Comment raconter l’Europe tout en prenant la diversité narrative au sérieux ?

jeudi 11 mars 2010, par Janie Pelabay, Kalypso Nicolaïdis

Thèmes : Europe

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Référence : Article publié dans Raison publique, n°7, octobre 2007, pp. 63-85.

Ah les anniversaires ! Pour l’Europe, le 50ème s’est avéré particulièrement paradoxal. Célébré dans le manque d’enthousiasme général, dans une ambiance de fin de crise – crise dont les citoyens européens n’ont pas semblé se préoccuper outre mesure – ce moment a pourtant inspiré un regain de discours sur le discours, un appétit pour la recherche de sens. On s’est alors abondamment demandé comment définir « l’âme » de cette Europe vouée à la froideur juridique et diplomatique des États de droit. On s’est encore demandé si une communauté économique, une communauté d’intérêts, devait forcément devenir une communauté d’identité.
Même ceux qui choisissent de répondre non à cette dernière question peuvent néanmoins souscrire à une version minimale de la « recherche de sens ». Comme projet et comme contrainte, l’UE doit être lisible pour ses citoyens. C’est notamment ce que le rejet de la Constitution et son retour pataud sous les habits d’un traité nous enseigne. Et pour être lisible, l’UE devrait être porteuse d’une histoire, une histoire que ses citoyens puissent se raconter à eux-mêmes et au reste du monde. Pour autant, on est en droit de se demander si les citoyens des différents pays membres convergent ou divergent quant à leur version d’une telle histoire. Car il en va de l’UE comme de toute communauté politique, qu’elle soit nationale ou transnationale : elle doit se poser la question de ce qui unit en dépit ou même et surtout grâce à sa diversité.
Un certain nombre d’intellectuels européens, derrière Habermas en Allemagne et Jean-Marc Ferry dans le monde francophone, proposent depuis la fin de la guerre froide une réponse à cette interrogation existentielle de l’Europe autour d’un concept, celui de patriotisme constitutionnel, qui fonde l’allégeance à la communauté politique sur le respect partagé de règles communes ainsi que sur un engagement de chacun à délibérer démocratiquement de leurs implications concrètes [1].
Ici, nous nous situons dans cette mouvance normative, tout en défendant l’idée que nous Européens ne devons pas chercher à nous accorder sur une seule « histoire » (narrative). De plus en plus, l’idée fait son chemin, au-delà des cercles universitaires restreints, que l’UE repose nécessairement sur des axes identificateurs pluriels, voire antagonistes. En sorte qu’il nous faut comprendre et nous raconter l’Europe d’une façon qui respecte les nombreux récits, imaginaires, désirs, peurs ou besoins qui, ensemble, sous-tendent ce qui doit rester un consensus transnational minimal, un consensus recoupant ou confrontant les divers consensus existant à d’autre niveaux, avant tout celui des pays membres, et légitimant les bases normatives et institutionnelles de l’ordre politique européen.
Nous devons reconnaître que l’attitude permissive (permissive consensus) des électorats européens vis-à-vis de l’UE touche à sa fin et que, donc, la recherche d’un consensus minimal sur les fins de l’Europe (notre raison d’être en commun et de faire pour cela des sacrifices) doit passer dans le domaine public. À présent, reste à nous demander si les cartes cognitives informant les représentations de l’UE dans différents pays membres ou différentes couches des populations européennes sont encore compatibles et si oui – car on l’espère ! – si elles tendent à le devenir de plus en plus ou, au contraire, de moins en moins. Au-delà des contrats inter-gouvernementaux (inter-governmental bargains), l’UE peut-elle se prêter à un réel contrat inter-sociétal, à un accord accommodant la pluralité raisonnable des représentations de l’UE ?

Dans cet article, nous établirons, tout d’abord, la nécessité de reconnaître ce que l’on peut appeler un pluralisme raisonnable en Europe. Ensuite, nous analyserons quelles en sont les implications quant à la façon désirable, ou non, de raconter l’Europe. Enfin, nous tenterons d’esquisser une heuristique donnant des illustrations pratiques du type de consensus requis par la configuration pluraliste de l’UE.

