D’un centrisme introuvable

Une critique de Lucien Jaume

Thèmes : Idéologies

Date de parution : 3 mars 2010


A propos de : Aurelian Craitu, Le Centre introuvable. La pensée politique des doctrinaires sous la Restauration, Paris, Plon, 2006.

ISBN 10 : 2259203787
ISBN 13 : 978-2259203784
Nb. de pages : 368 pages
Prix : 23 euros.

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Référence : Critique publiée dans Raison publique, n° 7, octobre 2007, pp. 259-262.

On peut le constater, la vie politique française pose périodiquement la question de la possibilité et de la légitimité du centrisme. Elle vient d’être spectaculairement relancée par la candidature de François Bayrou à l’élection présidentielle, et par la tentative de faire vivre un « tiers parti » remplaçant l’UDF, et qui refuserait l’affrontement entre la droite et la gauche. Or, l’un des livres originaux du Bicentenaire de la Révolution française, celui de Robert Griffiths, était intitulé Le Centre perdu. Malouet et les ‘monarchiens’ dans la Révolution française [1]. Il s’agissait de montrer combien avait pesé l’échec des monarchiens, ce groupe partisan du système anglais, qui souhaitait que la France se dotât du bicamérisme et que le roi, chef du pouvoir exécutif, pût opposer son veto aux lois proposées, voire, chez certains, qu’il eût le droit de dissolution vis-à-vis de la chambre élue. Faute de tels moyens de modération ou du système de checks and balances à la façon américaine, le processus révolutionnaire ne fut pas ralenti dans sa montée aux extrêmes. Aujourd’hui, Aurelian Craiutu, professeur de science politique à Bloomington (Université de l’Indiana), publie Le Centre introuvable : belle continuité, cette fois avec le XIXe siècle ! Là encore, chez les doctrinaires de la Restauration, la tentative était de jouer la politique de la modération en instaurant (grâce à la Charte de Louis XVIII) un système politique peu ou prou inspiré du parlementarisme britannique, vieux de six siècles, et donc bien en avance sur la France. Leur position a été très difficile entre 1815 et 1830, puis sous Juillet (1830- 1848), car le conflit faisait rage entre les ultras, refusant tout de la Révolution, et les républicains, bonapartistes ou socialistes, volontiers putschistes. L’une des bêtes noires de Guizot sous Juillet (en principe, l’ouvrage n’étudie pas cette période) sera « l’alliance carlo-républicaine », soit la conjonction des extrêmes, qui se réalise à chaque rendez-vous électoral.

Les « doctrinaires » ont donc été ce (petit) groupe qui a essayé d’appuyer Louis XVIII, roi d’esprit réconciliateur, de sauver la Charte de 1814, et qui, finalement, a dû donner la main à la révolution, à la fois bourgeoise et populaire, de juillet 1830, pour installer au pouvoir une « monarchie tricolore », celle des Orléans. Rien n’est réglé pour autant, puisque Guizot et ses amis (ou ses rivaux comme Thiers) devront essuyer diverses révoltes, insurrections et attentats envers le roi. Juillet devait fermer trente années de guerre civile française, réconcilier le principe monarchique avec les grandes libertés de 89 (presse, égalité devant la loi, décentralisation, liberté d’enseignement, vote élargi, etc.) : au total le bilan est mitigé. Les lois répressives s’enchaînent, la justice administrative est maintenue, avec sa garantie spéciale des fonctionnaires, la décentralisation n’est pas réalisée, la liberté d’enseignement est refusée à l’Eglise, et, surtout, Guizot, au pouvoir entre 1840 et 1848, reste arc-bouté sur le refus de l’élargissement du suffrage, jusqu’à faire exploser le système : une nouvelle révolution éclate en février 1848, qui va désormais ternir l’image du libéralisme orléaniste et notamment de Guizot. Ce n’est pas sans raison que la première version du livre d’Aurelian Craiutu, en anglais, traitait du « libéralisme assiégé » [2].

