L’opinion publique : oxymoron ou pléonasme ?

mardi 23 mars 2010, par Laurence Kaufmann

Thèmes : démocratie

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Référence : Une version raccourcie de cet article a été publiée dans Réseaux, n° 117, vol. 21, pp. 257-288.

Résumé

L’opinion est un jugement d’évaluation qui détermine, d’une manière qui va de la plus instinctive à la plus réfléchie, la valeur que revêt un état du monde pour un individu particulier. En tant que telle, elle se prête aisément à la lecture psychologisante que lui réservent la philosophie analytique, l’individualisme méthodologique et le sens commun. Pourtant, si l’opinion entretient bien un lien privilégié avec la subjectivité individuelle, elle ne renvoie aucunement à l’expression sincère et inconditionnelle d’un état mental. L’opinion est une relation intentionnelle qui répond, comme ses semblables, à des conditions d’ajustement qui permettent de la juger publiquement comme étant correcte ou incorrecte, appropriée ou inappropriée. Malheureusement, la dynamique d’ajustement entre les jugements individuels et la raison publique est bien souvent remplacée par une incompatibilité de principe dont témoignent les conceptualisations dualistes de l’ “opinion publique”. La tension relationnelle qu’engendre la mise en commun du pôle apparemment subjectif et privé de “l’opinion” et du pôle objectif et commun de “publique” dans un seul concept tend ainsi à être occultée. Cette tension, inhérente au concept d’opinion publique, est remplacée par la consécration univoque d’une seule de ses composantes, ce qui la met dans la position inconfortable d’un pléonasme ou alors d’un oxymoron.



Introduction

L’opinion est un objet digne d’attention à plus d’un titre. D’une part, en tant que jugement d’évaluation qui comprend, comme trait constitutif, l’auto-positionnement d’un sujet de pensée et de discours, elle permet d’interroger le statut sociologique de la première personne. D’autre part, en tant que jugement justifié ou du moins justifiable qui intègre, au moment même de sa formation, les usages, les certitudes et les savoir-faire sociaux, elle permet d’interroger la manière dont le social meuble les esprits individuels. Enfin et surtout, une fois dûment revêtue de l’adjectif publique, l’opinion représente le seul principe légitime de gouvernement dans une société démocratique qui se fait officiellement gloire de son auto-institution. Pourtant, en dépit de ces multiples facettes, l’opinion ne semble pas bénéficier d’un véritable statut scientifique. Dénoncée par les uns comme le symptôme individuel de l’état de la structure sociale, assimilée par les autres à un état d’esprit formé ex nihilo dans la tête pensante de l’acteur rationnel, l’opinion reste largement prisonnière des options théoriques encore prédominantes dans le champ de la sociologie.

Et pourtant, on le verra, l’opinion ne peut être rendue ni par un cadre sociologisant qui la rapporte à l’intériorisation des lois sociales, ni par un cadre psychologisant ou individualisant qui la réduit à un contenu mental. Située à l’intersection du mental et du social, elle rend obsolète les disjonctions “horizontales” entre les états psychologiques et les comportements observables, ainsi que les disjonctions “verticales” entre les intentions de signification et les règles collectives. Alors même que le processus de formation de l’opinion permettrait potentiellement de dépasser ces ruptures abusives, ces dernières se retrouvent de manière persistante dans les conceptualisations de l’opinion individuelle comme dans celles de l’opinion publique. En effet, le terme “opinion”, traditionnellement rapporté à l’ordre psychologique de l’expression de la subjectivité individuelle, contraste avec le terme “public”, qui renvoie quant à lui à l’ordre social de l’intérêt général, de la volonté collective et de la cohésion des membres de la communauté. Or, les approches dominantes de l’opinion, au lieu de traiter en tant que telle la tension interne, sémantique et politique, générée par cet assemblage hybride, tendent plutôt à favoriser à outrance leur terme de prédilection.

Ainsi, pour une approche individualisante qui revêt l’opinion des propriétés prétendument idiosyncrasiques de l’esprit, l’opinion publique fait figure d’oxymoron. Tels le “soleil noir”, “l’obscure clarté” ou le “silence éloquent” des ouvrages littéraires, elle représente un alliage sémantique contre-nature entre deux catégories analytiques différentes, si ce n’est incommensurables entre elles. L’opinion serait le seul versant réel et valide d’un tel assemblage : elle reflèterait fidèlement les pensées d’un individu qui dit ce qu’il pense et sait ce qu’il croit [1]. L’opinion réfèrerait à un état mental a-normé et a-social qui prendrait fait et cause dans le mobilier cognitif des agents que les techniques de sondages se contenteraient docilement d’enregistrer. La méthodologie individualiste, en partant ainsi du pôle dit “privé” de l’opinion, ne peut qu’appréhender le pôle “public” sous un mode purement cumulatif et quantitatif. L’opinion publique, définie comme l’“agrégation d’opinions individuelles semblables sur des problèmes d’intérêt public”, se contenterait ainsi d’homologuer la majorité statistique [2]. Seule cette dernière serait à même de rajouter, au terme des sondages électoraux ou journalistiques, “le supplément de société” dont les opinions individuelles seraient initialement privées.

Malheureusement, une telle démarche a un effet pervers plutôt embarrassant. En voulant à tout prix lutter contre le “réalisme totalitaire” et “l’esprit de système” des holistes qui ignorent la multiplicité des préférences et des stratégies individuelles, elle fait de l’opinion publique une anomalie épistémologique et un péril politique [3]. Elle présuppose que, sans médiation communicationnelle ou coopérative, l’addition des subjectivités produit de l’objectif et la juxtaposition des particuliers constitue le tout de la société. Or, la mystérieuse transmutation épistémologique qui suspend ainsi la vérité à un critère purement quantitatif se transforme en une équation menaçante lorsqu’elle intervient dans l’arène politique. Car en ignorant les médiations nécessaires à la généralisation et à l’anonymisation qualitatives des points de vue individuels, elle exalte l’emprise tyrannique, infondée et immorale, de la majorité.

En dépit de ses malencontreuses conséquences, le paradigme individualiste n’est pas l’apanage de la sociologie savante : il se retrouve aussi bien dans le contexte historique de la genèse de la figure de l’opinion publique que dans le sens commun actuel des agents ordinaires [4]. La distinction voire l’opposition entre individu et collectif qui fait de l’opinion publique un improbable oxymoron semble être un des principes normatifs fondateurs de “la société des individus” dont parle Norbert Elias [5]. L’émergence de la figure de l’opinion publique à l’aube de la Révolution française répond en effet au procès d’autonomisation du monde social, peu à peu affranchi des repères exogènes, tels les rois, les dieux et les coutumes, qui caractérisaient l’Ancien Régime [6]. L’individu, conformément aux réquisits de la Déclaration des Droits de l’homme et du citoyen, est alors consacré comme le dépositaire ultime de la souveraineté, aussi bien en tant que sujet psychologique qu’en tant que sujet de droit [7]. Dans un contexte où l’épanouissement du sujet souverain est devenu essentiel, l’anonymat contraignant de l’ordre public n’est guère perçu comme étant la condition de possibilité de l’épanouissement et/ou du prolongement de l’individu dans un monde commun [8]. La raison publique et les règles sociales représentent au contraire une menace pour les composantes, prétendument extra-sociales, qui sont censées fonder l’identité individuelle [9].

Ce cadre de pensée individualiste, bien qu’il aboutisse à une conception erronée de la société comme étant réductible à la somme des individus qui la composent, régit l’auto-description normative des Modernes. Or, la sociologie se doit de rendre compte des auto-descriptions auxquelles recourent les agents ordinaires et, a fortiori, les experts politiques. Tout en montrant que l’opinion publique n’est pas l’oxymoron tiraillé entre individu et société que la pensée individualiste met en exergue, elle doit prendre acte de la tension qui semble opposer le for interne (l’opinion, l’individu, le privé) et le for externe (la loi, la société, le public). C’est dire si le sociologue se trouve dans une posture délicate. Il doit montrer que l’opinion, en dépit de ses apparences privatives, est déterminée par la matrice sociale de jugement et d’évaluation qui la formate pour ainsi dire “de l’intérieur” de sorte que toute opinion est publique. Mais le sociologue ne peut pas pour autant faire de l’opinion publique un simple pléonasme qui ferait coïncider, terme à terme, les (dé)raisons privées et la raison publique des institutions. Car cette vision pléonastique, en résorbant le pôle subjectif symbolisé par l’opinion, court-circuiterait l’imaginaire politique et le sens commun qui font de l’individu et de ses volontés privées la pierre de touche de l’échafaudage social.

Malencontreusement, c’est à un tel court-circuit que succombe la démarche sociologisante que nous avons mentionnée précédemment : les tenants du structuralisme génétique, notamment, dissolvent la polarisation politique, savante et profane, de l’alliage “opinion publique” en faisant de l’opinion, via les schèmes de dispositions qui la régissent, le pendant mental des structures institutionnelles. Dans le cadre de la “critique sociale du jugement”, en effet, les opinions déclinent aveuglément le système social des classements objectifs intégrés dès la prime enfance et répondent à une économie de la nécessité : celle du monde social [10]. Du coup, les opinions et les jugements émis par les agents ne sont guère que des bruits de surface, des dérivations et des rationalisations après coup. Les opinions n’étant plus que l’intersection de deux déterminations, structurelles et dispositionnelles, qui agissent systématiquement de concert, elles deviennent transparentes : elles sont immédiatement rapportées à la “raison sociale” à leur principe, et notamment au corpus, socialement légitime, des opinions “faites corps”.

Une telle démarche rompt brillamment avec l’idéologie du libre arbitre en montrant que la “communication des consciences” n’est qu’une “structure conjoncturelle”, fort peu significative au regard de la “structure objective” qui fonde la “communauté des inconscients” [11]. Toutefois, cette acception “pléonastique” de l’opinion publique a le défaut de ses avantages : en hypertrophiant à outrance le pôle stable, objectif et commun des institutions publiques, elle ne peut rendre compte ni des processus de formation de l’opinion, ni de l’autorité de la première personne qui les sous-tend. Quant à l’opinion publique en tant que telle, elle se présente essentiellement comme un procès sans sujet qui dissimule les intérêts des dominants de l’ordre social sous l’apparente neutralité des techniques de gestion scientifique et administrative. Dans un tel cadre, l’opinion publique n’a pas besoin d’un supplément de société, omniprésente “en miniature” dans tous les esprits ; elle a plutôt besoin d’un supplément d’âme qui prenne acte de l’inflexion subjective des phénomènes d’opinion.

Notre enquête tente précisément de dépasser les approches, brièvement évoquées, qui privent l’opinion publique d’une des polarités qui la constituent. Pour ce faire, elle prend pour objet la tension relationnelle qui fait de l’opinion publique la forme même du compromis entre l’erreur et la vérité, l’individu et la communauté, les avis individuels et l’impersonnalité des significations. Pour décomposer les différences facettes de ce compromis, nous commencerons par reconstruire l’opinion publique “par le bas” en la rapportant aux phénomènes intentionnels que sont les opinions individuelles. Dans un cadre analytique traditionnel, l’opinion est vue comme étant mue “de l’intérieur” par des motivations ou des impulsions essentiellement privées. La présentation d’un tel cadre nous permettra d’élaborer les outils analytiques qui seront indispensables à notre argumentation ultérieure (I). Dans une deuxième étape, nous montrerons que l’opinion, si elle est bien une relation intentionnelle, n’est pas un état mental subjectif : elle manifeste le point de vue élargi auquel tout un chacun se réfère tacitement pour mettre à l’épreuve et justifier ses intentions de signification (II) [12]. Dans une troisième étape, il nous faudra montrer que l’opinion, bien qu’intrinsèquement publique, ne se contente pas de manifester la collusion entre les positions objectives et les dispositions subjectives. Dans la mesure où son expression manifeste et revendique ouvertement l’autorité à la première personne de son énonciateur, elle permet aux individus de produire sinon d’instituer hic et nunc leur qualité de sujet (III). C’est précisément, on le verra, en raison de sa contribution à l’institution des individus en tant que sujets de pensée et d’action que l’opinion paraît a priori incompatible avec l’objectivité anonyme de la raison publique. Cette incompatibilité, tout au moins apparente, met en évidence la charade redoutable à laquelle se heurte la société des individus : mon premier est un, mon deuxième est un, et mon tout est public. Une telle charade, en partant de l’insubordination des opinions individuelles pour aboutir à l’instauration d’un monde commun, explicite l’énigme politique qu’affronte l’ordre démocratique. Comment diable concilier la morale et la politique, le privé et le public, les préjugés et la raison, le particulier et le collectif ? Cette hypothétique conciliation étant l’horizon même du règne de l’opinion publique, nous tenterons d’en restituer les contours dans une quatrième et dernière étape (IV).