1. L’Europe du « pluralisme raisonnable »

Lorsqu’on soulève la question de « l’intégration dans les têtes et dans les cœurs » ainsi que de la production du consensus au sein de l’Union européenne, il est un fait qui s’impose immédiatement : celui du pluralisme.
Comme tout régime libéral démocratique, l’UE est animée par une pluralité de convictions à propos de ce qui devrait constituer une « vie bonne », autrement dit une vie réussie, qui vaut la peine d’être vécue. Ce pluralisme moral se nourrit d’une diversité de doctrines et de visions du monde qui influencent les comportements individuels et collectifs. Il vient traduire la liberté laissée à chaque citoyen de déterminer, dans les limites fixées par l’égale liberté d’autrui, ce qui conduit, par exemple, à un épanouissement dans sa vie conjugale, familiale, amicale, professionnelle, etc. Un tel pluralisme est travaillé par des désaccords que l’on peut considérer – selon une argumentation sur laquelle est bâti tout l’édifice libéral – comme indépassables, et ce, à deux égards. D’abord, ces désaccords sont le résultat de la faillibilité de notre raison ou, en termes rawlsiens, de « difficultés du jugement » [2]. Ensuite, ils découlent directement de l’exercice de notre liberté d’opinion et de conscience, ce pourquoi ils ne sauraient être dissipés, à moins d’une intervention coercitive ou d’un usage tyrannique du pouvoir politique. Par conséquent, selon la formulation de John Rawls, « le fait du pluralisme raisonnable » et les désaccords qui le caractérisent sont « le résultat normal de l’exercice de la raison humaine dans le cadre des institutions libres d’un régime démocratique constitutionnel » [3]. En somme, il s’agit ici de reconnaître que tout régime garantissant la jouissance des droits fondamentaux s’accompagne d’une part irréductible de dissensus, d’antagonisme et de conflit à propos des questions ultimes sur le bien.
Évidemment, ce point de départ du raisonnement libéral a fait depuis toujours l’objet d’intenses débats tant du point de vue de l’analyse que des prescriptions qui en découlent. Mais la question qui nous occupe ici n’est pas celle-là ; elle porte sur la nature et les enjeux de la diversité dans une communauté transnationale telle que l’UE.

