-être plus fiable et intéressant) à l’animal lui-même, et non plus seulement aux modèles élaborés indépendamment de tout contact à l’animal. Plutôt que d’un anthropomorphisme à sens unique, il s’agirait pour l’éthologue de favoriser, si j’ose dire, un polymorphisme permettant de décrire, non plus seulement l’animal tel qu’il apparaît à l’observateur détaché, mais l’expérience que l’animal lui-même fait du même monde que nous, avec des facultés différentes (d’où peut-être l’absurdité d’une comparaison homme/animal en termes de capacités de calcul, d’apprentissage de langages symboliques ou de capacités conceptuelles abstraites).

Cette approche est certainement intéressante et permet de résoudre de nombreuses apories, notamment les risques d’auto-réfutation du « positivisme » et les résultats faussés et biaisés que fournissent les expérimentations mal pensées. Elle a en outre l’avantage de prendre au sérieux notre proximité (phylogénétique, affective et intellectuelle) aux animaux. Il demeure en revanche délicat de voir en quoi cette éthique est compatible avec une affirmation jamais remise en cause par l’auteur de l’idée d’humanité sans qu’on sache précisément ce qui est entendu par ce concept. On se demande en outre si la tendance spirituelle des conceptions alternatives qui sont suggérées (pensées écologiste, bouddhiste, chamanique, etc.) ne risque pas de miner l’épistémologie avouée de l’auteur et ne substitue pas aux preuves empiriques, là où celles-ci sont difficiles à établir. En d’autres termes, Dominique Lestel répond souvent aux objections selon lesquelles ce qu’il affirme des animaux n’est pas fondé par deux types stratégies, soit un renversement de la charge de la preuve, soit l’invocation d’autres façons de penser, mais à seul titre d’exemple, comme si cela suffisait à prouver quoi que ce soit. Cela me conduit à évoquer la méthodologie de l’auteur.

Questions de méthode

Épistémologie de l’éthologie

Dans un « entracte épistémologique » (entre les chapitres 2 et 3), Dominique Lestel avance plusieurs thèses méthodologiques importantes. Elles concernent les outils qu’il est légitime, contre les conventions académiques reçues selon lui, de mobiliser pour décrire le comportement animal. Lestel défend, contre le « positivisme », la légitimité de l’anthropomorphisme (i) et des anecdotes (ii) [3], la pertinence d’un décentrement des points de vue (iii) et du recours aux intuitions (iv).

(i) L’attribution d’émotions et de sentiments aux animaux est victime de l’accusation d’anthropomorphisme. Or, comme nous partageons une histoire phylogénétique avec les autres animaux, il n’y a rien qui s’oppose en principe à ce que nous partagions ces capacités avec eux, sauf à adopter une posture dogmatique qualifiée par le primatologue Frans de Waal d’« anthropodéni » (anthropodenial), à savoir l’attitude refusant d’admettre la continuité homme/animaux pour soutenir l’anti-anthropomorphisme. Elle consiste notamment à refuser de nous considérer comme faisant partie des singes anthropoïdes, et ceux-ci comme nos cousins.

(ii) L’éthologue, dit-on, devrait décrire le comportement animal en se fondant sur des régularités et en repérant les déterminismes génétiques et écologiques de ces régularités. Quoique l’animal puisse avoir un nom (et plus un numéro), il est souvent considéré comme anonyme et représentant de régularités sous-jacentes. Or, les anecdotes nous apprennent beaucoup sur les individualités, notamment sur le fait que les membres d’une même espèce, et d’un même groupe, ont des personnalités fort distinctes. La description de rapports sociaux notamment suppose de pouvoir raconter des histoires individuelles (comme Frans de Waal ou Jane Goodall le font par exemple).

(iii) Comme je l’ai indiqué, Lestel convoque d’autres cultures (par exemple les Chewong de Malaisie) pour remettre en cause le partage « scientiste » en humains et non-humains et l’idée d’un observateur détaché, objectif et contre-intuitif. La multiplication des points de vue permet de faire apparaître des rapports différents aux animaux, qui interdiraient de postuler une telle posture.

(iv) L’observateur objectif et scientifique serait censé n’accepter que ce qu’il peut prouver et ne jamais se fonder sur ses intuitions. L’auteur entend relever le défi délicat de renverser ce postulat méthodologique au profit d’une « position heuristique forte » consistant à attribuer à l’animal ce qu’il semble avoir, affirmant qu’il peut éventuellement l’avoir.