(I) La grammaire de l’opinion

Que ce soit en tant que jugement d’évaluation ou en tant qu’opinion “durcie” et stabilisée dans une doxa, l’opinion a été définie depuis toujours, semble-t-il, par ses insuffisances. Peu ou prou assimilée à un jugement de valeur, subjectif et incertain, elle ne semble pas mériter les nobles attributs dont bénéficient les formes supérieures du savoir et/ou de la certitude. Savoir instable et conjectural qui se contenterait des apparences, l’opinion est cantonnée aux faits accidentels et incohérents que la science ou la raison lui abandonnerait en désespoir de cause. Selon cette perspective, l’opinion représente au pire une supposition subjective et infondée, au mieux l’étape provisoire d’un processus cognitif qui viserait à statuer sur le sort encore incertain d’un état de choses et/ou de ses représentations [13].

Or, comme le montre Quéré, ce cadre épistémique, en faisant de l’opinion une forme de savoir, temporairement problématique ou alors définitivement dégénéré, la situe par défaut “dans l’économie du vrai et du nécessaire” [14]. Une telle opération s’avère contre-nature, car en consignant l’opinion à l’échelon inférieur de la hiérarchie de la connaissance, elle l’arrache au “jeu de langage” qui est le sien. En effet, si l’on s’accorde pour définir le “jeu de langage” dont parle Wittgenstein comme un système consistant de notions linguistiques, de régularités d’action et de pratiques communes, le jeu de langage propre à l’opinion ne s’avère nullement épistémique [15]. L’opinion, qu’elle prenne le sens péjoratif d’opiner sans réfléchir ou le sens éclairé de juger de manière rationnelle, “incorpore grammaticalement l’adoption d’un point de vue” [16]. Pour reprendre ici la terminologie de la philosophie analytique, elle consiste donc par définition en une relation intentionnelle : par-delà ses différentes acceptions, plus ou moins représentationnaliste ou pragmatique, la relation intentionnelle renvoie invariablement à la manière dont les choses se présentent à l’esprit [17]. Toutefois, l’opinion impliquant implicitement ou explicitement la revendication d’un point de vue, elle est marquée encore plus fortement que les autres types de relations intentionnelles, telles la croyance ou l’intention, par un mode irréductiblement subjectif : elle prétend en effet divulguer le “monde-tel-qu’il-apparaît” à une personne particulière. Ainsi, le type d’interaction avec le monde que manifeste l’expression “je trouve que cette grenouille est très jolie” est marqué par une modalité intentionnelle subjective : son but ou plutôt sa raison d’être consiste, pour un individu donné, à exprimer et à revendiquer à la première personne ses appréciations.

C’est ce constat grammatical que nous allons examiner en prenant pour point de départ les réflexions de la philosophique analytique. Nous le verrons, la conception analytique de l’opinion aboutit à la même conclusion que sa conception épistémique : loin de répondre à des conditions de vérité, elle oscillerait entre le registre privé du libre-arbitre individuel et le registre suspect des préjugés et des lieux communs. Tout en invalidant une telle conclusion, nous retiendrons cependant la notion analytique d’intentionnalité, car elle a le grand mérite d’instaurer des différences qui restent tout à fait fondamentales même si, ou plutôt parce qu’elles peuvent être partiellement remises en question par une démarche sociologique. En effet, bien que cette notion soit née sous l’égide de la philosophie de la conscience, elle peut se retourner contre celle-ci en puisant dans les ressources argumentatives que la méthode analytique met à sa disposition. A l’encontre de son usage majoritaire, traditionnellement psychologisant, une telle méthode peut servir à montrer les liens d’appartenance mutuelle qui rattachent, par-delà leurs discontinuités apparentes, l’expression “fidèle” d’un état intentionnel, l’opinion socialement convenue et l’opinion publique. Ce faisant, elle contribue à rétablir les ponts théoriques et empiriques qui relient, comme le dit Paul Beaud, les différents “niveaux de signification” de l’opinion publique [18]. Ce sont ces passerelles qu’il nous faut à présent explorer.

L’état “expressif” de l’opinion

De prime abord, la relation intentionnelle ne parle pas du monde réel en tant que tel, mais du monde-tel-qu’il-est-perçu par des individus particuliers à un moment donné de leur histoire. Ce n’est donc pas une relation binaire qui articulerait des entités objectives auxquelles tout un chacun aurait un accès direct avec leur équivalent représentationnel. C’est une relation ternaire qui articule dans un seul et même mouvement l’objet intentionnel, c’est-à-dire le référent ou l’état de choses que désigne la représentation, le contenu intentionnel, c’est-à-dire la représentation de l’objet référé sous une forme dite “aspectuelle”, et enfin le mode psychologique sous lequel ce même objet intentionnel est traité [19]. Ainsi, je peux craindre (mode psychologique) qu’une grenouille (objet intentionnel) soit dans ma baignoire, car ma représentation des grenouilles (contenu intentionnel) en retient essentiellement des caractéristiques déplaisantes, telles leur viscosité ou l’imprévisibilité de leurs soubresauts.

En tant que relation intentionnelle, l’opinion devrait bénéficier de la structure ternaire que nous venons d’esquisser. Et pourtant, dans le cadre analytique, sa constitution “triadique” est plus que menacée par l’absence, généralement ignorée, d’une “direction d’ajustement” qui lui imposerait un certain nombre de “conditions de satisfaction” [20]. Ainsi, les perceptions et les croyances répondent à une direction d’ajustement qui va de l’esprit au monde : elles sont évaluées selon des conditions de vérité qui établissent l’existence effective, dans le monde, des états de choses représentés. Par exemple, la croyance que la grenouille est dans l’étang détermine une direction d’ajustement esprit/monde qui n’est satisfaite que si mon objet intentionnel existe vraiment, c’est-à-dire si la grenouille est effectivement la grenouille est dans l’étang. En d’autres termes, c’est ma représentation qui est censée se conformer aux faits. A l’inverse, lorsqu’il s’agit des intentions et des désirs, ce sont les faits qui sont censés se conformer à mes représentations : les intentions et les désirs répondent à des conditions de réussite qui assurent la réalisation effective des états de choses souhaités et exprimés. Par exemple, le désir de manger des grenouilles engage l’agent intentionnel dans un ensemble d’actions (se renseigner où les trouver, les acheter, les tuer, les apprêter, etc.) qui sont destinées, à terme, à réaliser sa volonté.

Or, contrairement aux croyances et aux désirs, l’opinion ne semble obéir à aucune contrainte d’ajustement. Même appréhendée comme un acte de langage plutôt que comme un état intentionnel, ce que permet aisément l’homologie terme à terme que la philosophie analytique tend à établir entre les états intentionnels et les actes de langage, l’opinion paraît inconditionnelle [21]. Car l’opinion est officiellement rattachée à la catégorie des expressifs (“je trouve que cette grenouille est hideuse”) qui ne répondent apparemment à aucune direction d’ajustement. Les expressifs se distingueraient donc des assertifs (“cette grenouille est verte”) qui s’ajustent selon une direction esprit-mots/monde, des promissifs qui vont, via le locuteur responsable de l’ajustement, du monde à l’esprit-mots (“je te promets de chasser cette grenouille”), et des directifs qui vont également du monde à l’esprit-mots mais, cette fois, via l’allocutaire qui est le responsable de l’ajustement (“chasse cette grenouille”) [22]. Dans la mesure où les expressifs viseraient uniquement la manifestation d’un état psychologique, ils auraient tout simplement une “direction d’ajustement vide” [23]. La seule condition de satisfaction à laquelle ils paraissent asservis, en effet, est la “condition de sincérité” qui garantit que l’état psychologique manifesté est bel et bien celui que l’individu nourrit dans son for intérieur. Dans le modèle analytique de l’opinion, la question de l’échec ou de l’insatisfaction de la correspondance à un état du monde, passé, présent ou futur, est suspendue au profit de l’extériorisation d’un état mental interne.

Bien entendu, le verdict analytique selon lequel l’opinion n’a pas à s’ajuster à une réalité extérieure n’est pas dénué de fondements. Il est vrai que l’opinion, contrairement cette fois, à bien d’autres actes intentionnels, n’est pas au service de la “fonction d’identification” d’un état du monde [24]. Qu’elle porte sur un état du monde réel (“je trouve que le président a eu tort de signer ce traité”), fictif (“Sherlock Holmes est un excellent détective”) ou encore sur le savoir ou le discours d’autrui (“à mon avis, le président se trompe”), elle met en œuvre une “fonction de prédication” qui se contente de qualifier des objets intentionnels. Les opinions ne sont donc pas des jugements de fait qui, même aspectuels, renvoient à des états de choses qui imposent leur propre structure objective au langage qui les “parle”. Elles sont des jugements d’évaluation qui se contentent de présupposer l’existence d’un fait pour lui attribuer un prédicat qui le qualifie sous un aspect et d’un point de vue bien particulier. Ainsi, le sujet qui estime que “le président a mal jugé la situation” présuppose un jugement de réalité (le fait qu’il existe un président) pour pouvoir poser, par un acte à la seconde puissance, la qualification qui constitue le contenu même de son énonciation [25]. Même si son opération de qualification véhicule une “indication existentielle”, ce n’est pas cette dernière qui est soumise aux objections éventuelles de ses interlocuteurs : ce qui est soumis comme un objet assignable, et potentiellement contestable, aux discussions et aux ajustements interpersonnels est la “justifiabilité” de l’appréciation elle-même [26].

Autrement dit, l’opinion est loin d’être une prédication absolue, telle “la neige est blanche”, qui va de l’esprit au monde tout en s’affranchissant des attitudes et des points de vue particuliers dont elle est issue. Elle est une prédication relative qui exprime par définition une prise de position, un “je trouve que” qui affirme non seulement un contenu intentionnel déterminé, mais surtout et avant tout l’existence du jugement lui-même [27]. L’opinion, similaire en cela à la croyance dont parle Wittgenstein, ne vise pas la représentation fidèle du monde en tant que telle. Elle vise à informer autrui des prises de position et des orientations d’action de son sujet d’énonciation : “(...) en disant “je crois”, je renseigne l’interlocuteur non pas sur l’objet annoncé mais sur la personne qui l’annonce” [28]. Bref, le rôle d’une opinion ne consiste pas en premier lieu à affirmer ou à faire connaître une proposition, mais à exprimer l’attitude du sujet par rapport à cette proposition.