Nos politiciens ont souvent tendance à envisager la diversité européenne au regard de la diversité nationale. Ce à quoi ils ajoutent une grille de lecture, en quelque sorte, quantitative. Dès lors, l’UE s’apparenterait à une communauté nationale plus large, plus diverse, plus multilingue et plus multiculturelle. Au pluralisme moral, s’ajouterait l’existence d’une diversité de langues, de religions, de traditions et de modes de vie ethnoculturels dont certains sont « nationaux » et d’autres « minoritaires ». Le plus souvent, c’est à ce pluralisme culturel qu’est rattachée la question d’une Europe « unie dans la diversité ». Posée en ces termes, la discussion s’organise autour des conditions d’une intégration « postnationale », sensible à la reconnaissance des figures de l’altérité. C’est notamment dans cette visée que Habermas plaide pour une disjonction entre « intégration politique » et « intégration éthique ». Par cette dissociation, l’objectif est d’« éviter que les paramètres des discussions sur l’identité collective soient imposés par [la culture majoritaire] sous forme de diktat » [4]. Car c’est bien une dynamique assimilationniste que l’on risque de reproduire à l’échelle européenne si les critères d’accès à la citoyenneté démocratique sont fixés, non pas simplement au regard de normes abstraites et universalistes, mais sur la base d’un ethos qui, pour être dominant, n’en est pas moins marqué du sceau de la particularité culturelle. D’où les appels de la constellation des penseurs post-nationaux pour œuvrer à la formation d’« une culture publique commune, qui ne porte pas préjudice aux identités culturelles des nations membres » [5]. D’où, également, les tentatives pour appliquer la problématique multiculturaliste à la citoyenneté européenne [6] et pour trouver des réponses aux « luttes pour la reconnaissance » qui s’expriment à l’intérieur des États membres, mais également et surtout en direction de l’UE [7].
On peut, à juste titre, considérer que l’ajout au pluralisme moral d’un pluralisme culturel tenant à la diversité des groupes nationaux, régionaux et minoritaires n’est pas spécifique à l’UE. Il y revêt, certes, une plus grande complexité en raison de la vaste gamme des modes de vie qui s’y trouvent réunis, mais il soulève des questions pratiques similaires à celles que rencontre toute entité politique plurinationale, plurilingue, pluriconfessionnelle et pluriculturelle.
En revanche, ce qui fait la singularité de l’UE en tant que « communauté politique », ce qui vient également donner à la recherche d’un accord public l’allure d’un véritable défi, c’est la forme extraordinaire de pluralisme qui s’y déploie à un niveau supérieur, pour ainsi dire, à la puissance deux. Un niveau où le pluralisme et les désaccords qui l’animent portent sur la manière de faire coexister des accords collectifs de coexistence « déjà prêts » – en général nationaux – qui vont, à leur tour, informer la manière de penser l’accord entre ces accords. Ce n’est, en effet, pas la même chose d’essayer de penser un consensus à 450 millions de personnes et un consensus auquel participe une diversité de consensus déjà établis.
Or, de par sa configuration même, l’UE réunit une pluralité de cultures politiques, chacune étant solidement ancrée dans son contexte national, chacune revendiquant, pour elle-même et au niveau européen, sa prétention à la validité. À titre d’exemple, on peut ici penser aux différentes déclinaisons institutionnelles que prend, au sein de l’UE, le principe de la neutralité et/ou de l’indépendance de l’État démocratique à l’égard des visions substantielles du bien (doctrines morales, religions, etc.). Pensons à la singularité que représente, vis-à-vis de cette question, la laïcité à la française. En outre, comme l’ont révélé les débats autour du Traité constitutionnel, il existe de puissantes divergences, et même des conflits importants, entre les traditions de pensée et les formes politiques concrètes soutenant l’exigence de justice sociale : à quel modèle social se réfère-t-on ? Une remarque similaire peut être faite à propos de la conception de la souveraineté étatique : est-elle contrôle ou indépendance ? Enfin, on peut évoquer la manière dont les différents États membres opèrent une reconnaissance et une gestion publiques de la diversité linguistique et ethnoculturelle : la lutte contre les discriminations, le multilinguisme, l’octroi de droits spéciaux de groupes sont appréhendés de manière fort divergente selon la culture politique et la conception de ce que requiert l’unité d’une communauté politique.

