Amos Oz

Scènes de la vie villageoise

Une critique de Hélène L’Heuillet

Thèmes : Littérature

Date de parution : 17 juillet 2010

Editeur : Gallimard
Année : 2010
ISBN-13 : 9782070127214
Nb. de pages : 203 pages
Prix : 16,90 euros.

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On connaît de moins en moins bien en France le mouvement de pensée représenté par des intellectuels israéliens comme Zeev Sternhell ou Amos Oz. Habituée à opposer les partisans ou détracteurs d’Israël, l’opinion française continue de méconnaître la force de pensée de la gauche israélienne, critique de la politique menée actuellement par Benjamin Netanyahou, militante de La paix maintenant, et porteuse d’une réflexion sur le politique qui intéresse bien au-delà du Moyen-Orient.
Le dernier recueil de nouvelles du romancier Amos Oz, Scènes de la vie villageoise nous invite à méditer sur le voisinage, et sur ce qu’est un village. Nulle part aussi bien que dans un village, on ne comprend ce que signifie vivre ensemble et séparés. On se voit, on se côtoie, on se croise. Dans un village, chacun cache sa solitude et son drame derrière sa cloison, mais on rencontre toujours les mêmes voisins, dont on connaît l’histoire. C’est par le portrait d’un village imaginaire emblématique de l’État d’Israël qu’Amos Oz nous offre cette méditation. Cette problématique est en effet particulièrement importante pour saisir la réalité israélienne. On oublie qu’Israël, c’est aussi des villages. Un des personnages, étudiant arabe hébergé chez un ancien député travailliste, travaille à la rédaction d’un livre destiné à comparer la vie dans un village juif et dans un village arabe. Le roman est traversé par la nostalgie d’un temps où la vie commune des arabes et des juifs était possible : « Un jour, avant, il y a longtemps, on s’aimait un peu. Pas tout le monde. Pas beaucoup. Pas toujours. par-ci par-là. Mais maintenant ? À notre époque ? » (p. 80). La nuit, le jeune étudiant et le vieux député entendent creuser des coups dans la cave, coups dont ils s’accusent mutuellement d’être les auteurs, coups portés à la fondation que n’entendent que ceux qu’inquiète le risque d’effondrement de la maison commune.
Les nouvelles décrivent les vies des familles du village à notre époque. Dans cette succession de scènes de Tel-Ilan maintenant, on peut certes entendre un regret de l’esprit des pionniers et de l’idéal socialiste du sionisme des premières colonies de peuplements et des kibboutz. Mais au-delà, c’est la dimension critique de la description qui frappe. Le village de Tel-Ilan, à notre époque, devient un lieu de villégiature, où les maisons se transforment en résidence secondaire pour citadins affairés. Les traces du passé y sont encombrantes. On croit souvent qu’en Israël plus qu’ailleurs la mémoire de la Shoah est dans tous les esprits. Pourtant l’agent immobilier qui souhaite raser la maison de l’écrivain spécialiste de la Shoah pour construire sur l’emplacement une villa neuve et moderne ne cherche pas à dissimuler l’ennui qui accompagne le respect compassé qu’il éprouve. De manière significative, la demeure ancienne est un labyrinthe construit au fil des ans et portant la marque du temps et de l’altérité, à la différence de celle qu’il rêve de faire construire. Certes, il se fait prendre à son piège, mais précisément la question qui se pose est de savoir comment sortir de l’opposition triviale de la tradition et de la modernité.
Le titre des nouvelles pose au lecteur les questions dont il pourra attendre quelques réponses dans les scènes décrites dans le livre. « Les héritiers » sont « les proches », qui ne cessent de « creuser », de se « perdre » et nous perdre, qui se font « attendre », et deviennent « les étrangers », qui nous obligent à « chanter », « ailleurs, dans un autre temps ». De nombreuses autres déclinaisons sont possibles, car qu’on ne s’y trompe pas, le titre de chaque nouvelle ne renvoie pas à elle seule mais à toutes les autres et particulièrement à la suivante ou à la précédente. Qui sont les proches pour cette femme seule, médecin courageuse mais rude, qui attend son neveu soldat en se laissant envahir par les souvenirs ? Est-il perdu, son seul héritier ? Peut-on se fier à ceux qui se targuent d’une commune généalogie ? Telle est la question que semble se poser Arieh Zelnik, descendant des fondateurs de Tel-Ilan, face à l’intrusion d’un promoteur immobilier qui s’insinue jusque dans le lit de sa mère pour extorquer l’accord de construire sur son terrain un centre de repos très chic au prétexte que leurs ancêtres sont issus de la même ville d’Ukraine. Le travail d’assèchement du marécage appartient désormais à « un autre temps » pour cet importun qui veut transformer les monts de Manassé en Provence ou en Toscane, comme s’il souhaitait tourner en dérision le slogan fondateur de la transformation du désert en jardin. Qu’attendre désormais, semblent se demander tous les personnages du livre ? Ceux-ci ont en commun d’avoir été abandonnés par des proches, partis ou décédés, et dont la perte révèle l’irréductible altérité. L’ouvrage se prête à la multiplication des interprétations, notamment en raison du caractère énigmatique du dernier chapitre. Scènes de la vie villageoise est néanmoins un texte anti-messianique marqué par le deuil, et parfois la lassitude, mais aussi par la fidélité à une idée de la vie collective.

Une critique de Hélène L’Heuillet

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