Dans la mesure où l’“aspectualité” psychologique est la propriété constitutive de l’opinion, cette dernière se distingue notablement des autres types de relations intentionnelles. Alors que ces dernières dépendent au départ du contexte oblique que déploie l’esprit qui les tisse mais peuvent, à terme, s’en émanciper, l’opinion ne semble pas pouvoir se détacher de son contexte d’origine [29]. En effet, toutes les relations intentionnelles répondent par définition aux biais perceptifs ou doxastiques de leurs “propriétaires”, dont les raisonnements ordinaires sont trop souvent illogiques ou inconsistants pour que leurs pensées puissent être traitées comme des propositions impersonnelles, sujettes en tant que telles aux règles logiques de la transitivité [30]. Par exemple, si j’espère que Jones va épouser ma sœur et qu’il s’avère que Jones est l’étrangleur fou, il ne s’ensuit pas que j’espère que ma sœur épouse l’étrangleur fou [31]. Même si “Jones” et “l’étrangleur fou” réfèrent au même individu et peuvent être logiquement substitués l’une à l’autre, ils ne sont pas équivalents dans le cadre oblique de la référence aspectuelle, sinon fausse, que je noue avec les objets de ma croyance [32]. Cela étant, la plupart des relations intentionnelles, telle la croyance, peuvent être traitées par des procédures de “désubjectivation” ou de “démodalisation” qui efface, au terme d’une série d’épreuves de réalité, le sujet particulier de l’énonciation au profit d’un savoir absolu et anonyme [33].

Mais il n’en est pas de même des opinions qui semblent, toujours dans un cadre analytique, conserver leur opacité référentielle : elles restent partiellement opaques pour autrui et, a fortiori, “intraitable” pour le point de vue à la troisième personne qui caractérise le scientifique – ou le sondeur. En effet, à la différence des jugements factuels qui peuvent passer par des épreuves de réalité qui les dépouillent progressivement de leur intentionnalité première pour les consacrer comme valables “en soi”, les opinions restent relatives au point de vue de ceux qui les émettent et ne peuvent en être séparées sans perdre leur spécificité grammaticale. Du coup, les jugements d’opinion ne peuvent bénéficier du contexte référentiellement transparent qui autorise les épreuves de vérité et les montées en généralité épistémiques. À la différence des propositions qui sont censées adhérer à leurs référents dans le monde indépendamment de toute aspectualité psychologique, les énoncés d’opinion, comme les états mentaux qu’ils sont censés extérioriser, sont relatifs à la première personne. Ils échouent ainsi aux tests d’extensionalité de Quine, que ce soit la substituabilité des termes identiques (“le président de la France” peut être remplacé par “Jacques Chirac”, car ils désignent un seul et même individu) ou la généralisation existentielle (cette grenouille est un batracien, donc toutes les grenouilles sont des batraciens). Car l’opinion assigne à un état de fait une qualification ontologiquement subjective : dans une énonciation telle que “cet homme est un vrai ours”, la substitution par un terme co-référentiel équivalent (i.e. un plantigrade) ne préserve pas le sens de l’énoncé, car la manière singulière dont l’objet est référé affecte la portée même de la proposition.

Une opinion inconditionnelle

Au vu de ce parcours qui se voulait, rappelons-le, strictement analytique et non pas sociologique, l’opinion, qu’elle soit traitée comme un acte de langage ou un état intentionnel, se présente comme une prédication relative, subjective et oblique : elle dépend du contexte étroit que constitue l’esprit subjectif de son propriétaire. On comprend mieux, dès lors, pourquoi la catégorie des expressifs tend à être négligée dans la philosophie de l’intentionalité comme dans la philosophie du langage. Contrairement à ses consœurs, elle semble échapper à la loi de l’esprit et du langage la plus fondamentale, celle des directions d’ajustement. Pourtant, comme le montre Vanderveken, cette loi est essentielle, car elle décline les “conditions transcendantales” qui déterminent la totalité des usages possibles et surtout réussis du langage et fixent, par là même, les limites de ce qui peut être pensé, dit et expérimenté dans le monde [34]. Transgressant cette loi fondamentale, l’opinion semble se caractériser par une direction d’ajustement vide qui la suspend à un seul fil, celui tissé par l’esprit subjectif qui la nourrit, d’une façon qui paraît somme toute inconditionnelle. La condition de sincérité étant relative au monde privé du sujet, elle ne valide pas les expressifs de la même façon que les conditions de vérité valident la fonction descriptive des assertifs ou que les conditions de justesse valident la fonction normative des promissifs et des directifs [35]. Le degré d’authenticité de l’opinion, qui repose uniquement sur la bonne volonté de son énonciateur, est son seul critère de validation.

Dès lors, l’approche analytique de l’opinion aboutit, par un tout autre chemin, au même résultat que l’approche par trop épistémique qui la suspendait, on l’a vu, au verdict ultérieur des épreuves de réalité et des critères de vérité propres à l’identification objective et impersonnelle des faits. En effet, dans un cas comme dans l’autre, l’opinion se présente littéralement sans objet. Sous l’angle analytique, elle se heurte au diagnostic d’inconditionnalité auquel conduit la clause fort peu restrictive de la sincérité. Sous l’angle épistémique, qui est par ailleurs étroitement rattaché au premier, elle apparaît comme une “conscience qui n’a pas encore d’objet”, court-circuitant ainsi le procès d’ajustement de l’idée à son objet – un procès qui, d’après Adorno, transforme l’idée en connaissance en la rassasiant de l’objet qui la libère, par là même, de sa nature fortuite [36].

Sous ces doubles auspices, l’opinion se trouve réduite à une opération de prédication arbitraire et occasionnelle qui ne parvient pas à sortir de l’esprit ou du langage pour atteindre une réalité extra-linguistique. Par conséquent, elle ne peut satisfaire la dimension relationnelle de l’intentionnalité, inhérente au mouvement de l’esprit qui prend conscience d’autre chose que de lui-même. En effet, la distinction triangulaire entre le mode psychologique, le contenu intentionnel et l’objet intentionnel est fondamentale car elle permet de conserver “l’à-propos-de” (aboutness) qui caractérise l’intentionnalité. Les états intentionnels, bien que dépendants de la psychologie interne des individus qui les entretiennent, se caractérisent par la capacité sémantique de l’esprit à sortir du “cercle de ses propres idées” [37]. Or, dans sa conceptualisation analytique, l’opinion présente une anomalie de taille : elle renvoie à un mécanisme de pensée qui tourne pour ainsi dire à vide et ne permet guère à l’esprit de “sortir de soi”. Bien au contraire, l’opinion ne tolère pas d’autre mesure qu’elle–même, ce qui la rend désespérément contingente, déréglée et inconditionnelle et, par là même, fort peu intentionnelle. Dès lors, à moins de renoncer à faire de l’opinion une relation intentionnelle pour la confiner dans un “langage privé” dont les énoncés seraient par définition indiscutables, il faut trouver un moyen de retrouver la conditionnalité qu’elle a perdue [38]. C’est ce que nous allons tenter de faire en soustrayant l’opinion du destin privé et idiosyncrasique auquel la condamne la philosophie analytique.

II) L’étrange directionalité de l’opinion

Afin de rendre à l’opinion sa conditionnalité et donc son intentionalité, il nous faut reprendre l’homologie analytique entre les états intentionnels et les actes de langage en inversant son sens, c’est-à-dire en partant d’abord des actes de langage. En effet, cette homologie terme à terme reposait sur les prémisses représentationalistes de l’intentionnalité en tant que “conscience-de” : tout individu aurait la possibilité d’un accès privé aux conditions de validité de ses pensées et de ses énoncés – conditions de validité qui pourraient ainsi être définies uniquement du point de vue de l’agent. Dans une telle perspective, les actes de langage dérivent des intentions de signification pré-linguistiques : la communication, loin de modifier la signification formée in mente par le locuteur, ne serait qu’une extension intersubjective qui poserait “après coup” le problème de la compréhension réciproque. La formation et la réussite des actes de langage, tout comme celles des états intentionnels, dépendraient ainsi du sujet souverain et de son équipement cognitif.

Mais l’orientation psychologisante de cette analogie ne résiste pas une réflexion plus approfondie, car le succès d’un acte de langage ne repose pas uniquement sur la réalité de la correspondance au monde auquel il prétend. Il faut encore que l’acte de langage en question suscite, notamment en respectant les conventions linguistiques et les normes partagées, la reconnaissance de sa validité par son destinataire [39]. Autrement dit, un acte de langage, quel qu’il soit, contient toujours l’attente d’un “remplissement” que seul autrui peut satisfaire : cette attente, c’est celle d’être reconnu, conformément à ses prétentions, en tant que menace, prière, question ou opinion. Dès lors, contrairement à ce que préconise l’homologie mentaliste entre les états intentionnels et les actes de langage, les conditions de satisfaction d’un état intentionnel du type “cette grenouille est verte” ne sont pas identiques à celles de son expression linguistique “cette grenouille est verte”. Alors que mon état intentionnel est satisfait si la grenouille est effectivement verte, mon énonciation ne peut être vraiment qualifiée de réussie que si mon interlocuteur croit que je crois effectivement que cette grenouille est verte. L’entente intersubjective constitue donc le critère interne de la réussite des actes de langage dont la fonction est plus communicationnelle que représentationnelle. A moins de prétendre étrangement, tel Searle, que la compréhension d’autrui n’est pas un effet attendu de ses propres énoncés ou que l’on peut parfaitement parler sans se soucier de la réaction de son interlocuteur, force est de constater que tout acte de langage est “perlocutionnaire” [40]. Car un acte de langage vise par définition à provoquer un certain effet chez le destinataire, en l’occurrence la reconnaissance de la valeur de “normalité” et d’intelligibilité de l’intention de signification qu’il a pour charge de manifester [41].

Bien que la dimension perlocutionnaire et la condition de satisfaction communicationnelle concernent tous les actes de langage, elles affectent plus particulièrement les énoncés d’opinion. D’une part, l’opinion est une action communicative : elle s’adresse nécessairement à des interlocuteurs dont la reconnaissance et la validation requièrent des ajustements successifs et des élaborations réciproques. Elle est donc jaugée par rapport à sa capacité d’établir un sens partagé, à sa normalité, sa prévisibilité et son adéquation à une communauté de points de vue [42]. D’autre part, les actes de jugement ne se forment pas de manière isolée à l’intérieur de l’espace mental avant d’être formatés, lors d’une étape ultérieure, dans les règles du langage public. Ils sont normés et normalisés de l’intérieur par l’anticipation de l’accord qu’ils sont susceptibles de susciter. Loin de la forme “a prioriste” des états représentationnels auto-suffisants dont l’élaboration subjective précéderait l’expression publique, l’opinion est un acte “perlocutionnaire” qui dépend de l’aval public. Autrement dit, l’opinion n’est pas de l’ordre mentaliste de la “conscience de”, mais de l’ordre pratique d’une “action-à-réaliser-dans-le-monde” : l’énonciateur qui vise la reconnaissance, par son destinataire, de la validité de son jugement, forme son énonciation par rapport à ce but terminal. L’activité mentale que constitue l’élaboration d’une opinion prend ainsi sens par rapport à la visée ultérieure, l’accord d’autrui, dont elle n’est pour ainsi dire que le préparatif pré-linguistique [43].