Sur fond de pluralité structurelle, on se trouve alors confrontés à une diversité de « second degré » où se distinguent des visions concurrentes de ce qu’est ou devrait être l’UE, son projet politique et ses finalités pratiques, de ce qui en fait la légitimité. Chaque citoyen se raconte à lui-même, et raconte aux autres, une histoire différente de l’UE. Mais, en même temps, les citoyens d’un même État membre tendent à converger sur certaines lignes directrices de cette histoire, informés – même inconsciemment – par un modèle national profondément ancré. Pour exemplifier ce pluralisme-là, on peut transposer à l’UE le diagnostic que posait Charles Taylor sur l’existence d’une « deep diversity » au sein du Canada. Si cette diversité peut être qualifiée de « profonde », c’est qu’en son sein « une pluralité de modes d’appartenance serait alors reconnue et acceptée » [8]. Rompant avec un schéma non seulement de l’uniformité mais aussi de la convergence, cette diversité incite à cultiver le « sens de la légitimité d’options multiples » [9] quant aux façons de concevoir son appartenance à l’ordre politique, a fortiori lorsque l’appartenance à celui-ci vient s’ajouter à d’autres.
Parler de deep diversity à propos de l’UE n’implique pas d’acquiescer au modèle normatif d’une « citoyenneté différenciée ». On peut, en effet, emprunter à Charles Taylor la notion de deep diversity dans le but de clarifier le type de pluralisme qui caractérise l’UE, sans pour autant le suivre dans sa défense de « droits collectifs » visant à protéger les « biens communs » qui constituent, en un sens fort, l’authenticité substantielle de chaque communauté composant de la « société plus large » [10]. En bref, l’idée n’est aucunement ici de prescrire le morcellement de la citoyenneté européenne. Pas plus, au demeurant, qu’il ne s’agit d’affirmer que les citoyens, les peuples européens ainsi que les États membres ne partagent pas un ensemble de principes communs. Ces « commonalities », qui renvoient aux droits fondamentaux et aux normes de l’État de droit et de la démocratie, font même l’objet d’une sorte de consensus mou et ont été énoncés dans plusieurs Traités. Toutefois, il importe de noter que ni cette institutionnalisation toute formelle, ni le fait que la plupart des citoyens y souscrivent ne viennent gommer la prégnance d’une deep diversity européenne.
En premier lieu, cette diversité de second degré semble incontournable en tant que fait. À titre personnel, les citoyens nourrissent à l’égard de l’UE des attentes et des convictions contrastées qui se répercutent sur les manières divergentes dont ils envisagent leur appartenance et leur allégeance à l’UE. À cette pluralité individuelle des « narratives » européens, s’ajoutent les interprétations, là encore contrastées, que les gouvernements des États membres donnent des principes communs et qu’ils véhiculent dans leurs sociétés respectives. Et c’est au regard de projets politiques singuliers et d’intérêts concurrents qu’ils entendent les mettre en pratique. À leur tour, ces diverses interprétations et traductions pratiques suscitent de lourds désaccords mettant en cause la validité ou la pertinence des politiques proposées. Ainsi la deep diversity prend-elle une forme institutionnalisée au sein de l’UE : la pluralité des visions antagonistes de l’Union est au cœur de sa vie démocratique.
Force est d’admettre, en second lieu, que ces désaccords peuvent être « raisonnables » dans la mesure où ils expriment les opinions d’individus ou de gouvernements qui respectent les exigences de la « raison publique » et les contraintes d’une « coopération équitable » [11]. Nous reviendrons ultérieurement sur ce point mais, pour l’instant, retenons l’idée qu’il est possible d’exprimer des vues divergentes sur ce qui nous rattache, individuellement et collectivement, à l’UE sans nullement contrevenir aux normes de respect mutuel, de reconnaissance réciproque, d’égale liberté. Cette remarque est importante car elle nous incite à reconnaître qu’au-delà d’une diversité non raisonnable et non tolérable – où les dogmatismes et autres extrémismes se signalent par un rejet de l’autre ainsi que par une menace pesant sur les droits fondamentaux – il est raisonnablement possible d’être en désaccord à propos de la version de l’histoire que l’UE doit se raconter et raconter au monde. En d’autres termes, les citoyens et les gouvernements peuvent avoir des raisons intelligibles de (se) raconter différemment l’Europe. Ainsi donc, ce n’est pas seulement d’un point de vue purement factuel mais également au regard de considérations plus normatives que la pluralité des « narratives » européens s’impose comme étant incontournable.

Ce « fait du pluralisme raisonnable de l’UE » nous conduit à poser un constat dont il convient, par la suite, de mesurer les implications pratiques : lorsqu’il est question de « raconter l’Europe », on ne part pas de ressources homogènes, d’interprétations univoques, ni surtout d’une identité préalablement donnée et collectivement assumée. En bref, il n’existe pas d’unanimité narrative pouvant servir de fondement substantiel à l’accord public. Au contraire, ce qui se donne à voir avec une acuité toujours plus forte, ce sont bel et bien les désaccords raisonnables et les conflits d’interprétation sur le sens – à la fois : la signification et l’orientation – de l’UE. Une telle prise de conscience nous fait mesurer la portée réelle, non triviale, de l’ambition d’atteindre « l’unité dans la diversité ». Mais quelles conclusions normatives faut-il en tirer quant à la possibilité de dégager un consensus servant de base publique à la légitimation des politiques et des institutions de l’UE ?

