La démocratie est-elle nécessairement chrétienne ?

lundi 17 janvier 2011, par Laurence Kaufmann, Philippe Gonzalez

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La Suisse est marquée par les succès récents des campagnes politiques d’extrême-droite, que ce soit l’initiative contre la construction des minarets qui a été acceptée en novembre 2009 ou l’initiative sur le renvoi des criminels étrangers qui a été acceptée en novembre 2010. Ces campagnes politiques invoquent très souvent les valeurs chrétiennes comme étant essentielles à l’identité nationale suisse et, surtout, comme étant essentielles à la démocratie. Il est temps de revenir sur ces présupposés, aussi erronés historiquement que dangereux politiquement.

Quand la démocratie se fait religieuse….

S’adressant aux Jeunesses conservatrices, la chancellière allemande Angela Merkel déclarait récemment l’échec de « l’approche multikulti » dans la gestion du dossier complexe de l’immigration. Pour pallier aux carences du multiculturalisme, la chancelière suggérait de reconnaître que les « valeurs chrétiennes » constituent le socle commun de l’unité nationale allemande : « Nous sommes liés aux valeurs chrétiennes. Ceux qui ne les acceptent pas n’ont pas leur place ici ». En instaurant une différence essentielle entre le « nous » du peuple allemand et le « eux » des immigrés, le qualificatif « chrétien » ne laisse planer aucun doute sur l’identité de ces étrangers rétifs à se fondre dans la société allemande : ce sont les « musulmans », quand bien même les personnes désignées par cette catégorie ne feraient pas de celle-ci la composante fondamentale de leur identité et lui en préféreraient une autre (Turc, Allemand, homosexuel, ouvrier, cadre, entrepreneur, etc.). Bien entendu, comme l’ont fait remarquer nombre d’éditorialistes, le rappel stratégique des « valeurs chrétiennes » permet à Angela Merkel de se rapprocher de l’aile conservatrice de son parti et de toucher un électorat qui se sent menacé par l’immigration. Dans la presse tant allemande qu’étrangère, les commentateurs ne se sont pas privés de taxer les déclarations de la chancelière de « populistes ». Ses propos reconduisent, en effet, la plupart des associations stéréotypées entre « étranger » et « musulman », la figure de l’étranger devenant le double négatif du positif qu’est le « national » – un national qui serait fondamentalement « chrétien ».

Une telle polarisation se retrouve dans l’entretien que le président du Parti Démocrate Chrétien (PDC) suisse accordait à la Télévision Suisse Romande au soir du 18 octobre, dans la foulée des déclarations d’Angela Merkel. Au présentateur du Téléjournal de 19h30 qui s’enquérait des raisons du retour des « valeurs chrétiennes » dans le discours de la droite classique, un discours que cette droite aurait momentanément délaissé au profit de l’Union Démocratique du Centre (UDC), c’est-à-dire du parti le plus à droite de l’échiquier politique suisse, Christian Darbellay commençait prudemment par évoquer la liberté de « conviction » que garantit la Constitution suisse tout en rappelant, sur le plan personnel, les « convictions chrétiennes » qu’il partage avec « beaucoup de concitoyens de ce pays ». Le respect vis-à-vis des convictions autres, bien qu’il soit de mise, reste toutefois limité. Ainsi, le démocrate chrétien de poursuivre : mais pour les personnes « qui n’ont pas de convictions religieuses ou qui ont d’autres convictions », « les valeurs chrétiennes sont des valeurs historiques […] des valeurs qui existent encore aujourd’hui, qui sont aux fondements de la démocratie, qui sont le fondement de l’État de droit. Et je pense que ces valeurs, on doit de temps en temps aussi les réaffirmer. C’est ce que fait Madame Merkel. Et pour ça, j’ai beaucoup de respect pour elle ». Tout en distinguant à bon escient les « convictions », qui relèvent de la liberté individuelle de conscience et de croyance, et les « valeurs », qui relèvent des mœurs et des pratiques, par définition collectives, d’une communauté, Christian Darbellay tend à assimiler « valeurs chrétiennes » et « normes démocratiques ». Or, une telle assimilation n’est pas seulement problématique du point de vue de l’histoire de nos démocraties et des normes qui les régissent ; en suggérant l’existence d’un lien nécessaire entre christianisme et démocratie, elle s’avère également dangereuse du point de vue politique.