En d’autres termes, à l’exact inverse de sa conceptualisation analytique, l’opinion se présente d’abord et avant tout comme un acte de langage intersubjectif, et donc conditionnel. Elle n’est un état mental que de manière dérivée, car elle est orientée normativement par des prétentions à un commun accord et comprend comme propriété constitutive la procédure de montée en généralité qui la rend apte à être “publicisée” et reconnue par autrui [44]. Les opinions valides et justifiables sont celles qui intègrent, au moment même de leur formation, le point de vue élargi de “l’autrui généralisé” qui ventile les significations possibles et admissibles dans une communauté donnée [45]. Ainsi, dans un contexte national où le pays se voit menacé par un péril extérieur, une opinion politique contestataire pourra être jugée invalide, injustifiable et rejetée comme étant indigne d’un membre compétent et docile de la communauté. C’est dire si l’opinion n’est pas le “voir comme” que les paradigmes individualistes rattachent au contexte opaque de l’esprit individuel. Elle intègre et doit intégrer, pour être viable, les significations communes qui lui permettent de répondre aux exigences de la “justification secondaire” dont parle Alvin Goldman [46]. A la différence de la “justification primaire” qui repose sur les perceptions directes et les inférences automatiques, la justification secondaire mise sur le savoir de sens commun qui est au principe du monde normal d’une collectivité donnée [47]. L’opinion pleinement justifiée n’est donc rien d’autre que “l’opinion droite”, l’opinion orthodoxe qui entre en résonance avec le monde ordinaire des expériences, des normes et des attentes partagées.

Les modalités de l’ajustement

Appréhendés dans un cadre langagier et interactif, les jugements d’évaluation répondent bel et bien à une direction d’ajustement qui les revêt de la conditionnalité intentionnelle et de la structure ternaire que leur conceptualisation analytique avait égarées. Cette direction d’ajustement est celle qui va de l’esprit individuel à la communauté des esprits, aidée en cela par tous les ajustements antérieurs qui se sont sédimentés, dans le monde social, sous la forme des opinions reçues et des usages institués. Les opinions, même si elles ne répondent pas à des conditions de satisfaction factuelles qui pourraient les “combler” de manière objective et définitive, n’en répondent donc pas à moins à des critères publics d’acceptabilité et de recevabilité [48]. Ainsi, celui qui juge que Picasso est un peintre conventionnel et anodin devra justifier une position que son hétérodoxie par rapport au répertoire des opinions reçues rend bien délicate à soutenir. En revanche, les opinions qui se contentent de puiser dans les qualifications publiques préexistantes, comme le fait que Picasso est un grand peintre, s’inscrivent dans l’espace des jugements partageables, sinon partagés, dont la validité est d’emblée assurée.

Bien entendu, les modalités de l’ajustement auquel les opinions individuelles sont tenues d’obéir varie, notamment en fonction des médiations qui leur permettent de s’élargir à la mesure de l’accord commun, virtuel ou effectif, qu’elles visent à susciter. La première médiation est celle, fondamentale et incontournable, que constitue le système pré-réflexif des capacités pratiques et des présuppositions culturelles. Un tel système a fait l’objet de différentes appellations, que ce soit le monde vécu (Habermas), la base d’inférence et d’action (Garfinkel), l’arrière-plan pré-intentionnel (Searle), la forme de vie (Wittgenstein) ou même l’habitus (Bourdieu). Mais par-delà ses diverses déclinaisons, il renvoie au socle pré-intentionnel des significations et des habiletés qui rendent le monde immédiatement intelligible et assurent d’emblée l’accord minimal des esprits. Un tel socle n’est autre que la matrice commune de jugement et d’évaluation qui borne le dicible et l’indicible, le pensable et l’impensable, le justifiable et l’injustifiable, le valide et l’invalide. C’est ce que Beaud et Quéré, à la suite de Merleau-Ponty, appellent “l’opinion originaire tacite” : pré-réflexive et incarnée, elle forme le point de vue génératif à partir duquel des jugements explicites sont susceptibles d’être élaborés [49].

La législation de l’opinion originaire ou doxastique, loin d’être intérimaire, règle toutes les opinions en circulation. Médiation aussi permanente qu’invisible, elle sauvegarde l’“unanimité de principe” qui garantit, par delà les divergences et les dissensions situées, la concordance pré-intentionnelle des jugements et des interprétations des événements [50]. L’accord “primitif” qui sous-tend ce système pré-intentionnel de jugements faisant implicitement et constamment autorité, il impose à toutes les relations intentionnelles un contexte commun. Ce contexte matriciel et a priori écarte, tout au moins partiellement, l’incommunicabilité structurelle qui menaçait les opinions égocentrées de la philosophie analytique. En effet, un tel contexte élargi et principiel remplace “l’opacité référentielle” qui caractérisait les états intentionnels lorsqu’ils étaient rapportés au contexte singulier et nécessairement oblique de l’esprit individuel par une transparence partielle. Cette transparence partielle est assurée tout à la fois par le contexte “interne” des capacités et des significations communes qui informent les esprits et par le contexte “externe” des institutions et des règles qui délimitent un espace commun de référence.

Contrairement à ce que suggère le paradigme mentaliste, la communauté des esprits nécessaire à la compréhension réciproque et à la coordination des actions ne repose pas sur la convergence a posteriori, aussi hasardeuse que mystérieuse, des états intentionnels. Cela étant, cette communauté d’esprit, si elle est en grande partie assurée par la matrice pré-intentionnelle de jugement et d’évaluation, n’est pas statique et monolithique. Elle est constamment produite et régénérée par le travail interactionnel et les ajustements mutuels que mettent en œuvre les membres de la communauté. On l’a vu, de tels ajustements, qui sont implicitement présents dans tous les jugements d’évaluation exprimés à la première personne, impliquent la médiation pré-réflexive de l’opinion originaire. Mais ils peuvent également impliquer la médiation réflexive du point de vue, plus ou moins généralisé, d’autrui qui caractérise la formation de ce que l’on pourrait appeler l’opinion argumentative et l’opinion conventionnelle. Ces deux types d’opinion mettent en œuvre, tout au moins apparemment, deux différents modes de réflexivité qu’il nous faut rapidement esquisser.

Dans la version idéaliste de l’opinion que préconisent nombre de philosophes politiques, la médiation réflexive qui intervient dans la formation de l’opinion est la “mentalité élargie” qui permet à chacun de réfléchir la généralité du jugement que toute personne sensée et raisonnable devrait endosser [51]. L’opinion triviale, dénigrée comme irréfléchie, inconditionnelle et privative, fait ainsi place à une opinion idéale, régie par l’intérêt général et le bien public, que tout un chacun devrait avoir. Une telle démarche impose donc une conditionnalité explicite et incompressible dans la “libre” élaboration de l’opinion : cette dernière doit souscrire aux clauses de rationalité et d’universalité propres à une faculté de juger qui se meut dans un espace public ouvert à tous les points de vue. L’opinion, via la communication, doit s’ajuster à l’épreuve publique que constitue potentiellement l’accord de n’importe qui, indépendamment de son origine sociale ou culturelle. Cette acception laudative de l’opinion résout aisément le statut apparent d’oxymoron de “l’opinion publique”, car elle comprend implicitement le terme public : opiner consiste à élever un cas particulier au rang d’un problème commun, à se représenter les prises de position de ceux-là même qui, empiriquement absents, restent présents à l’esprit, et à actualiser, in fine, le jugement qui paraît le plus apte à mériter l’assentiment [52]. Dans le cadre idéal de “l’opinion argumentative”, il n’y a donc pas de saut qualitatif entre l’opinion individuelle et l’opinion publique : toute opinion, rendue “droite” par les ajustements rationnels et argumentatifs menés au sein d’une communauté plus ou moins universelle, est publique.
L’opinion conventionnelle, pour s’élargir au point de vue général qui la rendra justifiable et valide, met en œuvre un autre type de médiation réflexive, qui est plus de l’ordre de la conformité que de l’argumentation. Elle consiste notamment à anticiper et endosser le point de vue normal, factuel, des membres de la communauté, ce qui lui permet de susciter d’emblée l’accord de ses semblables. Dans un tel contexte, l’opinion émise n’est pas la qualification idiosyncrasique d’un individu, mais le jugement “sociosyncrasique” d’un agent “porte-parole” qui met en visibilité son statut de membre averti de la communauté. L’opinion qui exprime ainsi le point de vue supposé de la communauté et anticipe de manière plausible “ce que les autres diraient” se base sur la régularité effective et la probabilité future des jugements publiquement disponibles [53]. L’emprunt d’une opinion disponible, supposée être conforme à l’avis de tous, peut reposer sur le “savoir mutuel”, c’est-à-dire sur le savoir qui porte sur ce que l’autre sait ou est censé savoir [54]. Mais il peut tout aussi bien se contenter de la “méconnaissance mutuelle” qui conduit à l’imitation relativement aveugle des opinions majoritaires. La procédure d’ajustement de l’opinion conventionnelle à l’accord commun est donc plus spéculaire et collectivisante que réflexive et universalisante. Elle copie ou anticipe le comportement majoritaire en s’aidant de l’orthodoxie culturelle ou, comme le dit Livet, du “paysage interprétatif” que l’individu croit ou présume partagé [55]. Ce faisant, elle avalise une présomption que partage toute personne de bon sens : le fait que ses semblables partagent ou sont susceptibles de partager une opinion est une bonne raison, voire une raison décisive, pour l’adopter. Dans le cadre factuel, conformiste, de l’opinion conventionnelle, il n’y a pas non plus de saut qualitatif entre l’opinion individuelle et l’opinion publique : toute opinion qui s’accorde, virtuellement ou effectivement, avec l’opinion générale est de facto publique.

Au vu de ce qui précède, l’opinion argumentative et l’opinion conventionnelle sont des figures intentionnelles qui se détachent sur le fond de la matrice pré-intentionnelle commune qui garantit partiellement la transparence mutuelle des esprits. Elles répondent apparemment à des dynamiques d’ajustement opposées. Comme l’approche normative de la philosophie politique l’a si souvent souligné, la loi de la majorité obéit à une montée en généralité quantitative et factuelle alors que la loi de l’argumentation met en œuvre une généralité qualitative et axiologique. Or, si une telle différence reste essentielle du point de vue normatif qui caractérise le paradigme argumentatif, il n’est pas sûr qu’elle résiste à la visée plus descriptive du point de vue sociologique. En effet, plus que l’intérêt général et la vérité, c’est l’accord d’un public virtuel, plus ou moins extensif, qui s’impose comme la condition sine qua none de la formation des opinions. Cette clause consensualiste a un grand avantage par rapport à un modèle idéalisant qui prive le jugement de sa dimension aspectuelle pour mieux le revêtir d’une portée quasi-transcendantale : elle préserve la dimension grammaticale de point de vue qui caractérise les phénomènes d’opinion [56].

Au terme de ce parcours, l’opinion apparaît sociale et publique à un double titre. D’une part, elle est un acte conditionnel, car elle doit satisfaire aux critères de validité qui la rendent aptes à susciter un consensus. D’autre part, ce même consensus ne peut survenir que si l’opinion en question est vraisemblable, c’est-à-dire conforme à l’opinion doxastique originaire qui joue un rôle essentiel dans la formation de l’opinion-comme-jugement et plus généralement dans l’économie cognitive de tout un chacun. Or, une fois évaluée relativement à la “justifiabilité” sociale dont elle doit faire preuve, l’opinion n’est ni un acte purement mental que le langage se contenterait d’exprimer par la suite, ni un acte rationnel qui poursuivrait l’intérêt général et la félicité publique, ni une conformité aveugle à l’opinion reçue. Elle est un pari implicite sur le “raisonnable”, car elle mise sur “ce qui est acceptable dans une communauté donnée” [57]. Ainsi fondée sur ce qui est susceptible de provoquer l’assentiment, l’opinion relève plus du monde social et de l’attitude en Nous du membre de la communauté que du monde subjectif que lui associe la philosophie analytique.
La réussite de l’opinion est donc bien conditionnelle : elle doit susciter l’adhésion de tous ceux avec qui le Je de l’énonciateur entre virtuellement en dialogue. Cela étant, les Je en question ne disparaissent pas pour autant, ce qui leur permet d’esquiver le statut peu enviable de relais transparent des structures sociales dont les revêt la version “pléonastique” de l’opinion publique. Au contraire, les agents individuels disposent bel et bien d’une marge de manœuvre dont témoigne, en creux, leur travail d’ajustement avec l’opinion commune. La dimension active sinon laborieuse d’un tel ajustement révèle la tension, jamais complètement résolue, entre l’aspectualité psychologique et la validation publique qui marquent les phénomènes d’opinions.