2. Comment ne pas raconter l’Europe

Contre les approches « narrativistes »
La première conséquence s’énonce sous la forme d’une affirmation négative : il n’est ni réaliste ni souhaitable de chercher le fondement de la légitimité politique de l’Union dans un unique « narrative » européen, dans un nouveau mythe collectif, imaginé d’en haut, puis inculqué aux enfants dans les cours d’instruction civique [12] et aux grands par les discours de circonstance. Et pourtant, depuis le double non au référendum sur le Traité constitutionnel, l’idée se répand d’après laquelle le déficit démocratique de l’UE serait dû à l’absence d’une identité collective clairement affirmée. Certains se lancent alors dans une véritable quête – pour ne pas dire dans une cure – d’« européanité ». Cette quête identitaire peut prendre, pour l’essentiel, deux directions.
Elle peut être engagée sur un mode historico-culturel : l’évocation des « grands hommes » européens (de Léonard de Vinci à Thomas Mann, en passant par Dante, Érasme et Voltaire) y côtoie les références historiques, philosophiques et religieuses alimentant un héritage européen « millénaire ». Pour célébrer les fondements d’une « mémoire européenne », on s’emploie à découvrir ou recouvrer, au travers d’un récit collectif en forme d’autoclarification publique, quelles sont les « sources » enfouies d’un authentique « nous européen ».
Cette quête peut également s’opérer sur un mode éthique, au sens où il s’agirait de définir quel est l’ethos, voire le bien commun, qui ferait la particularité identitaire de l’UE [13]. Le langage – très en vogue [14] – des « valeurs morales » sert ici de pivot pour dessiner les contours substantiels d’une « vie bonne » spécifiquement européenne. Et c’est par souci de préserver les biens constitutifs de l’ethos européen que les citoyens sont exhortés à manifester leur « loyauté » envers l’UE et à consentir aux sacrifices imposés par les politiques européennes.

Ces deux tentatives pour lester l’identité européenne d’une culture ou d’une morale communes, pour enraciner le consensus politique dans un unique « narrative » incarnant la substance de l’Europe, nous semblent se heurter à au moins deux écueils.
Le premier, d’ordre épistémologique, ressort d’une confusion entre deux registres d’argumentation : celui de la fondation et celui de la justification. À suivre la démarche « narrativiste », c’est, en effet, le caractère fondateur des « sources historico-culturelles » ou des « valeurs morales » qui les propulse, directement, au rang de critères de légitimation publique des règles, politiques et institutions de l’UE. Autrement dit, les traits substantiels d’un « narrative » européen sont présentés comme les fondements d’une identité collective servant, à son tour, de base de légitimité à l’ordre politique. Le problème est que ni la légitimité démocratique ni l’identité collective ne sont un donné préalable que l’on pourrait exhumer des profondeurs herméneutiques d’un « nous » européen. Un « nous » qui serait déjà là et qu’il suffirait, au fond, de raconter aux Européens pour qu’ils adhèrent d’emblée au projet politique de l’UE. Comme l’ont montré les sciences politiques et sociales, identité et légitimité sont le résultat de processus d’une grande complexité. Et c’est précisément cette dimension processuelle que ne permettent pas de saisir ces approches « narrativistes ». Tout comme elles risquent également de gommer la pluralité des visions d’Europe en succombant à la tentation de passer sous silence les désaccords, y compris les désaccords raisonnables, à propos de l’UE, afin de mieux pouvoir délivrer un récit simple, clair et sans aspérité sur le sens de l’Europe.
Le deuxième écueil, d’ordre normatif, est celui de l’euro-nationalisme. Car ces approches peuvent susciter des inquiétudes légitimes quant à leur capacité de réfréner ou de désamorcer des tendances conjointes à l’exclusion et l’homogénéisation qui ont toujours caractérisé la formation des États-nations européens [15]. Tendances à l’homogénéisation, d’abord, qui résultent de la volonté de parvenir à une vision unifiée et unifiante de ce qui « fait communauté » entre les citoyens européens. Peut-être une telle visée s’énonce-t-elle au nom de valeurs universelles, y compris de la tolérance ; reste que ces valeurs sont alors défendues comme étant les uniques « bonnes », celles que les européens des Lumières ont inventées pour nous et qui représentent, qu’on le veuille ou non, notre commune essence (enlightenment fundamentalism). Tendances à l’exclusion, ensuite, qui trahissent un possible dérapage vers un nationalisme confondant les réquisits de l’intégration politique avec l’enracinement dans une identité substantielle préalablement définie. La détermination des critères d’inclusion/exclusion en fonction des frontières narratives de la communauté politique concourt à « communautariser » l’UE, et à n’admettre comme potentiels membres que les individus et les groupes dont les visions d’Europe fusionnent avec un « narrative » européen qui serait proclamé, voire imposé « d’en haut » par des élites prétendument dotées d’une autorité herméneutique ou éthique supérieure.
Au final, une telle perspective nous semble comporter des dangers suffisamment sérieux pour que l’on croie nécessaire de résister à une logique identitaire-fondationnelle s’illustrant par l’invocation d’un « narrative » officiel. Soit cette logique risque de tomber dans les apories d’un réarmement moral, religieux ou culturel, soit « le discours officiel sur le passé européen risqu[e] de se muer en une description sans le moindre impact auprès des populations, dès lors qu’il apparaît comme aseptisé, homogène et figé » [16].