Histoire d’une dissociation

Du point de vue historique, en Occident, c’est la dissociation entre le pouvoir temporel et le pouvoir spirituel, l’administration de la chose publique et les convictions privées, qui a permis à l’État moderne de protéger les individus des atrocités des guerres de religion déclenchées par les Réformes du 16e siècle. L’unité de la communauté politique ne pouvant plus être garantie par l’unicité du culte et de la religion, l’État a dû s’affranchir de ses justifications confessionnelles. C’est en se posant au-delà des clivages entre factions qu’il devenait à même d’assurer un arbitrage équitable et de se montrer hospitalier aux différentes communautés, y compris religieuses, composant la société. Ainsi, depuis le Kulturkampf (1871-1874), l’État suisse se veut neutre sur le plan fédéral, déléguant la gestion de la question religieuse aux Cantons. Certes, ce processus de sécularisation étatique a pris des formes historiques et nationales variées, de la rupture ostensible au maintien de certaines attaches religieuses. Il n’en reste pas moins que le mouvement de sécularisation a bel et bien érodé les justifications religieuses ou traditionnelles du pouvoir. À l’encontre de la puissance « hétéronome » des instances transcendantes (Dieu, les ancêtres, la tradition), un tel mouvement a favorisé l’émergence progressive des revendications d’« autonomie » et d’auto-détermination de la collectivité par elle-même qui caractérisent la démocratie politique. Cette autonomisation progressive de la société n’est pas seulement un fait historique ; c’est également l’idéal normatif, le projet, mobilisateur parce qu’inachevé, de la démocratie. En effet, le geste démocratique par excellence consiste à appréhender les institutions, les mœurs et les lois comme des constructions artificielles soumises à la délibération “des hommes-désormais-entre-eux”. La démocratie crédite les êtres humains, libres et égaux entre eux, de la capacité de créer les règles qui régissent leur coexistence – des règles dont ils sont à la fois les auteurs et les destinataires. La démocratie possède donc une dimension fondamentalement contrefactuelle et prospective : elle est fondée sur l’articulation potentiellement problématique, voire sur le décrochage entre les valeurs héritées et les orientations futures de la vie en commun. Cela ne veut pas dire, bien entendu, que le christianisme ou les valeurs chrétiennes n’aient pas joué un rôle important, dans l’histoire de l’Occident comme dans l’histoire suisse. Il existe bel et bien un lien entre la matrice culturelle que constitua le christianisme en Occident et l’avènement de la démocratie moderne. Un tel lien explique les différentes déclinaisons et ambiguïtés d’un processus de sécularisation qui s’accommode aussi bien de l’invocation à Dieu, que ce soit en préambule à la Constitution suisse ou lors des cérémonies d’investiture des présidents américains, que de la laïcité radicale de la République française. Mais même si certaines institutions civiles ont préservé l’empreinte des instances religieuses qui ont contribué à les fonder, elles se sont entre-temps largement autonomisées de leurs justifications sacrées. De plus, prétendre que les origines chrétiennes d’une institution lui confèrent définitivement des attributs « chrétiens » serait aussi erroné que de considérer le théâtre de Broadway comme un festival religieux sous prétexte que cet art a pour origine les cultes de la Grèce antique. Ou encore de considérer la Croix Rouge comme une organisation religieuse en raison des convictions évangéliques de son fondateur Henri Dunant ; car si des motifs religieux ont pu présider à la fondation de cette organisation, ils ne régulent plus son fonctionnement actuel. Bref, rien ne soutient le lien de nécessité mutuelle que certains discours politiques opportunistes établissent entre christianisme et démocratie, d’autant plus que, tout au long de son histoire, le christianisme s’est accommodé de régimes politiques qui ne furent pas toujours démocratiques (Empire romain, monarchie absolue, national-socialisme), allant parfois jusqu’à leur fournir une légitimité religieuse.