III) L’humble autorité du Je

Les opinions, même considérées comme des actes de langage conditionnels plutôt que comme des états mentaux auto-référents, n’en gardent pas moins un lien privilégié avec les esprits subjectifs. Elles retrouvent en effet, au niveau linguistique, une partie des propriétés analytiques dont elles étaient pourvues lorsqu’elles étaient conçues, on l’a vu à tort, en tant qu’états intentionnels statiques et a priori : ce sont des prédications obliques, c’est-à-dire relatives au point de vue de l’agent. A la différence des assertions qui remplissent la fonction sémantique de représentation d’une réalité extra-linguistique, les opinions sont des énonciations à la première personne qui exercent la fonction pragmatique de présentation : elles visent essentiellement à exhiber l’état d’esprit de leur énonciateur [58]. Ainsi, dans un énoncé tel que “je trouve que cette grenouille est affreuse”, la proposition complétive “cette grenouille est affreuse” est subordonnée à l’acte d’évaluation que je revendique à mon propre nom. Le fait dont un tel énoncé informe son interlocuteur est moins un état de choses extérieur que l’auto-positionnement en Je dont témoigne, par définition, son énonciation.

Autrement dit, l’expression d’une opinion, en fournissant à l’agent les formes linguistiques appropriées à l’expression conventionnelle de sa subjectivité, lui permet de se produire vis-à-vis d’autrui comme un sujet de pensée et d’action [59]. Durant le temps court de l’énonciation, le sujet d’opinion conquiert en effet une position privilégiée, bien que toute provisoire : il s’impose comme “le point de perspective ou de coordination qui fait que le monde est son monde, et en particulier que ses pensées, ses représentations et ses sensations sont siennes” [60]. L’autorité à la première personne de l’agent se manifestant dans et par ses énonciations particulières, elle perd les propriétés désincarnées, permanentes et souveraines, dont la philosophie de la conscience et l’individualisme méthodologique l’ont revêtues. Cette même autorité se retrouve dotée, à l’inverse, des propriétés indexicales, c’est-à-dire temporaires et contextuelles, qui sont réservées aux créations discursives. Car le sujet n’étant, en fin de compte, que celui qui s’affirme en tant que sujet, que ce soit par ses jugements ou ses actions, il bénéficie essentiellement d’un statut énonciatif. Il se définit dans les termes de l’acte d’énonciation, en l’occurrence l’opinion, par lequel il manifeste “sa capacité à se poser comme “sujet”” [61].

Une telle conception, tout en évitant la vision psychologisante d’un acteur omnipotent, n’abolit pas la spécificité “oblique” de l’opinion et la dissymétrie qu’introduit l’autorité de la première personne. Simplement, elle rapporte la validité des opinions et le statut du sujet, désormais relatif, à leur milieu d’origine : le langage et les usages sociaux, qui dotent l’agent de la capacité d’entendement, du libre-arbitre et de la position d’autorité qui caractérisent normativement son identité de sujet. Grâce à cette normativité sociale et langagière, la revendication, par le locuteur, du statut formel de sujet qui accompagne ses énonciations à la première personne s’avère performative. En effet, l’opinion, en conférant au locuteur une position énonciative qui lui donne droit, le temps du discours, à son statut de sujet, institue une réalité nouvelle. Cette réalité instaurée par le seul fait de l’énonciation, c’est celle du sujet lui-même qui peut ainsi être considéré comme un fait institutionnel au sens de Searle [62]. Le locuteur “compte comme” un sujet lorsqu’il émet à son propre nom un acte de langage qui l’engage vis-à-vis de ses semblables en tant que sujet responsable, rationnel et adéquat.

Appréhendée dans une telle perspective, l’opinion s’avère bel et bien expressive, mais ce qu’elle exprime n’a plus rien à voir avec des états mentaux idiosyncrasiques. L’opinion exprime la revendication, par le locuteur, du statut formel de sujet qui caractérise ses énonciations à la première personne. Dès lors, la conception de l’opinion comme une “prise de position” doit être pris au pied de la lettre – mais d’une manière différente de celle qui consiste, pour une démarche plus sociologisante, à prendre la place qui est la sienne, définie en creux au sein de l’espace structurel des positions sociales [63]. Dans la perspective qui est ici la nôtre, l’agent qui prend position ne se contente pas de reconduire implicitement les règles et les valeurs des personnes morales que sont les institutions. Il adopte publiquement la position de sujet, s’autorisant ainsi, vis-à-vis d’autrui comme de lui-même, à rendre publiquement observable la vie mentale qui accompagne ce statut, notamment les auto-positionnements et les évaluations qui témoignent du libre-arbitre individuel [64]. C’est dire si l’échange et la confrontation des opinions ne sont pas les phénomènes anodins et superficiels que l’épistémologie savante et abstraite a si souvent décriés. A l’échelle interindividuelle comme à l’échelle collective, ils permettent, pour reprendre dans un autre cadre la belle expression de Vincent Descombes, à “la question du sujet” d’être posée [65].

Il est temps de résumer les principaux apports de notre argumentation. L’opinion, loin de répondre à la seule clause “inconditionnelle” de sincérité, se trouve bel et bien soumise à des conditions objectives ou, du moins, intersubjectives. Car l’opinion, pour être comprise et validée, doit satisfaire les impératifs d’intelligibilité et de justification qui suscitent et supportent l’accord commun. Toutefois, l’opinion, tout en retrouvant la conditionnalité qui lui est propre, n’en continue pas moins de soulever la question épineuse de l’autorité de la première personne. Car l’individu qui exprime son opinion conquiert une position énonciative qui lui donne droit, le temps de l’énonciation, au statut de sujet intentionnel – à condition, bien entendu, qu’il soit reconnu comme tel sur la scène publique.

Il est plus aisé de saisir, dès lors, pourquoi le concept d’opinion publique s’entête à prendre les tournures d’un oxymoron analytique. Il met en exergue la tension analytique et politique entre l’autorité du sujet d’opinion, qui aspire à la reconnaissance de son droit à la libre expression, et l’autorité de sa communauté d’appartenance, dont cette même reconnaissance dépend étroitement. Lorsque le pôle subjectif de “l’opinion” est privilégié aux dépens du pôle impersonnel du “public”, l’opinion publique tend à poser comme un problème a posteriori la commensurabilité entre les esprits subjectifs des individus et l’ensemble des représentations et des lois communes que Descombes appelle “l’esprit objectif des institutions” [66]. Bien entendu, sociologiquement parlant, cette commensurabilité ne fait plus de doute une fois l’opinion soustraite du modèle épistémique dont elle est restée si longtemps captive. En revanche, dans une société démocratique qui fait du sujet d’opinion le nouveau législateur universel, cette même commensurabilité reste de toute évidence socialement et politiquement problématique.

C’est précisément la dimension problématique de la conciliation entre le particulier et le collectif que la figure symbolique de l’opinion publique est chargée d’occulter en incarnant la “glue sociale de qualité supérieure” nécessaire à la cohésion nationale [67]. Dans une société officiellement autonome qui conçoit les institutions comme des constructions artificielles soumises au bon vouloir lucide des citoyens, l’opinion publique constitue un dispositif symbolique redoutable. Elle représente tout à la fois l’incarnation de la volonté générale, dont l’origine serait dans la conscience de tous ceux qui communient en elle, et la somme des opinions individuelles que chacun nourrit dans son for intérieur. Toutefois, si l’opinion publique peut fournir une solution symbolique à l’équation politique des démocrates, elle peine à fournir la solution pratique dont ils ont besoin [68]. En effet, l’alchimie ingénieuse qui fait du magistère d’opinion le pilier du mythe démocratique s’avère bien fragile lorsque l’exercice du pouvoir requiert la réconciliation effective de la liberté individuelle et de la nécessité publique. L’incompatibilité, tout au moins potentielle, entre les impératifs politiques de la raison d’Etat et l’imprédictibilité des (ir)rationalités individuelles compromet le gouvernement “en douceur” de l’opinion. De plus, les oscillations capricieuses d’une opinion qui vacille entre l’ordre indocile du libre-arbitre individuel et l’ordre doxastique des préjugés et des habitudes sociales ne semblent guère se prêter à l’administration d’un Etat, fût-il démocratique. C’est là que la mise en exergue de la dimension “publique” de l’opinion publique prend toute sa force : elle vise à remédier à une telle disconvenance en imposant à l’opinion la correction et la “droiture” qui lui font naturellement défaut – tout au moins dans un cadre analytique et politique qui reste en prise avec les contradictions soulevées par l’avènement d’un sujet juridiquement et métaphysiquement souverain. L’insistance normative et politique sur la qualification “publique” de l’opinion transforme de manière fondamentale la portée individualisante de l’institutionalisation de l’opinion et de son énonciateur, le sujet d’opinion et d’action. Elle délaisse en effet l’expression de soi et l’accord des esprits pour la poursuite d’un intérêt général que configurent, chacun à leur manière, les différents modèles de souveraineté.

IV) De l’opinion privative à la politique publique

Dans le concept “opinion publique”, la prédication “publique” modifie de façon drastique la modalité expressive et subjective qui caractérise l’acception épistémique et analytique du substantif “opinion”. En effet, le champ sémantique de “public”, pris ici comme un adjectif, donne lieu à des orientations normatives, plus ou moins complémentaires, qui semblent à première vue opposées aux propriétés “privatives” de l’opinion. La première acception de “public” renvoie à ce qui est publié, à la mise en visibilité d’un objet intentionnel qui est ainsi rendu manifeste et accessible à tous ; dans ce sens ostensif, elle s’oppose au privé et au secret. Sa deuxième acception renvoie aux problèmes d’intérêt général à propos desquels des personnes privées tentent d’argumenter rationnellement ; dans ce sens impersonnel et universel, elle s’oppose au particulier et au local. La troisième acception, fondamentalement politique, de “public” renvoie au cadre éthico-juridique du vivre-ensemble dans un espace public d’actions et de paroles ; à la logique identitaire qui régit l’état a priori des filiations individuelles et des appartenances communautaires, elle oppose la logique de l’action qui vise l’instauration dynamique et a posteriori d’un monde commun et d’une citoyenneté partagée [69]. Enfin, le quatrième sens de “public” le conçoit plutôt comme un substantif, car il fait de l’opinion publique l’opinion du public, c’est-à-dire d’un collectif consistant qui se mobilise d’un commun accord au nom de l’intérêt général. Dans ce sens, le “public” s’oppose à l’individu, dans ce qu’il peut avoir d’unique et d’idiosyncrasique.

Compte tenu de ces oppositions structurelles, on comprend mieux pourquoi la mise en commun de l’opinion et du public dans une même entité discursive a toutes les apparences d’un “monstre grammatical”. On comprend mieux également l’intérêt symbolique et politique de leur conciliation discursive dans une notion qui n’en garde pas moins toutes les caractéristiques d’un Janus à deux faces. Sur une de ces faces règne, conformément à “l’impératif de justification” démocratique, le postulat individualisant selon lequel les opinions particulières sont logiquement antérieures, indépendantes et égales entre elles. Sur l’autre face domine le postulat totalisant que les opinions, par trop instables et versatiles, doivent s’incliner devant la raison publique et “l’impératif de gouvernabilité” politique [70]. Individu et collectif, contrat et obéissance, société et communauté, constituent ainsi les faces contradictoires d’un seul et même concept qui oblige à penser simultanément la divergence et l’unité [71]. Suivant les différentes conceptions politiques et sociologiques de l’opinion publique, c’est l’une ou l’autre face qui se trouve valorisée.