L’auteur avait particulièrement à cœur de faire connaître le groupe des doctrinaires et de susciter un nouvel intérêt pour ce « moment » de la pensée et de la pratique politiques, révélateur de la culture politique française dans la longue durée (notamment avec les Physiocrates) ; si, en France, le Moment Guizot est désormais bien connu grâce à Pierre Rosanvallon [3], et si Rémusat a bénéficié du travail de Dario Roldàn [4], aux Etats-Unis l’oubli était presque complet avant le livre d’Aurelian Craiutu. L’auteur insiste particulièrement sur la bataille que Royer-Collard, Barante, Rémusat, de Serre, Victor de Broglie et Guizot mènent pour le « gouvernement représentatif », dont le modèle supposé est l’Angleterre, et sur l’importance que les doctrinaires ont attachée à la société civile pour expliquer les formes politiques et les régimes. La notion d’ « état social » rend compte, chez Guizot, de cet ensemble de mœurs, d’opinions, de croyances, et de formes de sociabilité qui explique la structure politique. Comme l’a montré aussi au même moment Melvin Richter, autre historien américain de la pensée politique, Tocqueville, qui est de la génération suivante (il est né en 1805), va être intéressé par la notion d’état social [5] ; suivant les cours de Guizot sur L’histoire de la civilisation en France (et non pas Civilisation en Europe comme le dit parfois A. Craiutu), il va méditer et réélaborer cet enseignement, à la fois pour De la démocratie en Amérique et pour L’Ancien Régime et la Révolution.

A vrai dire, l’explication du politique par le « social » pris en ce sens n’est pas propre aux doctrinaires : il suffit de lire Comte. En outre, il n’est pas sûr que, comme le dit l’ouvrage (p. 109), ils « se référèrent pour la première fois à la démocratie comme état social  ». Ainsi que le montre une investigation sémantique et lexicologique sur le corpus de cette période, et comme l’avait souligné Dino Cofrancesco en Italie [6], la notion d’état social est banale à l’époque : Benjamin Constant, Saint-Simon, Lullin de Châteauvieux, Montlosier, et bien d’autres, de l’extrême-droite à l’extrême-gauche, emploient la notion, dans des sens variés, y compris en l’appliquant à la « démocratie » (autre terme très polysémique à l’époque). D’autre part, pour ce qui concerne Tocqueville, s’il affine la notion pour son usage personnel, il n’a découvert que relativement tard, vers 1834, le sens qu’il décide d’adopter ; il emploie encore le terme au moins en deux sens différents dans ses notes et sa correspondance du voyage en Amérique (en 1831-1832). Enfin, l’usage d’ « état social démocratique » dans De la démocratie en Amérique peut paraître un peu décevant ; Tocqueville revient en réalité à Montesquieu : les mœurs, les « manières », les croyances sont déjà, pour ce dernier, la clef explicative de la pertinence des lois, outre la « nature » et le « principe » chaque fois propres à un gouvernement. Tocqueville abandonne d’ailleurs le terme « état social » ainsi que la différence entre la démocratie-société et la démocratie-gouvernement, dans L’Ancien Régime et la Révolution, comme l’avait montré François Furet [7]. Au total, l’idée que Tocqueville aurait sur ce point créé un concept spécifique est à remettre en débat, même si sa pensée est bien que la démocratie chez les modernes constitue une forme de société et d’imaginaire (les représentations attachées à l’égalité) autant qu’une forme politique.

Ma deuxième discussion portera sur le rapport Guizot-Tocqueville. La lettre que Guizot envoie à Tocqueville pour accuser réception de L’Ancien Régime et la Révolution (voir p. 94 du livre), n’est pas seulement un hommage mais aussi une terrible critique : non seulement il lui dit que son origine de classe est productrice de préjugés (« Vous jugez la démocratie en aristocrate vaincu et convaincu que son vainqueur a raison »), mais il ajoute qu’il n’a pas su 1) critiquer la démocratie qui est toujours despotique, 2) percevoir l’aristocratie naturelle présente aux Etats-Unis ; et ceci du fait de son attachement à… l’aristocratie historique. Il est donc inapproprié de dire que Guizot « voulait montrer que (…) leurs idées politiques étaient étonnamment similaires » (ibid.) [8]. Enfin, le discours prononcé par Guizot pour la réception de Lacordaire à l’Académie française, en tant que successeur de Tocqueville, n’est pas la « reconnaissance (…) des mérites d’un ami disparu » (p. 95 du livre) ; car, avec un art d’écriture tout diplomatique et très « académique », Guizot fait d’importantes réserves ; un témoignage s’en trouve d’ailleurs chez l’ami de toujours, Louis de Kergorlay, qui écrit aussitôt à Madame Tocqueville que Guizot a traité son mari avec hauteur et présomption [9].