« Pluralisme raisonné » contre « pluralisme radical »

Mais alors, est-ce à dire que le constat d’un pluralisme raisonnable de l’UE ainsi que le rejet corrélatif de visions homogénéisantes et exclusionnistes de l’identité européenne reviennent, in fine, à abdiquer devant la perspective d’un « pluralisme radical », rendant vain tout effort pour créer un consensus politique entre les citoyens de l’UE ?
Nous ne le croyons pas. À tout le moins, l’aveu d’échec n’est pas d’actualité pour peu que l’on consente à réviser la manière de penser la cohésion de la « communauté politique » : au lieu de chercher à reproduire à l’échelle européenne « l’équation nationale-communautarienne » entre légitimité démocratique et identité collective [17], au lieu d’espérer que la « matrice » identitaire de l’UE fasse l’objet d’une détermination publiquement acceptable et acceptée, il convient de souligner que l’unité politique n’appelle pas forcément l’uniformité identitaire, et que l’accord public n’appelle pas forcément l’unanimité narrative. Reste alors à s’engager dans une réflexion pratique sur la formation d’un consensus qui tienne compte des désaccords raisonnables à propos de l’UE.

Nous voudrions ici avancer l’idée que l’usage public de la raison représente une voie fertile pour penser les conditions pratiques d’un consensus à même de respecter et d’accommoder la pluralité individuelle et collective des « narratives » européens.
Cette approche, héritée de Kant et renouvelée par les tenants contemporains du libéralisme politique, mise sur la raison publique afin de justifier les normes fondamentales de l’ordre politique, et ce dans un contexte incontournablement pluraliste. L’usage public de la raison aide à définir les « termes équitables de la coopération sociale et auxquels nous sommes prêts à obéir à condition que les autres en fassent autant » [18]. En cela, la recherche d’un consensus politique procède de deux types de limitations qui, l’une comme l’autre, nous semblent répondre à la condition pluraliste de l’UE. D’une part, dans la mesure où l’accord public ne saurait porter sur ce que signifie être européen, la démarche inaugurée par l’usage de la raison publique apparaît opportune, en ce qu’elle permet de limiter la recherche d’un consensus aux principes fondamentaux régissant l’ordre politique européen. D’autre part, une telle démarche appréhende et intègre différentes doctrines compréhensives selon un critère résolument limité, qui reste en deçà de toute détermination publique de la vérité. Or, comme l’explique Rawls, fonder le consensus sur l’affirmation d’une conception politique « vraie » dénote « une attitude étroite et même sectaire qui risque de créer des divisions politiques » [19].
De même, si l’on considère les différents « narratives » européens comme autant de visions compréhensives de l’Europe, la limitation au critère du raisonnable donne des gages contre le dogmatisme entourant l’affirmation publique d’une identité collective (chargée de contenus historiques, culturels, moraux, etc.) officiellement tenue pour « vraie » ou « authentique ». Le critère de la « vérité narrative » est si controversé qu’il ne saurait satisfaire aux conditions posées par la « deep diversity » européenne. En même temps, comme nous l’avons déjà souligné, la mobilisation de la raison publique permet de contenir l’expression d’une diversité radicale : seules les visions compréhensives de l’Europe qui passent par l’examen d’un usage public de la raison, seules celles qui acceptent de mettre en retrait leur prétention à la vérité afin d’écouter les points de vue d’autrui, pourront prétendre participer à la formation d’un tel consensus politique. Ainsi donc, l’acceptation générale, au sens sociologique et non seulement politique, du principe de reconnaissance mutuelle pourrait être considéré comme une condition nécessaire de l’intégration, comme la base commune à toutes ces visions de l’Europe. Quant aux autres, celles dont l’expression publique manifeste une entorse aux obligations de respect mutuel et de reconnaissance réciproque, elles n’ont pas vocation à contribuer à l’élaboration d’un socle de légitimation publique, à moins, bien sûr, qu’elles n’acceptent de se plier à la discipline autocritique et transformatrice impliquée par un tel processus.