A cet égard, la genèse socio-historique, au 18ème siècle, de la figure de l’opinion publique et la modalité de ses conceptualisations successives sont très significatives. En effet, la conception de l’opinion publique qui émerge de la République des lettres à la fin du 17ème siècle privilégie un modèle “sociétaire” qui appréhende les individus comme étant séparés par des relations externes, fortuites et intéressées [72]. Mais cette version littéraire et associative de l’opinion publique est compromise lorsqu’elle se profile, dans les années 1750, sur la scène juridique comme étant l’expression légitime sinon légale du “tribunal de la nation” [73]. La politisation de l’opinion publique littéraire qu’amorce l’univers du droit est parachevée lorsque la Révolution française la consacre officiellement, sous la forme de la volonté générale, comme le Législateur suprême. Une telle consécration, en déplaçant l’opinion publique du registre de la discussion “gratuite” et désintéressée de la “société de pensée” que constituait la sphère publique littéraire au registre du jugement politique et des orientations d’action requises par la “société de vie”, change son statut [74]. Car l’opinion publique, une fois consacrée comme instance de jugement politique, préside une activité par nature intéressée, c’est-à-dire engagée dans le monde réel et les transformations éventuelles qu’elle est susceptible d’y apporter. Or, la réalisation d’une telle intervention pratique ne peut reposer uniquement sur le libre échange des opinions ; elle requiert la mise en place d’une “architectonique politique” qui “subordonne, dans les affaires communes, un souci à un autre, ou un ordre de fins humaines à un autre ordre de fins humaines, et donc, en termes d’institutions, une instance de décision à une autre” [75]. En d’autres termes, lorsque l’opinion publique passe du statut d’un concept abstrait à celui d’un pouvoir effectif, elle tend à perdre sa face individualisante. Une fois consacrée comme le “Grand Architecte” de l’édifice démocratique, elle se doit de mettre en visibilité, avec sa face “publicisante”, l’exigence d’une subordination politique que l’on pourrait dire générique  : celle qui assujettit le point de vue des individus au point de vue de la totalité.

Ce bref rappel des étapes successives de la conceptualisation historique de l’opinion publique permet de rappeler, sous un mode chronologique, les glissements sémantiques et les transferts de sens perpétuels auxquels se prête toujours une telle notion. Ainsi, l’opinion publique, lorsqu’elle intervient dans l’arène politique, ne renvoie plus à une collection d’individus dont l’expression multiforme, désaccordée et bruyante menace l’unité nationale. Comme le montre la mise sous tutelle originelle dont témoigne le singulier même de l’opinion publique, elle prend acte de la primauté politique et de l’antériorité grammaticale de la raison publique sur les opinions singulières. L’opinion publique tend ainsi à prendre la forme homogène et coercitive de “l’esprit public”, chargé d’assurer l’obéissance de chacun “à la présence en soi du tribunal de la raison” [76]. Sous l’égide symbiotique de l’esprit public, l’encombrante hétérogénéité de la société des individus fait place au “tout voulant et agissant” que constitue “l’individu-Nation” [77]. C’est dire si, dans sa version politique, le prédicat “public” ne se contente pas de rendre ses lettres de noblesse à une “opinion” qui peine à sortir du purgatoire épistémologique dans lequel sa longue assimilation à un savoir bancal et illusionné l’avait confinée. En rappelant de façon obsessionnelle les intérêts de haut-niveau qui régissent la nation, il vise à contrer l’hétérogénéité anarchique des opinions individuelles dont la subjectivité et la liberté menacent le corps social d’implosion. Autrement dit, dans la sphère politique, les prémisses individualistes qui font de l’opinion publique la résultante, conventionnelle, argumentative ou plus récemment, statistique, des opinions individuelles, tendent à s’achever par un épilogue totalisant.

Cela étant, l’acception politique de l’opinion publique comme étant essentiellement un opérateur de totalisation, même si elle aboutit à la “réontologisation” de la totalité sociale aux dépens des parties qui la composent, reste partiellement ambivalente. Dans un contexte idéologique qui fait de la libre association des individus un principe de gouvernement, les exigences impersonnelles et coercitives de l’autorité publique ne peuvent qu’être la face sombre, cachée, du contrat social. Enchâssé dans un univers symbolique où le lien politique se doit d’être respectueux de la déliaison des individus, le “droit de l’ensemble” tend à rester invisible alors que les droits des parties sont continuellement éclairés par les lumières publiques [78]. En dépit de toutes les tentatives de conciliation, l’opinion publique semble donc rester, bon an mal an, un visage de Janus, tout à la fois individualisant et totalisant.

Un objet bi-facial

Afin de comprendre pourquoi l’opinion publique demeure un objet “bi-facial”, on peut utiliser les apports du “holisme structural” qui permet à Descombes de définir de manière anti-substantialiste la relation qui relie une totalité sociale aux parties qui la constituent [79]. D’après Descombes, en effet, un phénomène qui apparaît comme une totalité d’un certain point de vue peut devenir une partie selon un autre point de vue : “la même chose x peut être un tout à l’égard d’une autre chose y qui est l’une de ses parties, et faire elle-même partie d’un tout z” [80]. L’individuation d’une structure dépend du point de vue adopté, de sorte qu’un seul et même phénomène peut toujours être appréhendé sous deux modes de description basiques, tel un Janus à deux faces [81]. Le phénomène en question peut être traité sous une description qui l’individu du dehors par la fonction qu’il remplit dans un système plus vaste, ou il peut au contraire être appréhendé sous une description interne qui l’identifie par les éléments de bas-niveau qui le constituent [82]. A cet égard, l’exemple de la nation est très éclairant. La nation, lorsqu’elle est appréhendée dans le contexte élargi que déploie la totalité des autres nations, se présente avec un N majuscule : elle renvoie à une entité sociale et juridique, indivise et liguée d’un commun accord contre l’agresseur [83]. Grâce au principe de différenciation de haut-niveau que constitue la communauté des nations, les nations particulières peuvent être individuées comme des totalités concrètes, conformément à la formule éminemment politique : “totus es singulatim” (le tout est singulier). En revanche, lorsque la nation est traitée “du dedans” et par “en-dessous”, elle n’est plus que l’horizon ultime des membres qui la composent, la forme abstraite et conventionnelle d’une collection d’individus concrets [84]. Elle devient alors un être de raison, un abstracta qui ne fait que désigner, par une étiquette unificatrice, une réalité irrévocablement multiple, conformément au verdict individualiste et nominaliste : “omnes es universi” (le tout est un universel) [85].

De façon analogue, l’opinion publique semble se prêter aisément à une “description structurale” qui consiste, comme le résume Descombes, “à se donner un tout en se donnant un principe de différenciation” [86]. Quand l’opinion est mesurée aux forces politiques qui prétendent à un ordre de généralité similaire, tels le Peuple, le Parlement ou l’Elite, elle acquiert le statut d’un “tout voulant et agissant” [87]. Elle devient un acteur historique qui peut entretenir des états intentionnels (croire, douter, préférer, juger, expérimenter, vouloir, etc.) et accomplir des activités (instaurer des lois, émettre des jugements, défendre les droits citoyens, etc). L’opinion publique, qu’elle endosse le rôle unificateur de “destinataire” (défendre le Président, braver le Parlement) ou de “destinateur” (courtisé par les candidats, trahi par le congrès), est ainsi individuée par les propriétés relationnelles qu’elle tisse avec son milieu environnant [88]. La multiplicité des opinions qui la composent et la modalité de leur agencement sont ainsi court-circuitées au profit des relations d’opposition et de différence qui la contrastent avec d’autres phénomènes de haut-niveau. En d’autres termes, la “dématérialisation” de la composition interne de l’opinion publique permet sa matérialisation, à un niveau supérieur, en tant que totalité agentive.

La description “en aval” de l’opinion publique, en l’inscrivant dans un contexte plus vaste, souligne ainsi son versant holiste et réaliste : elle l’appréhende comme une totalité concrète, apte à intervenir sur la scène politique en tant que telle. En revanche, la description “en amont” dont elle fait l’objet met en exergue son versant individualiste et nominaliste : elle la conçoit comme une fiction qui voile la divergence et la dispersion des opinions individuelles et des intérêts particuliers [89]. Autrement dit, l’acception holiste de l’opinion publique la conçoit comme une forme dont la matière première, en l’occurrence les opinions individuelles, importe moins que son résultat global. Par contraste, son acception individualiste la traite comme une matière dont la forme purement conventionnelle importe moins que la “chair” hétérogène qui la constitue. Toutefois, ces deux types de description interne et externe, loin de renvoyer à des réalités distinctes, se contentent d’expliciter l’envers et l’endroit du concept d’opinion publique.

Dans cette perspective, la teneur de l’énigme à laquelle sont confrontés les démocrates apparaît moins sibylline : il s’agit de conférer à l’opinion publique la dignité ontologique d’une entité tout à la fois formelle et matérielle en éclairant en même temps ses deux faces. L’impossibilité logique d’une telle tâche conduit à privilégier symboliquement une seule de ces faces, que ce soit le multiple ou l’un, le désordre ou l’ordre, les parties ou le tout, l’expression des volontés individuelles ou l’accomplissement de l’ordre public. On l’a vu, les tâtonnements révolutionnaires de l’avènement démocratique ont privilégié sa face holiste en cherchant à imposer de force la dévotion civique à la loi supérieure de l’esprit public. En niant, au nom de l’idéal de la fusion communautaire, la relation et donc la différence potentielle entre l’individu et la société, une telle vision tend à déboucher sur la violence – une violence qui n’est pas, comme le rappelle Descombes, une notion politique, mais physique [90]. Les démocraties contemporaines, en misant sur la représentation libérale de l’opinion publique comme étant la compilation statistique des avis individuels, tendent au contraire à privilégier sa face individualiste [91]. Par des sondages électoraux ou journalistiques qui isolent l’individu et extraient l’opinion de son contexte intersubjectif d’énonciation, une telle conception aboutit au règne apolitique d’une “opinion non-publique” qui perd la montée en généralité qualitative qui la caractérisait [92]. Or, ces deux versions extrêmes, qu’elles favorisent l’acception descendante (up-down) de l’opinion publique comme “descendant” du politique ou son acception ascendante (bottom-up) comme “montant” du social, commettent la même erreur fondamentale [93]. Elles renient toutes deux la tension proprement politique, au sens noble du terme, de “la relation entre l’un et la multitude dans le cadre de la cité et de ses citoyens” [94].

En revanche, lorsque le double “contrat” de coopération et d’obéissance que représente l’opinion publique est reconnu et thématisé sur la scène publique, c’est une toute autre possibilité qui se dégage : celle de la découverte du politique en tant qu’exploration réfléchie de la composition du tout et des parties, de la cité et de ses membres, du collectif et de l’individuel [95]. Le politique est en effet l’instance de régulation qui permet aux différents biens, activités et finalités d’exister dans leur hétérogénéité, et, en même temps, d’entrer en communication grâce à des formes conventionnelles d’équivalence qui dépassent la portée nécessairement ségrégative des particularismes. Le pari démocratique consiste précisément à prendre acte de la relation et donc de la différence potentielle entre l’individu et la société et de la problématiser comme étant son domaine d’action. Autrement dit, dans un cadre véritablement démocratique, l’opinion publique ne peut être un voile uniforme qui escamoterait la diversité effective des individus et remplacerait l’oxymoron “opinion publique” par un pléonasme idéologique. Tout au moins idéalement, elle est le lieu même de l’exploration politique des “lois-ponts” qui sont susceptibles de transformer la relation apparemment antinomique entre le particulier et le public en une relation paradoxale, dynamique, qui permet leur ajustement mutuel. Dans une noble acception du politique, un tel ajustement ne peut reposer uniquement sur la conformité conventionnelle ou sur l’unanimité de principe que partagent de facto, on l’a vu, les membres d’une communauté de langage et de pratiques. Il repose sur la quête perpétuelle, par une collectivité tendue vers un “horizon commun possible”, des institutions publiques qui seront aptes à réaliser le bonheur de chacun [96].