Incontestablement, le livre d’Aurelian Craiutu a le mérite de rappeler que le courant majoritaire du libéralisme français, le courant orléaniste, a durement bataillé pour maintenir le prestige de l’Etat : à l’heure où la polémique sur le terme « libéralisme » tend à négliger l’histoire, le contenu théorique et les spécificités bien marquées du « libéralisme à la française », l’ouvrage est bienvenu. De même, la vision souvent simpliste du libéralisme adoptée en théorie politique ou par les philosophes du politique (notamment du fait du libéralisme anglo-saxon) est ici judicieusement rectifiée par A. Craiutu : la vision doctrinaire ne fait pas fond sur un individu atomique, rationnel, calculateur, dégagé d’attaches sociales et de croyances premières. Les amis de Guizot, du type Victor de Broglie, Royer-Collard ou Rémusat, ont été au pouvoir, comme députés ou comme ministres, et ils ont essayé de développer une conception prudentielle et élitiste pouvant composer avec des traditions et des croyances – défi presque impossible dans un pays coupé en deux par le fleuve de sang de la Révolution, puis mis sous « camisole administrative » par Napoléon. Le centrisme était en effet « introuvable » et cela explique sans doute, pour une part, les difficultés durables du libéralisme politique ou économique en France.

Une critique de Lucien Jaume

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Pour citer cet article :

Notes

[1] Griffiths R., Le Centre perdu, Grenoble, Presses Universitaires de Grenoble, 1988.

[2] Craiutu A., Liberalism under siege. The political thought of the French doctrinaires, Lanham, Lexington Books, 2003.

[3] Rosanvallon P., Le Moment Guizot, Paris, Gallimard, 1985.

[4] Roldàn D., Charles de Rémusat. Certitudes et impasses du libéralisme doctrinaire, Paris, L’Harmattan, 1999. Du même auteur, un recueil de textes de Rémusat très utile : La Pensée politique doctrinaire sous la Restauration, Paris, L’Harmattan, 2003.

[5] Parmi les nombreux textes de Melvin Richter sur la comparaison entre Guizot et Tocqueville, voir son étude récente et stimulante : « The deposition of Alexis de Tocqueville », in Guellec L. (dir.), Tocqueville et l’esprit de la démocratie, Paris, Presses de Sciences Po, 2005.

[6] Dino Cofrancesco, « Assieto sociale e dominio aristocratico », in Il teatro della politica, dir. F. Mioni, Edizione Diabasis, Reggio Emilia, 1990.

[7] Voir l’étude sur Tocqueville dans F. Furet, Penser la Révolution française, Paris, Gallimard, 1978, p. 192.

[8] Dans un ouvrage à paraître sur Tocqueville et « les avatars de l’autorité » (Fayard, 2008), j’aurai à montrer, par l’interprétation des textes ou de documents, que la pensée de Guizot et de Tocqueville ne peuvent s’accorder, sur la nature même du pouvoir, et qu’il a il a existé entre eux un antagonisme, d’abord intellectuel et souvent politique, dont tous deux sont conscients. Bien entendu cela ne les empêche pas de dialoguer parfois, ainsi chez leur commun ami Nassau Senior, et il reste que Tocqueville a admiré et étudié les cours sur la civilisation en France et en Europe.

[9] Voir la lettre inédite de Kergorlay,du 24 janvier 1861, citée par Françoise Mélonio, dans Tocqueville, Mélanges (Oeuvres complètes, t. XVI), Paris, Gallimard, 1989, p. 345, note 14. Voir aussi, au même endroit, les dernières pages du discours de Guizot : p. 342-345. On trouve dans ce même volume l’extrait essentiel de la lettre de Guizot à Tocqueville dont il a été question ci-dessus (p. 43, note 12).

 

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