Les trois premiers points, en particulier (i) et (ii), sont convaincants. La critique a priori de l’anthropomorphisme ignore en effet un fait crucial de l’évolution (renonçant ainsi aux idées de Darwin lui-même concernant les émotions). Loin d’être toujours une illusion, l’anthropomorphisme peut parfois être une voie d’accès privilégiée à des espèces en réalité plus proches que ce qu’on pensait. Quant aux anecdotes et au récit, ils sont les ressorts centraux d’une description complète de la vie d’un animal, pour peu qu’on admette qu’il a une expérience qualitative et propre du monde et que des relations, fussent-elles structurées par des régularités empiriques (tout autant que chez nous à vrai dire), supposent des individualités irréductibles. Le dernier point (iv) est le pivot de l’argumentation de Dominique Lestel. Souvent (trop souvent), il oppose aux objections qu’il présente (trop souvent anonymes elles aussi, au point qu’on se demande parfois qui les formule) une réponse de la forme suivante : « Vous niez que tels animaux ont la capacité de faire x, mais prouvez-moi d’abord qu’ils ne le peuvent pas ! » Ainsi, la charge de la preuve pèse sur l’éthologue ou le philosophe ou le psychologue, qui doit désormais prouver que l’animal, disons, ne peut calculer ou formuler des propositions syntaxiques ou inventer des techniques ou ressentir de la compassion. C’est certes aussi à celui qui l’affirme (fût-ce à partir d’une intuition en attente de confirmation) de prouver qu’il le peut, mais rien n’autorise à le nier en principe tant qu’il n’a pas été démontré que c’était impossible.

Cette stratégie agace à force d’être répétée. Mais surtout, elle exige presque l’impossible. Il est en effet beaucoup plus difficile de montrer, non que quelque chose est faux, c’est-à-dire de réfuter une hypothèse, mais que quelque chose n’existe pas. Faute d’observation (autre qu’intuitive) de ce qui est postulé, on peut comprendre que le scientifique qui fait les frais de la critique de Dominique Lestel s’abstienne de souscrire à ces intuitions. Bien sûr, ce n’est pas la même chose de refuser une éventualité par principe (c’est une position dogmatique) et de s’abstenir d’affirmer ce qui n’a pas encore été prouvé. La réplique de Lestel ne vaut donc que contre les dogmatiques, pas contre le naturaliste qui serait réticent à admettre une hypothèse qui peut s’expliquer sans recours aux explications coûteuses de l’anthropomorphe. Or c’est une chose de suggérer que les réductionnismes divers manquent certains aspects du réel qui, fussent-ils indémontrables, ont une rôle explicatif précieux, c’en est une autre de formuler toutes les intuitions possibles et de ridiculiser celui qui serait plus prudent. Si l’on peut répondre à certains naturalistes, objectant aux interprétations généreuses qu’en réalité tel ou tel comportement n’est qu’un avantage non conscient sélectionné par l’évolution, que tel pourrait aussi bien être le cas pour nous ou que, a contrario, il serait très étonnant que nous soyons les seuls à être dotés de telle ou telle capacité, est-il pour autant justifié de supposer a priori tout ce qui n’a pas encore été démontré impossible ou réfuté ? Non, néanmoins accordons à l’auteur que la position qu’on dira du bénéfice du doute est, au moins moralement, préférable à la parcimonie radicale. Dans le doute, il est en effet plus prudent d’attribuer des états conscients et émotionnels à un être qui n’en a pas que d’en priver un qui en a sous prétexte que rien ne l’a prouvé (il vaut mieux sauver plus, quitte à se tromper, que sauver moins et se tromper). Mais le gain (même provisoire) n’est pas seulement moral car une telle prudence pourrait bien également servir d’hypothèse de travail fructueuse. En cela, Dominique Lestel a raison, bien qu’il ait tort de critiquer la position inverse (parcimonieuse) comme théoriquement injustifiée.

L’isolement académique comme stratégie argumentative

La deuxième stratégie qui risque d’agacer le lecteur est la posture d’isolement que cultive l’auteur. À force de tentatives de se distinguer du reste de la communauté scientifique (éthologie cognitive, psychologie expérimentale, philosophes de l’esprit et autres cognitivistes), Dominique Lestel donne l’impression un peu lassante de dissidence, rejetant en bloc une grande partie de cette communauté comme si, précisément en bloc et par principe, elle refusait de faire une place à l’animal dans toute sa richesse et sa complexité.

