Martha Nussbaum : Emotions privées, espace public

lundi 28 octobre 2013, par Solange Chavel

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Ce dossier a été initialement publié dans la livraison de la revue Raison publique, n°13, parue en octobre 2010.

Professeur à l’Université de Chicago, Martha Nussbaum est l’une des philosophes américaines les plus importantes de sa génération. Elle est l’auteur d’une œuvre de philosophie politique et morale dont l’ampleur et la portée sont tout à fait impressionnantes. Philosophie morale grecque, lien entre littérature et philosophie morale, rôle des émotions dans nos vies morales, formation de l’espace publique démocratique et discussion de la philosophie politique libérale : ce ne sont là que quelques-uns des domaines dans lesquels Martha Nussbaum a apporté une contribution à chaque fois décisive.

Ce travail, si abondamment discuté et commenté dans le monde, reste encore trop peu connu en France : à ce jour, d’une œuvre foisonnante, ne sont encore traduits en Français que deux livres : Femmes et développement humain [1] et, plus récemment, La Connaissance de l’amour [2]. Pourtant, la discussion dont témoignent les textes de ce dossier n’aurait pas été possible sans un travail de longue haleine pour repenser la manière de faire de la philosophie morale et d’aborder ses concepts fondamentaux : émotions, vulnérabilité, particularité. C’est ce dont témoignaient notamment les deux articles de Martha Nussbaum disponibles en traduction française : « Les émotions comme jugement de valeur » [3] et « La littérature comme philosophie morale » [4]. Ce dernier texte, traduit dans le cadre de travaux et de discussions initiés à l’Université de Picardie à Amiens à l’initiative de Sandra Laugier, témoigne des efforts qui ont constitué une étape indispensable dans l’émergence de ces débats dans la philosophie morale française (Voir par exemple ici même l’article de Sandra Laugier).

Les deux ouvrages traduits touchent assurément des points centraux de sa philosophie : Femmes et développement humain présente la théorie des « capabilités » par laquelle Martha Nussbaum propose une interprétation originale de la théorie politique libérale et montre sa fécondité sur la question des droits des femmes. La Connaissance de l’amour réunit un ensemble d’articles qui explorent la contribution de la littérature à la philosophie morale à travers des lectures de Proust, James, Beckett... À ce titre, il est heureux que le lecteur français puisse enfin y accéder. Pour autant, il importe de ne pas en rester là. Les thèmes qui méritent discussion sont en effet plus larges encore : la lecture croisée de la philosophie et de la tragédie grecques pour souligner la place du conflit et de la vulnérabilité dans les vies morales d’êtres humains soumis à la « fragilité de la bonté », selon la jolie expression qui fait le titre du recueil The Fragility of Goodness [5] ; l’apport cognitif et évaluatif des émotions discuté dans Upheavals of Thought [6] ; les zones inexplorées de la philosophie politique rawlsienne dans Frontiers of Justice [7] ; ou encore le rôle joué par les humanités pour former nos espaces publics démocratiques (Poetic Justice [8], Cultivating Humanity [9]).

Choisir d’aborder le travail de Martha Nussbaum par la question de l’articulation du public, du privé et des émotions est d’abord une manière de mettre en lumière l’originalité d’une œuvre qui s’inscrit à l’articulation de la philosophie politique et de la philosophie morale.

Les deux champs sont souvent abordés de manière distincte. Et il y a à cela une justification à la fois historique et philosophique : la philosophie politique s’est constituée, à partir des guerres de religion et de la naissance de la philosophie politique libérale, en réaction au fait du pluralisme des conceptions du bien. Pour maintenir un espace commun pacifié, l’effort s’est porté sur la constitution d’un consensus sur les principes politiques en dépit de la diversité des conceptions morales. D’un côté, on aurait donc le citoyen et une raison publique et politique, de l’autre, l’individu dont les convictions relèveraient du domaine privé et dépendraient de conceptions morales substantielles. Or, s’il y a effectivement de bonnes raisons de penser cette distinction entre l’homme et le citoyen, il est également problématique de considérer la distinction entre philosophie politique et philosophie morale de manière trop rigide. Si elle est conçue de manière trop stricte, cette distinction a pour effet de mettre hors champ des problèmes pourtant cruciaux. Comment mettre en place, par exemple, une critique sociale et un examen attentif des conditions de vie permises par une société, si l’on ne dispose pas d’une conception minimale de la vie bonne : autrement dit, si on ne laisse pas une place à une discussion de type moral ? Pour que les exigences politiques de justice aient du sens et une portée, il faut bien permettre que s’engage une discussion ayant pour objet de déterminer ce que sont l’aliénation ou l’épanouissement humains, une vie bonne et les conditions de sa possibilité. Le travail de Martha Nussbaum, notamment à travers la mise en place du concept de « capabilité », travaille précisément à comprendre quelle conception de l’homme et de la vie bonne doit appuyer la réflexion politique sur la justice.