Former, au niveau européen, un consensus pluriel et processuel

À présent, selon quelles modalités pratiques penser un consensus qui accommoderait les différents « narratives » européens, tout en régulant les conflits au travers d’un usage public de la raison ? L’on peut envisager différents « scénarios processuels » [20].

On peut, tout d’abord, évoquer la perspective que dessine la transposition à l’UE d’un « consensus par recoupement » à la Rawls. Il s’agirait ici de réaliser un recoupement des différents « narratives » européens susceptibles de soutenir la structure de base de l’Union. Un tel recoupement peut avoir lieu à deux niveaux.
Comme chez Rawls, il peut intervenir selon une dynamique personnelle : il revient alors à chaque citoyen de réaliser, pour lui-même, des passerelles entre, d’un côté, ses « convictions bien pesées » et, de l’autre côté, la conception politique de la justice. Cet ajustement entre convictions privées et convictions publiques peut avoir lieu grâce à l’espace « flottant » [21] (« looseness ») que comportent les doctrines compréhensives raisonnables.
Ou bien, ce recoupement peut s’effectuer à un niveau plus collectif : soit entre les différentes cultures politiques et les différents consensus par recoupement portées par chaque État membre, soit – comme l’envisagent plus précisément Christopher Lord et Paul Magnette [22] – entre plusieurs conceptions de la légitimité politique. Dans ce dernier cas, un recoupement serait motivé par « l’intérêt commun » que possèdent « tous ceux qui ont des conceptions – même divergentes – sur la manière dont l’UE devrait être légitimée », c’est-à-dire en l’occurrence : le besoin de s’entendre sur des principes ou normes grâce auxquelles leurs revendications concurrentes à propos de ce qu’est un exercice légitime du pouvoir politique pourraient être reconnues comme justifiées [23]. Prenant la forme d’une délibération permanente où différents vecteurs de légitimité seraient mis en compétition, un tel processus pourrait bénéficier du support institutionnel d’une gouvernance multi-niveaux exploitant la dimension vertueuse de l’incertitude et de la flexibilité [24].
Dans ce derniers cas, l’UE reposerait sur un recoupement transnational de consensus par recoupement nationaux. Pas seulement en tant qu’association entre des États en quête permanente de moyens permettant de s’accorder sur leurs désaccords raisonnables, mais également étant donné que les peuples qui la composent sont de plus en plus sollicités pour donner leur accord aux projets concoctés par leurs élites. Ce schéma va donc bien au-delà de l’idée, chère aux théoriciens de la négociation, d’une zone d‘accords possibles entre positions nationales. Premièrement, parce que l’on ne peut pas désagréger ce consensus minimal, contrairement à n’importe quel « package » global politique, fait de divers « deals » et de concessions mutuelles. Deuxièmement, parce que ce consensus-là doit forcément se forger dans le ou les espaces publics. Et troisièmement, parce qu’en un sens, l’idée est moins ambitieuse : dans un accord politique, toutes les parties doivent, si l’on peut dire, améliorer leur score. Le recoupement implique plutôt l’idée de condition minimale à long terme – ce sur quoi l’on peut s’accommoder, sachant que les consensus difficilement maintenus au niveau national représentent des contrats eux-mêmes déjà lourds de renoncements difficiles.
Si l’idée d’un « recoupement » est intéressante en ce qu’elle fait fond sur l’existence indépassable d’un pluralisme raisonnable, la transposition du schéma rawlsien à l’UE pose, néanmoins, plusieurs difficultés. D’abord, on ne se trouve pas, comme chez Rawls, dans le cadre d’une « société fermée », d’un « système clos, isolé des autres sociétés » [25] où le partage d’une culture politique démocratique fait figure de véritable « tradition ». Ce qui ne signifie aucunement qu’il ne faille pas prémunir la recherche, au niveau européen, d’un consensus par recoupement contre les dérives contextualistes du « deuxième Rawls » [26]. Ensuite, il se peut que le recoupement ait lieu à un niveau si abstrait qu’il ne permette pas de spécifier le type d’action collective à mener conjointement au sein de l’UE [27]. Pour autant, cette dernière difficulté ne semble pas insurmontable, étant donné qu’une fois la base de justification trouvée, il revient aux acteurs institutionnels et aux dirigeants de jouer leur rôle de décideurs politiques. En revanche, il est vrai qu’un consensus à la Rawls manque d’ancrage pratique, en ceci qu’il déploie insuffisamment l’usage de la raison pratique dans le cadre de pratiques démocratiques exercées collectivement.