Un amalgame sans fondement

En Suisse, l’amalgame entre christianisme et démocratie est également injustifié du point de vue démographique. Comme le montrent les études récentes réalisées par l’Office fédéral de la statistique et l’Observatoire des religions en Suisse (UNIL), l’adhésion effective que rencontre le christianisme au sein de la population est loin d’être une évidence. Au cours des trente dernières années, non seulement le nombre des « chrétiens » a baissé de façon significative (passant notamment de 89.2% à 79.2% entre 1990 et 2000), mais le pourcentage de personnes se déclarant « sans appartenance religieuse » ou ne faisant mention d’aucune appartenance a augmenté au point d’être équivalent à celui des individus déclarant une pratique religieuse régulière (soit environ 15% de la population). Le paysage religieux helvétique est ainsi passé du biconfessionnalisme à un pluralisme religieux marqué, les « sans appartenance religieuse » représentant la seconde option « religieuse » en Suisse alors que l’islam serait la troisième (avec 4.3%).

Dans une société aussi plurielle, il est clair que le christianisme ne peut guère s’arroger, sous le terme englobant de « valeurs chrétiennes », le monopole des normes démocratiques et des droits de l’homme. Car si le christianisme est à même de soutenir les institutions démocratiques de manière tout à fait convaincante, il n’est certainement pas le seul à pouvoir le faire. Ce qui importe, en effet, est que les normes démocratiques soient respectées, les sources d’un tel respect pouvant être chrétiennes aussi bien que laïques ou musulmanes. Autrement dit, les droits de l’homme ou la démocratie peuvent être fondés sur différents types de justifications et de pratiques à condition que ces justifications et ces pratiques soient compatibles avec les principes et les procédures démocratiques (tolérance mutuelle, pluralisme des valeurs, respect de la dignité et de l’intégrité des personnes, etc.).

D’ailleurs, il n’est pas inutile de préciser que les acteurs qui font du partage des « valeurs chrétiennes » le critère et la condition de l’appartenance au collectif national, suggérant – parfois explicitement – l’exclusion de celles et ceux qui partageraient d’autres valeurs, ne sont aucunement les représentants autorisés des institutions religieuses. On se souviendra que les instances directrices suisses des différentes confessions chrétiennes (Conférence des évêques suisses, Fédération des Églises protestantes de Suisse, Réseau évangélique) se sont exprimées en défaveur de l’initiative contre les minarets qui a été acceptée par les Suisses fin novembre 2009. Ainsi, l’invocation politicienne des « valeurs chrétiennes » court-circuite les porte-parole autorisés des institutions religieuses et les dépossède de la capacité à dire ce qu’est la religion et à la distinguer de ses utilisations politiciennes. Et l’appel polémique aux valeurs religieuses, quand il vise à polariser le débat public, ne peut que faciliter, entre autres, la mise en œuvre de politiques restrictives en matière d’accueil des étrangers.

Cela étant, la référence aux valeurs religieuses ou l’invocation des identités confessionnelles, sexuelles, familiales, sociales ou culturelles est parfaitement légitime dans un espace public démocratique. Il est même impossible, à moins de mettre la démocratie elle-même en péril, de ne pas composer avec la pluralité des valeurs et des identités. C’est pourquoi, comme l’ont montré les récents débats sur la parité en hommes et femmes en politique ou sur la question du voile, la laïcité militante du républicanisme « à la française » est vouée à l’échec ; en misant sur la figure abstraite d’un pur individu-citoyen qui sacrifierait ses affiliations identitaires aux exigences impersonnelles de la délibération publique, elle faillit au principe de réalité le plus élémentaire : la réalité des groupes d’appartenance et des communautés de vie dans lesquels les individus sont nécessairement insérés. Un État démocratique doit pouvoir reconnaître le « droit à la différence » des individus singuliers comme des groupes qui le composent : c’est grâce à la lutte pour la visibilité et la reconnaissance publiques de leurs particularités que certains collectifs (femmes, homosexuels, etc.) ont pu améliorer leurs conditions de vie et réformer le droit.

