La démocratie économique n’est plus une utopie

dimanche 28 novembre 2010, par Hugues Sibille, Tarik Ghezali

Thèmes : démocratie | Economie

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Référence : Cet article a d'abord été publié par le journal Le Monde, édition du 25.11.2010 (http://www.lemonde.fr).

En France, La vision politique de l’entreprise reste binaire. D’un côté, l’entreprise en tant que mal nécessaire, boîte noire à taxer, vache à lait fiscale. De l’autre, l’entreprise comme entité naturellement bonne avec un chef d’entreprise toujours en héros. Il faut sortir de ce manichéisme et mettre le citoyen au cœur de l’économie. La démocratie va de soi en politique. Pourquoi l’économie, faite de relations d’hommes et de pouvoir, échapperait-elle encore à cette exigence démocratique ? Un point de vue de Hugues Sibille et Tarik Ghezali, auteurs de Démocratiser l’économie (Grasset, coll. "Mondes vécus", 2010).

La France prend la présidence du G20. A l’ordre du jour : nouvel ordre monétaire international, régulation des marchés de matières premières, réforme de la gouvernance économique mondiale. Vaste programme. Nécessaire et utile. Pourtant, quelque chose ne marche pas. Les citoyens doutent. Selon un sondage, 69 % n’ont pas confiance en la France pour réussir à faire interdire les paradis fiscaux au prochain G20.

Et pour cause ! Comment ne pas se sentir exclu de ce spectacle mondovision d’élites politiques se percevant comme les derniers remparts avant le déluge social et écologique ? Tous les G20 de l’univers n’arriveront pas à changer la donne s’ils n’associent pas les citoyens. Le monde d’après-crise ne se bâtira pas sans eux : les citoyens ne sont pas le problème, ils sont la solution. D’abord, en exerçant davantage leur pouvoir au cœur même de l’économie de marché, dans l’entreprise.

Une révolution citoyenne et silencieuse y est en marche : sociétés de personnes, entreprises sociales, entreprises responsables construisent jour après jour une économie plus humaine. Comment ? En associant les personnes aux décisions qui les concernent. En réinvestissant les excédents dans l’entreprise. En réinsérant les exclus dans le jeu économique. En rendant compte de leurs pratiques sociales et écologiques. En mettant le citoyen au cœur de l’entreprise. Bref, en démocratisant l’économie.

A l’instar par exemple des 2 000 SCOP, sociétés coopératives et participatives. Dans ces entreprises, ceux qui décident sont les salariés co-entrepreneurs, pas des financiers focalisés sur l’unique critère de rentabilité. Les coopérateurs prennent ensemble les grandes décisions, selon le principe "une personne - une voix" : choix des dirigeants, orientations stratégiques, affectation des résultats.

Cela fonctionne ! Leur nouvelle signature – "La démocratie nous réussit" – résume bien le propos : la démocratie économique n’est plus une utopie, elle s’étend et constituera de plus en plus un facteur de compétitivité, d’attractivité, et de maîtrise des risques.

Une économie porteuse de sens

Même alliage d’exigence démocratique et de performance économique avec les entrepreneurs sociaux, qui inventent des solutions économiques pour répondre aux besoins sociaux mal ou peu satisfaits. Pour ces entrepreneurs, le profit n’est pas une fin en soi mais un moyen au service d’un projet social.

Les entreprises sociales – des dizaines de milliers en Europe – démocratisent l’économie en permettant l’accès de tous au système économique : accès à un emploi décent, à un crédit juste, à un commerce équitable, à une consommation responsable, bref à une citoyenneté économique, dont le plein exercice reste à conquérir pour une large part de la population.

Ainsi les entreprises d’insertion créent-elles de l’activité économique et proposent des emplois aux personnes en situation d’exclusion. Elles les accompagnent dans leur parcours d’insertion sociale et professionnelle, concrétisant l’idée que "personne n’est inemployable". En retrouvant de l’emploi, on redevient acteur du système, on n’est plus "inutile au monde".

Ces entreprises, solidaires et responsables, ont un poids économique encore limité, mais leur potentiel de croissance est important. Elles répondent aux souhaits d’une majorité de citoyens – notamment les jeunes générations – en attente d’une économie porteuse de sens. Elles constituent un laboratoire pour une économie de marché plus humaine.

Le débat politique, au G20 et ailleurs, doit s’en saisir. Or, en France, nous aimons disserter sur la macroéconomie et les régulations d’Etat mais moins parler concrètement du changement dans l’entreprise. La vision politique de l’entreprise reste binaire. D’un côté, l’entreprise en tant que mal nécessaire, boîte noire à taxer, vache à lait fiscale. De l’autre, l’entreprise comme entité naturellement bonne avec un chef d’entreprise toujours en héros.

Il faut sortir de ce manichéisme. En faisant reconnaître une biodiversité entrepreneuriale et la nécessité de mettre le citoyen au cœur de l’économie. La démocratie va de soi en politique : on se plaint qu’il n’y en a pas assez, jamais qu’il y en ait trop. Pourquoi l’économie, faite de relations d’hommes et de pouvoir, échapperait-elle encore à cette exigence démocratique ?

par Hugues Sibille, Tarik Ghezali

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