Il faut également souligner que le privé et le public, qu’on a pu avoir tendance à considérer comme des catégories bien définies, sont au contraire sujets à discussion. Une grande partie du travail de Martha Nussbaum a précisément consisté à montrer que le « privé » n’est pas donné et qu’il est toujours constitué. Son travail sur les émotions est, dans cette perspective, tout à fait exemplaire. Il présente deux facettes : d’une part, il souligne que les émotions que nous manifestons ou que nous attribuons aux hommes ont des implications importantes sur la conception de la justice politique – dans Frontiers of Justice, Martha Nussbaum montre ainsi comment l’insistance sur l’égoïsme, ou au contraire sur la capacité à la compassion, modifie considérablement l’image produite de la société politique. D’autre part, il établit que les émotions elles-mêmes sont constituées et socialement produites. Les émotions et l’espace politique se donnent forme réciproquement. Par conséquent, la question des émotions qui sont le plus à même d’accompagner un espace politique démocratique est une question pertinente, qui traverse les frontières entre le public et le privé.

On peut citer sur ce point précis l’ouvrage de 2006, Frontiers of Justice :

La psychologie nous a appris que bien des aspects de notre vie émotionnelle sont mis en forme socialement, et pourraient être différents. Même des sentiments apparemment aussi profondément ancrés que le dégoût dépendent largement de l’éducation parentale et culturelle. La colère, la peine, la peur : tous ces sentiments dépendent d’une mise en forme sociale de leurs objets, leurs modes d’expressions, les normes qu’ils expriment, les croyances sur le monde qu’ils incarnent, et même leurs variantes précises qu’une société donnée va accueillir [10].

Si nous voulons promouvoir les attitudes qui favorisent le bon fonctionnement d’une société juste, un travail d’examen et d’éducation des sentiments est de mise, qui va mettre l’accent sur le développement de sentiments comme la compassion, par exemple, ou encore des attitudes particulières à l’égard de la vulnérabilité du corps humain. Hiding from Humanity est particulièrement clair sur ce point :

Créer une société libérale ne demande pas seulement de prendre un engagement au respect mutuel et de le mettre en pratique. Les choses seraient aussi simples si la psychologie humaine l’était, s’il n’existait pas des forces internes qui font continuellement obstacle au respect mutuel […]. Si l’on veut que les idéaux de respect et de réciprocité aient une chance de prévaloir, ils doivent affronter les forces du narcissisme et de la misanthropie que ces émotions [telles que le dégoût et la honte] mettent si souvent en œuvre [11].

La question de l’articulation du privé et de l’espace public concerne enfin le type de discours et de rationalité qui nous permet d’aborder les questions morales et politiques. Un des traits importants du travail de Martha Nussbaum a en effet été de faire-valoir, à côté d’une image de la raison comme une procédure de déduction pensée sur le modèle des sciences exactes, le modèle d’une rationalité pratique pensée sur un modèle plutôt aristotélicien : une rationalité qui passe par un usage de la narration, de l’image, des qualités d’imagination, telles qu’elles sont notamment mises en œuvre par la littérature.