Deux points viennent affaiblir cette position (qui pourrait être légitime si, de fait, toute la communauté était dogmatiquement fermée). D’une part le fait que le livre soit un peu chiche en notes et références (pas de bibliographie par exemple et beaucoup de renvois allusifs à des noms d’auteurs) et n’identifie pas ses cibles assez précisément (faute de quoi il devient impossible d’argumenter avec elles sincèrement). Mais ce point s’explique probablement par la destination de l’ouvrage (le peu ou prou grand public). D’autre part le fait que l’auteur néglige le foisonnement actuel de toute une littérature animalière, diverse et variée, destinée tantôt au grand public tantôt au milieu universitaire. Loin d’être ignoré par les penseurs actuels (au sens large), l’animal est au contraire devenu un objet à la mode et il devient de moins en moins fréquent de trouver des auteurs n’acceptant pas un bon nombre des positions de Dominique Lestel. Il y a évidemment d’énormes progrès à faire, de nombreuses réticences à combattre (de façon sérieuse) et on ne peut que se réjouir de ce foisonnement. Force était au moins d’admettre que le livre proposé n’était pas si inédit qu’il le prétend (et après tout, tant mieux). Il aurait ainsi pu être intéressant de se positionner par rapport aux collègues défenseurs des animaux, pour porter le débat au sein même de ce camp. Enfin, à force d’ironie et de formulations fleuries (et de points d’exclamation), on a l’impression que l’auteur finit par employer les mêmes méthodes dont il fait le reproche dès le début à ses adversaires, à savoir les ridiculiser (comme eux-mêmes ridiculisent les défenseurs des animaux).

Une bonne cause mal défendue est certes préférable à une mauvaise cause bien défendue. Il est néanmoins dommage de voir des idées séduisantes mal habillées. L’Animal est l’avenir de l’homme rassemble un certain nombre de ces idées mais peine à les soutenir de façon rigoureusement argumentée. Rappelons toutefois que l’objet de ce livre est éminemment intéressant et que la plupart des idées qui y sont défendues mérite d’être explorée. C’est précisément pour ces raisons, malgré un accord de fond, que j’ai souligné, avec un peu de sévérité, les faiblesses formelles de l’ouvrage qui me paraissent préjudiciables à ses fins, quant à elles louables. J’en conseillerais néanmoins la lecture, pour plusieurs raisons. Il se lit tout d’abord très vite. Il procurera aux lecteurs, même les plus avertis, de précieuses indications et stimulera la réflexion et l’imagination, même aux moments d’agacements. Enfin, il a le grand mérite de contribuer à la vulgarisation d’une cause, d’un combat ou d’un enquête, qu’on l’appelle comme on voudra, qui consiste à faire droit et donner voix aux partenaires que l’on rechigne malgré tout encore parfois à prendre au sérieux dans la pensée. Peut-être se reportera-t-on avec plus de profit aux ouvrages précédents [4], pour réserver cette dernière parution aux curieux, aux novices ou simplement aux amis des animaux.

Une critique de Nicolas Delon

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Pour citer cet article :

Notes

[1] Catherine & Raphaël Larrère, « Actualités de l’animal-machine », Les Temps modernes, 2005-2006, no 630-631, p. 143-163 ; « L’animal, machine à produire : la rupture du contrat domestique », dans Florence Burgat & Robert Dantzer (dir.), Les Animaux d’élevage ont-ils droit au bien-être ?, Paris, Éditions de l’INRA, 2001, p. 9-24 ; Catherine Larrère, « Des animaux-machines aux machines-animales », Qui sont les animaux ?, Paris, Gallimard, 2010, p. 88-109 ; Francis Wolff, Notre Humanité. D’Aristote aux neurosciences, Paris, Fayard, 2010.

[2] Dominique Lestel, L’animalité (1993), Paris, L’Herne, 2007 ; Les Amis de mes amis, Paris, Seuil, 2007.

[3] (i) et (ii) sont des points défendus par Bekoff que Lestel suit ici.

[4] Notamment L’Animal singulier, Paris, Seuil, 2004 ; Les Amis de mes amis, Paris, Seuil, 2007 et Les Origines animales de la culture (2001), Paris, Flammarion « Champs », 2009.

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