Mais si les valeurs religieuses et les revendications identitaires doivent pouvoir apparaître dans un espace public démocratique, elles ne peuvent le faire que sous certaines conditions. En effet, pour apparaître dans ce lieu de la citoyenneté, qui se définit fondamentalement comme un espace égalitaire d’action et de délibération, comme un site de confrontation entre des opinions et des points de vue hétérogènes, les valeurs religieuses et les revendications identitaires doivent changer de statut : il leur faut se transformer en des opinions qui se savent relatives à un point de vue. C’est une fois qu’elle a reconnu son propre point de vue comme étant un point de vue parmi d’autres que l’opinion authentiquement politique peut effectuer la montée en généralité qui lui permettra d’entrer dans le jeu pluraliste et pluriel de la discussion sur ce que chacun estime souhaitable ou, au contraire, indésirable. Tout en maintenant leurs exigences quant à la reconnaissance et à la dignité des êtres individuels et collectifs, les différentes conceptions de l’existence et les particularités confessionnelles doivent ainsi passer l’épreuve de distanciation qu’implique le « commun » politique – un commun qui repose sur des fins et des valeurs partageables, mais encore discutables. C’est à ce prix que la portée potentiellement disjonctive, ségrégative et exclusive de l’invocation des convictions et des identités dans l’espace public peut être désamorcée. Seul le mode exploratoire du dialogue et de l’enquête permet en effet de préserver le projet démocratique moderne de l’auto-institution de la société par elle-même, un projet qui mise sur la capacité d’une collectivité à explorer de nouvelles possibilités d’action, à composer avec les différences et les différents, à œuvrer à de nouvelles mises en commun et à s’imaginer autre qu’elle n’est.

Les porteurs de vérité

Lorsqu’une telle transformation des convictions identitaires et religieuses en opinions n’a pas lieu, c’est le principe même de la politique démocratique qui est menacé. Quand les valeurs se conjuguent avec l’identité, en effet, elles tendent à s’octroyer une infaillibilité de principe, à se considérer comme des vérités indiscutables – des vérités potentiellement tyranniques et manichéennes puisqu’elles s’érigent sous la forme d’idées a priori et, surtout, valables pour tous. Une telle imposition soustrait à la discussion, et donc à « l’opinable », ce qui lui revient de droit : les normes de la vie en commun. Loin de déployer un espace d’argumentation et de négociation, le registre des valeurs et des identités déploie un Nous exclusif, religieux et/ou culturel, que l’on retrouve sans trop de surprises dans le slogan de campagne, « Les Suisses votent UDC ! », que l’UDC prévoit pour les élections de 2011. Ainsi, pour son président Toni Brunner, qui présentait le 25 octobre dernier le programme 2011-2015 de son parti, « il s’agit moins de choisir des têtes que de trancher sur le fond : êtes-vous pour ou contre la Suisse ? ». L’instauration d’une alternative entre les « pour » et les « contre » transgresse doublement les normes démocratiques : d’une part, en inscrivant la Suisse dans une configuration « ami-ennemi », elle réduit le débat politique à un champ de bataille, à un espace de compétition et d’affrontement hanté par la sécurité et la prévention des invasions. D’autre part, en s’adressant aux vrais Suisses comme s’il s’agissait d’un collectif unitaire, prêt à agir à l’unisson contre l’ennemi intérieur ou extérieur, elle annihile les différences de condition sociale et économique et suspend la critique, indispensable en démocratie, des institutions.

Inutile de préciser que l’appel aux valeurs et à la configuration « ami-ennemi » a laissé dans l’Histoire des traces de sinistre mémoire. Au moment de la Révolution française, deux grands acteurs de la Terreur, Robespierre et Camille Desmoulins, annonçaient que les républicains avaient été trop loin en détruisant les « illusions séduisantes » qui rendaient le pouvoir aimable et l’obéissance aisée. Pour faire revenir la société à « la vie morale » et l’« attacher plus fortement à ses institutions », disaient-ils, il faut suggérer au « génie sans instruction » du peuple « des fictions plus utiles que toutes les réalités ». Même si, disait Camille Desmoulins, « la religion a été longtemps synonyme de servitude, n’oublions pas cette maxime si vraie : “Si Dieu n’existait pas, il faudrait l’inventer” », car il garantit les « affections publiques » et « cimente » l’identité nationale. Une telle réinvention n’était pas sans risque : à force de trancher entre les porteurs de vertu et les porteurs de vice, c’est leur propre tête que les révolutionnaires ont fini par perdre sur la guillotine…

par Laurence Kaufmann, Philippe Gonzalez

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