L’idée est que ces qualités d’imagination et de perception – et c’est une thèse qui traverse aussi bien le recueil La Connaissance de l’amour que l’ouvrage Poetic Justice – sont transversales à la question du public et du privé. La narration et l’imagination littéraire cultivent des qualités de perception et de jugement moral qui n’ont pas seulement une pertinence pour le privé ou les relations proches. C’est le même travail d’imagination que nous devons mettre en œuvre si nous voulons réfléchir sur les questions de justice. Le récit littéraire est un des moyens les plus puissants pour nous faire participer à des vies différentes, et nous faire ressentir véritablement les exigences de justice telles qu’elles s’y forment. Loin d’être un élément seulement privé, il s’agit donc d’une manière de cultiver la perception et le jugement qui est de la plus haute importance pour la rationalité publique et pour le citoyen. Comme le note Poetic Justice : « Je défends l’imagination littéraire précisément parce qu’elle me semble être un ingrédient essentiel de l’attitude éthique qui nous demande de nous préoccuper du bien de personnes différentes dont la vie est éloignée de la nôtre » [12]. Raconter des histoires est une manière de donner forme à notre rationalité publique. Nous ne pouvons pas mettre en place les principes de justice si nous ne sommes pas capables d’observer comment ils doivent prendre leur place concrète dans des vies particulières : « une éthique du respect impartial pour la dignité humaine aura du mal à s’adresser aux êtres humains réels s’ils sont incapables d’entrer en imagination dans la vie de personnes lointaines et d’éprouver des émotions en vertu de cette participation » [13].

La manière dont s’articulent les problèmes de la formation de la personne et de la formation du citoyen, la manière dont le privé s’articule à l’exercice d’une rationalité publique est donc un thème qui traverse tant le contenu des principes de justice que les modalités de leur application. Comme le résume Cultivating from Humanity : « pour devenir citoyens du monde, nous ne devons pas seulement accumuler des connaissances ; nous devons aussi cultiver en nous-mêmes une capacité d’imagination sympathique qui nous permettra de comprendre les motivations et les choix de personnes différentes de nous-mêmes » [14].

L’article de Martha Nussbaum qui ouvre ce dossier porte précisément sur l’articulation des émotions, de la sphère privée et de la politique démocratique, à partir d’une analyse des Noces de Figaro de Mozart. Mais ces questions parcourent l’ensemble des contributions qui explorent les frontières de la philosophie politique et de l’éthique : articulation de la vie privée et de la vie publique ; manières d’être humain et de définir une vie humaine dans un contexte pluraliste ; les passions et les émotions, et leur constitution et manifestation dans l’espace public.

Ruwen Ogien souligne ainsi la position originale qu’occupe Martha Nussbaum dans le champ de la philosophie morale contemporaine : si en effet elle reconnaît le rôle des émotions, de la littérature et d’une morale inspirée d’une lecture aristotélicienne, elle se range pourtant résolument dans le camp des avocats de la théorie morale, adeptes d’une méthode analytique et critique de nos raisonnements moraux. Poursuivant l’analyse de la théorie du raisonnement moral de Martha Nussbaum, Marc Pavlopoulos revient sur la question des capabilités et se demande dans quelle mesure l’approche de la philosophe américaine ne devrait pas trouver son prolongement logique dans une forme de perfectionnisme moral.

Piergiorgio Donatelli propose alors une interprétation du projet philosophique de Nussbaum comme articulation de trois éléments théoriques : le réalisme, le libéralisme et la référence à Aristote. Revenant sur le travail que Nussbaum a mené sur la notion de qualité de la vie et sur son approche par les capabilités, Piergiorgio Donatelli montre la particularité d’une pensée morale qui se déploie comme une attention aux formes de vie.

Après ces trois articles qui discutent les caractéristiques de la réflexion morale de Nussbaum en la situant par rapport à différentes positions méta-éthiques, l’article de Michela Marzanointroduit le thème du public et du privé en montrant comment les espaces politiques démocratiques en brouillent parfois la frontière – pour le meilleur ou pour le pire.

Revenant sur les acquis de la philosophie des émotions de Nussbaum, Estelle Ferrarese analyse alors la place de l’individu privé et vulnérable dans l’espace public. Elle demande comment la vulnérabilité de l’individu moral, soulignée par Martha Nussbaum, peut et doit apparaître dans l’espace politique et public.

Comme on l’a souligné, Nussbaum s’est très souvent servie de la littérature comme une source de réflexion sur l’articulation du privé et du public : la littérature fournit à la fois une occasion de raisonnement moral et une formation de l’individu à la citoyenneté démocratique. C’est sur ce thème du rôle de la littérature pour la réflexion morale de Nussbaum que revient Alice Crary, en précisant la position de cette dernière par rapport à d’autres auteurs majeurs de ce débat.