Conclusion

Nous avons vu, tout au long de ce parcours, que l’opinion n’est pas un état mental formé dans le secret des esprits individuels, mais un acte de langage dont la validité, éminemment conditionnelle, dépend de la reconnaissance d’autrui. L’opinion obéit ainsi aux impératifs de justification et à la direction d’ajustement que lui imposent, sous un mode tacite et principiel ou sous un mode réflexif, mi-argumentatif, mi-conformiste, la communauté des esprits. L’opacité qui la caractérisait lorsqu’elle était confinée dans l’esprit individuel tend alors à faire place à la transparence partielle qu’elle acquiert une fois inscrite dans le système de concepts et d’usages que constitue “l’esprit objectif des institutions” [97]. Cela étant, l’opinion garde le jeu de langage distinctif qui la rattache à l’autorité de la première personne. Elle place en effet l’agent au centre du monde, largement institutionnel, qui l’a fabriqué, lui ménageant ainsi un espace perspectif qui lui permet de se produire en tant que sujet de pensée et d’action.

Appréhendée dans cette perspective, l’opinion ne peut plus être considérée comme un phénomène anodin. A la croisée du mental et du social, elle est particulièrement bien placée pour révéler la teneur des ajustements “horizontaux” entre les états intentionnels et les comportements observables comme celle des ajustements “verticaux” entre les intentions de signification et les structures collectives. Le procès d’ajustement auquel elle travaille sans relâche vise à harmoniser de l’intérieur la “conscience dédoublée” que constitue, pour Durkheim la “conscience collective” et les consciences particulières [98]. Toutefois, si un tel ajustement permet, pour le sociologue, de raccorder les deux versants apparemment discontinus du concept d’“opinion publique”, il n’en est pas de même pour l’analyticien et le politicien. La vision dualiste de ces derniers tend à occulter la tension relationnelle, inhérente aux phénomènes d’opinion, entre les esprits subjectifs des individus et “l’esprit objectif des institutions”. Cet escamotage, que nous avons cherché à mettre en exergue en empruntant les figures de l’oxymoron et du pléonasme, ressort particulièrement bien dans les conceptualisations de la notion hybride d’opinion publique.

L’opinion publique, même si elle est simultanément un facteur d’individualisation et un principe totalisant, reste ballottée entre une acception immanente, basée sur l’agencement des avis individuels, et une acception transcendante, fondée sur la communauté symbiotique et unitaire de la volonté générale. La promesse idéologique de l’opinion publique, qui consistait précisément à concilier dans un seul et même principe le pôle apparemment subjectif, asocial et anormé de l’opinion, et le pôle impersonnel, social et normatif de l’ordre public, peine donc à se réaliser. En dépit des tentatives de réconciliation qui rivalisent d’optimisme philosophique à son égard, la tension entre liberté individuelle et nécessité publique qui la caractérise perdure. Coincée entre les revendications disparates des libres citoyens qu’elle a contribué à instituer et les exigences contraignantes et unificatrices de l’Etat, le gouvernement de l’opinion publique doit résoudre une équation périlleuse. En conférant la toute-puissance instituante aux individus, elle doit libérer la possibilité d’une création continue et, comme telle, indéterminée, des institutions. En tant que telle, elle ne peut guère que prétendre aux lettres “minuscules” d’un grand architecte qui réimporte explicitement les institutions dans le champ d’action des citoyens. Mais, en même temps, l’opinion publique doit lester les résultats présomptifs de cette création d’une pesanteur inexorable – une pesanteur apte à réinstaurer la dissymétrie et la verticalité nécessaires à la régulation de l’espace collectif. L’opinion publique tend alors à retrouver manu militari les attributs majuscules d’un Grand Architecte qui court-circuite la politique de la médiation à laquelle il était voué au profit de l’assimilation idéologique de l’opinion privée et de la raison publique.

C’est bien là, semble-t-il, que réside le paradoxe de l’opinion publique : alors même qu’elle est le corrélat de l’institutionalisation des sujets de pensée et d’action et de la thématisation du rapport entre le tout et ses parties, elle peut signifier aussi bien le début que la fin de la politique. Le début de la politique, car la tension entre la nécessité de la transcendance de la société sur ses membres et la liberté imprévisible et capricieuse des individus est son domaine d’action. La fin de la politique, car une fois au service de la société considérée comme un tout, elle ne fait qu’estampiller la piété aveugle des individus qui opinent docilement à un ordre public qui leur paraît à nouveau exogène. Le sociologue se trouve ainsi confronté à une tâche plutôt inhabituelle : tout en montrant, contre les paradigmes individualistes, que toute opinion est publique, il doit précieusement maintenir la dimension d’oxymoron de l’opinion publique. Car un tel oxymoron, en soulignant les difficultés potentielles de l’ajustement entre les opinions individuelles et le jugement public, entre les Je hétérogènes des particuliers et le Nous relativement homogène de la communauté, met en exergue l’essence même du politique.

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par Laurence Kaufmann

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Pour citer cet article :

Notes

[1] Boudon, 1988.

[2] Boudon et al., 1989.

[3] Sur les termes entre guillemets, cf. Boudon, 1994.

[4] Pour certains auteurs, l’idéologie individualiste propre aux Modernes tend à ériger en norme la description psychologiste ou intentionnaliste des comportements à laquelle les agents ordinaires auraient, de fait, naturellement recours. Pour comprendre, expliquer et prédire leurs comportements mutuels, les individus utiliseraient spontanément dans la vie de tous les jours des idiomes psychologiques, tels que croire, douter, désirer, préférer, opiner, expérimenter, vouloir, etc. L’individualisme méthodologique se contenterait ainsi de reprendre à son compte les évidences du sens commun, devenant par là même un avatar de ce que Quéré appelle, avec Ricoeur, “la sémantique naturelle de l’action”. Voir Quéré,1993 et Ricoeur, 1977.

[5] Elias, 1991, p.65.

[6] Lefort, 1986. Castoriadis, 1986.

[7] Balibar, 1989, p.30 et 35.

[8] Sennett, 1979.

[9] “La liberté des modernes” postule ainsi, comme le dit Elias, “(...) qu’est “social” ce qui chez tous les hommes est “identique” tandis que ce qu’ils ont de “particulier”, ce qui fait de chacun d’entre eux un être original, différent de tous les autres hommes, bref une individualité plus ou moins marquée, serait, on se plaît à le croire, un élément extra-social auquel on prête (...) une origine naturelle et biologique ou une origine métaphysique, selon les cas ” Elais, 1991, p.98.

[10] Bourdieu, 1979. Un tel cadre s’oppose donc quasiment terme à terme avec celui, normatif, d’Habermas, pour lequel l’élaboration intersubjective des opinions répond idéalement à “l’économie de la non-nécessité”. Cf. Habermas, 1978.

[11] Bourdieu, 1980, p. 98.

[12] Notre approche intentionnelle de l’opinion rejoint donc, à bien des égards, les conclusions essentielles du modèle praxéologique que propose Quéré (1990) et dont notre démarche s’inspire abondamment. A une différence près, cependant, et qui n’est pas des moindres. Notre approche intentionnelle prend en compte l’autorité de la première personne et de la spécificité subjective des phénomènes d’opinion, ce qui n’est pas nécessairement le cas d’une démarche qui se centre essentiellement sur l’émergence pratique et située des intentions de signification.

[13] Dennett, 1978.

[14] Quéré, 1990, p.37.

[15] Pour Wittgenstein (1961), les jeux de langage, conçus comme un enchevêtrement de pratiques, de significations, d’expériences et d’institutions, peuvent renvoyer à des phénomènes aussi disparates que des actes de langage descriptifs (décrire un objet d’après son aspect, représenter les résultats d’une expérimentation par des diagrammes), des actes de langage performatifs (inventer, solliciter, remercier, maudire, saluer, prier) ou des activités non spécifiquement linguistiques dont la hiérarchie d’importance varie, puisqu’elles vont du savoir et du questionnement au jeu d’échecs en passant par le jeu de langage auquel appartient l’objet “balai”.

[16] Seuls les termes entre guillemets sont de Quéré, 1990, p.45.

[17] Pour Searle, l’intentionnalité est “la propriété en vertu de laquelle toutes sortes d’états et d’événements mentaux renvoient à ou concernent ou portent sur des objets et des états de chose” ; elle manifeste la capacité générique de l’esprit humain à faire référence à des états de chose “hors de l’esprit” et à se les représenter, pour ainsi dire, “dans la tête” Searle, 1985, p.15. Searle insiste ainsi sur la propriété d’“aboutness” des états mentaux comme étant un rapport thétique, entre des entités de deux ordres différents, l’esprit et le monde. Omniprésente dans la philosophie analytique, cette version représentationaliste de l’intentionnalité est en porte-à-faux par rapport à sa version phénoménologique, qui l’appréhende comme étant ce qui engage le sujet en tant que sujet dans le monde. A ce propos, voir Feron (1988) et Lories (1988). L’intentionnalité, dans un cadre phénoménologique et plus encore dans un cadre pragmatique qui la conçoit comme une visée pratique, n’est pas synonyme d’état mental ou de représentation : elle comporte, comme le dit Quéré, une dimension de “directness”, d’“orientation vers” qui souligne l’engagement des agents pratiques non dans un monde de choses, mais un monde de choses-à-faire. Cf. Quéré, 1990 et Descombes, 1996, notamment p.10-75.

[18] Beaud, 1997, p.333

[19] Le fait que la relation intentionnelle est ternaire est tout à fait important. Si elle était d’ordre binaire, en effet, elle consisterait en un simple rapport d’extériorité mutuelle qui relierait l’individu à une proposition “en soi”, sans qu’une quelconque psychologie et a fortiori une sociologie n’aient à intervenir dans sa formation. L’architecture cognitive se trouverait ainsi, par définition, composée d’un ensemble de représentations définies exclusivement par leur structure formelle. En tant que telles, ces représentations devraient être réductibles à des contenus sémantiques munis des seules conditions de vérité. Or, il y a bien une aspectualité, subjective, intersubjective ou sociale, qui s’immisce dans l’élaboration des représentations – conformément à la conception ternaire de l’intentionnalité. A ce propos, voir Clément et Kaufmann, 1996.

[20] Cette terminologie, due à Anscombe, 1957, a été popularisée par Searle, 1985.

[21] Pour Searle, l’acte de langage est un état intentionnel dérivé, de telle sorte que la relation entre le contenu intentionnel et le mode psychologique d’un état intentionnel est strictement similaire à celle qui réunit le contenu propositionnel et la force dite illocutoire d’un énoncé propositionnel. La classification peut dès lors reposer sur des critères identiques, comme le montre la catégorisation des actes de langage en impératif, promissif, assertif, expressif. Voir Searle, 1985, p.211. La seule catégorie qui semble échapper à cette homologie est une catégorie qui apparaît spécifiquement linguistique : celle des déclaratifs ou performatifs qui bénéficient simultanément des deux directions d’ajustement, puisqu’ils peuvent provoquer hic et nunc un nouvel état de choses, tels “vous êtes mariés” ou “l’Autriche a déclaré la guerre à l’Allemagne” ou “la séance est levée”. Austin.

