Le Diptyque du rat : un face à farce tragique

jeudi 21 octobre 2010, par Marie Painon

Thèmes : Théâtre

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Il court, le rat, dans l’histoire de la littérature, révélateur des pulsions souterraines de l’homme par temps de crise. Au milieu des années 1970, deux auteurs s’en emparent : le Tchèque Bohumil Hrabal dans son roman Une si bruyante solitude et l’Argentin Copi dans La Pyramide. Leurs mondes sont très différents. Mais au-delà de la figure du rongeur, ils se rattachent l’un à l’autre par l’expérience directe de la dictature et du totalitarisme. Et ne reculent devant aucun mot, aucune image pour témoigner de la dimension grotesque et cruelle de la « modernité » qu’ils y ont vécue. D’où l’intérêt de voir ces textes s’emboîter dans Le Diptyque du rat présenté au théâtre de Sartrouville par Laurent Fréchuret, en deux volets d’un peu plus d’une heure qui s’enchaînent à un rythme dévorant.

Chez Hrabal, la guerre des rats n’est qu’une partie de l’étau qui enserre Hanta, faisant monter en lui une rage sourde et minimaliste. Hanta monologue dans les ombres vacillantes de la cave où il écrase chefs-d’œuvre et vermine, ensemble, dans les mêmes paquets de papiers mis au rebus. Il avait un rêve simple : partir en retraite avec sa vieille presse. Ce qui peut sembler d’une actualité mais se heurte, en l’occurrence, au fracas d’une terrible machine à broyer l’humain qui se met en branle. La lumière devient aveuglante autour d’Hanta. On en reste pétrifié. Et la promiscuité semble s’accentuer dans La Pyramide. Le public rejoint des gradins disposés en triangle et pour ce second volet, le Diptyque se joue désormais à ses pieds, sur sa tête, quasiment sur ses genoux.

La mécanique de Copi est d’une cruauté aussi implacable que la nasse où se débattait Hanta : un rat-conquistador de bibliothèque, qui a eu le malheur de se jeter entre les griffes d’une reine inca cannibale et affamée, est pris dans un enchaînement de situations de plus en plus absurdes. Sauf que lui, ne pouvant affirmer comme Hanta qu’il reste humain malgré tout, proteste : « Mais c’est inhumain ! » Et ce cri change radicalement le ton du spectacle. Avec Copi, Le Diptyque du rat bascule dans une démesure sanguinolente et criarde dont on arrive au moins à rire, à trembler, à se distancier un peu. On est d’abord frappé par la vulgarité des quelques agités de cette Pyramide. Moulés dans des synthétiques criards, gominés, figés dans des postures et des faciès aussi outranciers que leurs calculs incessants, ils font avancer l’intrigue en fonction de leurs seuls estomacs. L’avidité et la faim se confondent. Elles semblent justifier les pires turpitudes. Et le comble, nous montre Copi, c’est que ça marche. La dynastie inca dégénérée peut copuler sans vergogne avec le conquistador comme Pinochet avec la CIA, et en retirer des profits sonnants et trébuchants. Car l’enjeu de ce Diptyque n’est pas d’opposer une morale à ce matérialisme triomphant qui s’autorise tout – qui brûle la petite Tsigane silencieuse avec ses joies simples, qui convoite la vache sacrée et qui promet de sauver l’âme des plus offrants.

La résistance de Copi et Hrabal consiste à démonter ce système, à en exposer les rouages. Ils déploient pour cela les grands moyens de l’Histoire et de la Mythologie, mais sans rien d’artificiel ni de grandiloquent : que ce soit avec Thierry Gibault dans le premier volet ou avec les cinq excellents phénomènes de La Pyramide, on sent bien la nécessité intime et la justesse ravageuse qui sous-tend les textes La dictature argentine est ravalée au rang de resucée pitoyable de crimes perpétrés depuis des siècles, au nom de tout et n’importe quoi : une farce. Et Hanta lui, le crasseux, l’obscur, n’est-il pas en fait une sorte d’Héphaïstos ? Le plus laid, le plus difforme, mais aussi le plus industrieux des dieux grecs, celui qui fait jaillir des trésors de la fusion d’éléments épars ? Il cite indifféremment la sagesse des Anciens et celle de ses camarades égoutiers ; du récit prosaïque, imbibé et chancelant de sa vie, il bascule dans la tragédie.

Cet équilibre touché par la grâce ne l’empêche pas d’être voué à l’anéantissement. La nouvelle génération, joyeusement convaincue que « tous les livres se valent », ne voyage en Grèce que pour fortifier sa santé et ne voit en ce doux rêveur alcoolique qu’un débris improductif. Depuis, pourtant, la chute de l’homme soviétique a succédé à la chute de l’ordre nazi ; le Chili a vu sa junte s’effondrer sur les ruines inca. Reste avec ce Diptyque une dialectique éternelle : la marche vers la modernité, contre la mémoire de tous les livres qui dorment sous la surface, dans la tête d’Hanta ou entre les dents d’un rat-bibliothécaire en Cadillac.

Les deux volets du Diptyque sont présentés séparément lors d’une tournée 2010-2011.
- La Pyramide du 1er au 17 décembre 2010 –Centre dramatique régional de Haute-Normandie – Théâtre des Deux Rives
- Une trop bruyante solitude du 29 mars au 9 avril Nouveau Théâtre-CDN de Besançon et de Franche-Comté

par Marie Painon

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