Ce fil littéraire est repris par Gabrielle Radica pour se demander si la jalousie n’a de place que comme passion privée. Discutant les analyses développées par Martha Nussbaum dans Hiding from Humanity, lorsque l’auteur se demandait quelles émotions pouvaient légitimement pénétrer nos espaces publics, Gabrielle Radica explore à son tour l’exemple du théâtre et du roman pour s’interroger sur la pertinence morale de l’expression de la jalousie et de ses formes.

Enfin, Patrick Pharo, s’appuyant sur ses travaux de sociologie morale sur l’usage des drogues et la prostitution, montre comment l’approche de Martha Nussbaum, soucieuse à la fois de respect libéral des conceptions du bien et de garantie juste des capabilités permet d’inventer un espace public capable de reconnaître ces manifestations de « courage en situation de faible pouvoir ».

Sommaire du dossier paru dans Raison publique, n°13, octobre 2010 :

Solange Chavel, Introduction

Martha Nussbaum : Egalité et amour à la fin du Mariage de Figaro : constituer les émotions démocratiques

Ruwen Ogien : Qui a besoin d’une ≪ éthique à visage humain ≫ ?

Marc Pavlopoulos : Des valeurs contextuelles ou universelles ?

Piergiorgio Donatelli : Martha Nussbaum, l’éthique et la forme de vie

Michela Marzano : Publicisation de l’espace privé et privatisation de l’espace public

Estelle Ferrarese : Emotions et politique chez Martha Nussbaum : la question du rapport a soi

Alice Crary : Ethique et littérature : Nussbaum contre Nussbaum

Gabrielle Radica : La jalousie est-elle une passion privée ?

Patrick Pharo : Fiertés et dégoûts dans l’éthique de première personne

par Solange Chavel

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Pour citer cet article :
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Notes

[1] Trad. Camille Chaplain, Paris, Éditions des femmes, 2008.

[2] Trad. Solange Chavel, Paris, Cerf, 2010.

[3] dans Patricia Paperman & Ruwen Ogien (dir.), La Couleur des pensées, Paris, Éditions de l’EHESS, 1995

[4] dans Sandra Laugier (dir.),Éthique littérature vie humaine, Paris, PUF, 2006. Ce dernier article figure également dans La Connaissance de l’amour.

[5] The Fragility of Goodness. Luck and Ethics in Greek Tragedy and Philosophy (1986), Cambridge, Cambridge University Press, 2001.

[6] Upheavals of Thought. The Intelligence of Emotions, Cambridge, Cambridge University Press, 2001.

[7] Frontiers of Justice. Disability, Nationality, Species Membership, Cambridge & London, The Belknap Press, 2006.

[8] Poetic Justice. Literary Imagination and the Public Life, Boston, Beacon Press, 1995.

[9] Cultivating Humanity. A Classical Defense of Reform in Liberal Education, Cambridge, Harvard University Press, 1998.

[10] Op. cit., p. 411 (« By now, psychology has told us clearly that many aspects of our emotional life are socially shaped, and can be otherwise. Even sentiments as apparently “hard-wired” as disgust have strong components of parental and cultural teaching. Anger, grief, fear – all these are socially shaped with respect to their choice of objects, their modes of expression, the norms they express, the beliefs about the world they embody, and even the concrete varieties of them that a given society will contain »).

[11] Martha Nusbaum, Hiding from Humanity, Princeton & Oxford, Princeton University Press, 2004, p. 322 (« Creating a liberal society is not simply a matter of making a commitment to mutual respect and then going out and acting upon it. Things would be this simple if human psychology was simple, if there were no forces within it militating continually against mutual respect […]. If ideals of respect and reciprocity are to have a chance of prevailing, they must contend against the forces of narcissism and misanthropy that these emotions [emotions such as disgust and shame] so frequently involve »).

[12] Martha Nussbaum, Poetic Justice, Boston, Beacon Press, 2004, p. xvi (« I defend the literary imagination precisely because it seems to me an essential ingredient of an ethical stance that asks us to concern ourselves with the good of other people whose lives are distant from our own »).

[13] Ibid., p. xvi (« an ethics of impartial respect for human dignity will fail to engage real human beings unless they are made capable of entering imaginatively into the lives of distant others and to have emotions related to that participation »).

[14] Op. cit., p. 85 (« to become world citizens we must not simply amass knowledge ; we must also cultivate in ourselves a capacity for sympathetic imagination that will enable us to comprehend the motives and choices of people different from ourselves »).

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