[22] Searle, 1972.

[23] Vanderveken, 1988, p.110 et sq. Vanderveken reprend à son compte la typologie de Searle. L’exemple paradigmatique des expressifs qu’il fournit n’est pas l’opinion, mais plutôt les excuses, les remerciements ou les condoléances. Mais en l’absence des actes évaluatifs tels que “juger”, je ne vois pas à quelle autre catégorie cette typologie pourrait rattacher l’opinion.

[24] Strawson, 1973.

[25] Ducrot, 1980, p 57-92, Quéré, 1990.

[26] Ducrot, 1991.

[27] Ducrot,1980.

[28] Wittgenstein, 1961, p.323.

[29] Les contextes dit opaques sont générés par l’emploi des verbes intentionnels tels que croire, désirer ou juger : dans une phrase telle que “Alfred croit que la terre est carrée”, les mots utilisés sont privés de leur emploi direct, qui est de faire référence aux choses, aux objets ou aux concepts, pour leur imposer un emploi indirect qui consiste à faire référence au sens que ces paroles ou ces croyances ont pour quelqu’un.

[30] Dubucs, 1992.

[31] Dennett & Haugeland, 1993.

[32] Quine, 1962.

[33] Quéré, 1990, p.37.

[34] Vanderveken, 1988, p.205-6.

[35] Habermas, 1995, p.99.

[36] Adorno, 1984, p.118–119. Pour Adorno, le diktat de l’opinion est dangereux sur le plan tout à la fois épistémique et moral, car il risque de supprimer, dans l’expérience vécue, la différence qui sépare opinion et connaissance. En effet, si le statut contingent d’une opinion, soumise aux seuls aléas des appréhensions aspectuelles et obliques des esprits subjectifs, se substitue au statut nécessaire d’une connaissance dûment éprouvée par des conditions de vérité, l’espace public du questionnement qui vise à instaurer un savoir non arbitraire et universel risque de disparaître. La dissolution de cet espace de questionnement menace en effet la volonté de savoir, qui se nourrit de la mise en doute des faits établis et des opinions reçues et ne peut donc naître que dans le lieu intermédiaire d’une connaissance “qui se sait” imparfaite et partielle.

[37] Seuls les termes entre guillemets sont de Chisholm, 1972, p.202.

[38] Cette assertion renvoie bien entendu au célèbre argument du langage privé suggéré par Wittgenstein. Si on se risque à le résumer brièvement, il consiste à montrer que la signification ne peut être privée, car un individu ne pourrait à lui seul vérifier la “mêmeté” de l’usage du terme qu’il utiliserait pour désigner une de ses propres sensations. En effet, la convention idiosyncrasique qu’il établirait avec lui-même n’aurait aucun critère de vérification autre que sa mémoire, nécessairement sujette à des illusions rétrospectives. Seule l’existence de critères publics et donc objectifs au sein d’une communauté permet de contrôler le bon usage d’une règle et l’application correcte et appropriée d’une signification. Voir à ce propos, Wittgenstien, 1961 et Bouveresse, 1987.

[39] Comme le rappelle Habermas, notamment dans sa critique de Searle, la typologie des acte de langage est incomplète sinon stérile, si elle n’intègre pas les conditions normatives qui autorisent le locuteur à émettre des prétentions à validité. Ainsi, un énonciateur ne peut attendre de son interlocuteur la reconnaissance de la validité de ses propos s’il ne se conforme pas aux normes de vérité qui font de son énoncé la représentation fidèle d’un état de choses. Habermas, 1993, notamment p.65-150.

[40] Searle, 1991.

[41] Il nous faut préciser ici que notre approche insiste sur la dimension langagière et intersubjective de l’opinion, qui est, comme le dit Dennett (1991) une “croyance linguistiquement infectée” : seuls les usagers du langage peuvent réellement avoir des opinions. Nous avons laissé de côté, malgré leur intérêt, les pré-jugements émotionnels, non-linguistiques et quasi-perceptifs, que peuvent déclencher des situations violentes, des événements esthétiques ou des comportements inappropriés.

[42] Sur cette question, cf. Quéré, 1990.

[43] On pourrait faire l’hypothèse que l’homologie entre les états intentionnels et les actes de langage doit être inversée pour tous les types de relations intentionnelles, y compris les croyances et les désirs. Ce type de conclusion, qui dépasse le propos de cet article, est celle à laquelle aboutit la conception pratique de l’intentionnalité que défend notamment Descombes, 1995.

[44] Cela ne veut pas dire, bien entendu, que l’accord ainsi recherché est celui de l’interlocuteur immédiat. Bien des opinions se forment en opposition à autrui mais elles doivent un moment ou à un autre, me semble-t-il, entrer en résonance avec une communauté d’appartenance, même lointaine ou virtuelle, qui lui confère la validité dont elle a besoin.

[45] Cf. Quéré, 1990, et Habermas, 1987.

[46] Sur ces processus psychologiques, fondamentaux pour la justification dite “primaire”, élaborée à partir des travaux d’Alvin Goldman, voir Jacob, 1989.

[47] Jacob, 1989, p.325 et sq.

[48] Pour Grize, la recevabilité et l’admissibilité sont des clauses différentes, toutes deux étant nécessaires à la réussite d’une énonciation. La recevabilité est assurée lorsque l’énonciation est légitime et se conforme aux pratiques institutionnelles. L’acceptabilité est assurée, d’une part, lorsque, le monde représenté par l’énonciation est cohérent et ses interrelations logiquement consistantes et, d’autre part, lorsque les fins et les valeurs qu’elle met en jeu sont en accord avec la représentation que les interlocuteurs se font du réel. Sur ces notions, cf. Grize, 1982.

[49] Beaud et Quéré, 1990.

[50] Pollner, 1987.

[51] Arendt, 1991.

[52] Arendt, 1991, Quéré, 1990.

[53] Dupuy, 1989.

[54] Lewis, 1969.

[55] Livet, 1990, p.117.

[56] La conception normative de l’opinion, en étendant l’universalité de l’opinion à l’humanité toute entière, dépeint en effet un univers cosmopolitique qui ne serait limité ni par les bornes sociales des esprits individuels, ni par les frontières culturelles des communautés nationales et infranationales. Du coup, l’opinion ne se retrouve pas seulement désubjectivée, mais “démodalisée” : elle endosse l’impartialité d’un point de vue qui parvient à synthétiser tous les points de vue moralement et politiquement concevables. Une telle approche, en occultant les limitations sociales, culturelles et cognitives qui, de facto, restreignent la formation des opinons, risque de court-circuiter le jeu de langage de l’opinion et sa dimension de point de vue situé.

[57] Perelman, 1984.

[58] Cette distinction entre fonction de présentation et de représentation se retrouve, pour François Récanati, dans chaque énoncé, cf. Récanati, 1979.

[59] Benveniste, 1966, p.266.

[60] Bouveresse, 1987, p.167 .

[61] Benveniste, 1966, p.259.

[62] Searle, 1972.

[63] Bourdieu, 1979.

[64] Pour une approche philosophie classique du statut normatif de sujet, cf. Frankfurt, 1991.

[65] Descombes, 1989.

[66] Descombes, 1995, p.47 .

[67] Gordon, 1994, p.80.

[68] Comme le relève Cowans, 2001, p.197, il y a un fossé entre le règne de l’opinion publique, qui est une théorie sans pratique, une fiction symbolique, et la réalité effective du système représentatif qui est, au contraire, une pratique sans théorie – une pratique potentiellement illégitime dans une société officiellement démocratique.

[69] Cette conception inspirée d’Hannah Arendt est développée chez Tassin, 1997.

[70] Sur les impératifs de justification et de gouvernabilité, cf. Reynie, 1998, p.92.

[71] Ozouf, 1987, p.94.

[72] Merlin, 1994.

[73] Maza, 1997, Karpik, 1995.

[74] Les expressions entre guillemets sont de Descombes, 1994.

[75] Descombes, 1994, p.148.

[76] Sur cette notion d’esprit public, que les Jacobins ont préféré à celle d’opinion publique, par trop synonyme de subjectivité et de liberté, cf. Ozouf, 1992.

[77] Guilhaumou, 2000. Toutefois, pour Sieyès, la synthèse nationale n’est pas aussi synthétique qu’elle n’y paraît ; comme le montre Guilhaumou, elle concerne exclusivement les hommes, car les femmes, jugées incapables de partager “l’amour du vrai” en politique, ne sont susceptibles d’accéder au statut d’électrices qu’au terme d’une longue éducation qui ne leur permettra pas, en revanche, d’accéder aux débats entre législateurs-philosophes.

[78] Gauchet, 1989, p.88 et 123.

[79] Cf notamment Descombes, 1996, 1992.

[80] Descombes, 1995, p.209.

[81] “Les propriétés individuelles d’un système sont à la fois les propriétés collectives de ses parties, et les propriétés que manifeste ce système dans le milieu dont il fait partie” in Descombes, 1992, p.89.

[82] Descombes, 1992, pp.60-64.

[83] Sur la nation cf Nora, 1992.

[84] Descombes,1992, pp.60-64.

[85] Dumont, 1983, p.99.

[86] Descombes,1996, p.183.

[87] Historiquement, c’est d’ailleurs bien par son opposition apparemment homogène, à l’Etat monarchique que l’opinion publique a pu conquérir le statut unificateur d’un acteur historique. Sa capacité d’action émerge d’abord, en effet, comme une force de réaction contre l’autorité royale, dans une tension “action-réaction” qui a abouti au transfert du pouvoir monarchique sur la volonté du peuple. Une telle conceptualisation en termes d’action et de réaction est de plus largement partagée par les acteurs de l’époque : comme le montre Starobinski, au XVIIIe siècle, une représentation “physicaliste” des luttes politiques oppose progrès et conservatisme, leur équilibre fragile mimant l’équilibre de la nature. Voir Starobinski, 1999.

[88] En fait, si l’on suit Eric Landoswki, ces propriétés relationnelles sont plus complexes. Elles donnent lieu à quatre types de relation, qui peuvent se traduire dans un carré sémiotique opposant terme à terme la position de “destinateur” (i.e. la classe politique suit l’opinion), la position de “non-destinateur” (la classe politique affronte l’opinion), la position d’“anti-destinateur” (la classe politique trompe l’opinion) et enfin la position de “non-anti-destinateur” (la classe politique brave l’opinion). Landowski, 1989, p.38.

[89] Déjà au moment de la Révolution, les administrateurs départementaux qui tentent de vérifier “sur le terrain” la cohésion nationale que laissait présager la consistance apparente de l’opinion publique dans l’arène politique se trouvent vite en prise avec une réalité toute autre. Confrontés à une multiplicité d’opinions qui rend leur tâche impossible, ils se voient ainsi obligés de renoncer à la fiction de “l’esprit public” et de construire une typologie socio-culturelle des opinions en fonction du sexe, des âges, de la religion, de la géographie. L’importance décisive de ces variables récalcitrantes met à mal le mythe de l’unanimité qu’avait mis en place la “religion de l’unité” républicaine. Cf. Ozouf, 1992.

[90] Descombes, 1995, p.321.

[91] Padioleau, 1981, p.17.

[92] Habermas, 1978.

[93] Sur ces mouvements, cf. Ozouf, 1992, p.169-70

[94] Foucault, 1986, p.16.

[95] Lefort, 1986, Castoridais, 1986, Manent, 1993.

[96] Arendt, 1972.

[97] Descombes, 1996.

[98] Sur ces développements, tout à fait remarquables et étonnamment contemporains, cf. Durkheim. 1996, p.36 et sq.

 

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