Tel est précisément le reproche principal que Jean-Marc Ferry adresse à la perspective rawlsienne. Il lui oppose un autre scénario processuel – le « consensus par confrontation » – qui se revendique plus volontiers d’un républicanisme cosmopolitique d’inspiration kantienne, où la république est conçue comme « le cadre de toute confrontation raisonnable entre les doctrines » [28]. Selon ce schéma, les citoyens ne participent plus chacun pour eux-mêmes, à titre privé, mais ils entrent, en pratique, dans une « discussion raisonnable publiquement menée » qui est tenue pour « politiquement constitutive ». Ici, les conflits d’intérêts sont « sublimés en conflits d’interprétation juridique » au moyen de procès d’argumentation, de reconstruction et d’apprentissage qui convoquent les principes de civilité, de légalité et de publicité. Aussi ce type de consensus demande-t-il un engagement important de la part des acteurs individuels et collectifs.
Outre la capacité de communiquer, il réclame une capacité de décentrement, de décloisonnement assumé vis-à-vis de sa perspective compréhensive de départ. Il exige des participants un effort réflexif, voire une réévaluation de leurs certitudes passées. Il leur demande de s’en remettre à des décisions qui peuvent « choquer » leurs engagements axiologiques mais qui leur paraissent néanmoins « acceptables » dans la mesure où elles découlent d’une procédure qui « ferait droit autant que possible à l’ensemble des points de vue, intérêts ou convictions en cause » [29].
Mais le consensus par confrontation est également porteur d’ambitions plus fortes – et à certains égards plus problématiques, en ceci que Jean-Marc Ferry inclut le réquisit d’une « communauté morale » traduisant l’idée que les citoyens adhèrent aux principes constitutionnels « pour les mêmes raisons moralement significatives » [30]. Soucieux d’éviter tout amalgame avec la politique communautarienne du bien commun, il souligne qu’une telle « substance éthique » s’éprouve dans un agir régulé par « la seule force pragmatique des dispositions générales à l’entente et à la reconnaissance », c’est-à-dire sans qu’il soit nécessaire de faire intervenir le postulat d’une communauté pré-politique, définie par des éléments sémantiques préalablement donnés [31].
Finalement, l’objectif est ici que l’UE advienne sous la forme d’une véritable « communauté politique de communautés politiques » [32] qui contraste tant avec la vision communautarienne de la communauté qu’avec la figure rawlsienne d’une « union sociale d’unions sociales » [33].

Nous nous limiterons ici à évoquer ces deux options. Assurément, leur examen mériterait des développements ultérieurs, d’autant qu’elles puisent à des sources théoriques divergentes [34] et ont donné lieu, à l’intérieur même de la constellation post-nationale, à d’importants débats. En réaction à ce qui pouvait apparaître comme la tentation « euro-nationaliste » de certains (parmi lesquels Habermas et Derrida), on a pu noter l’émergence de deux courants assez distincts, respectivement qualifiés par Jean-Marc Ferry de « post-nationalisme libéral » et de « cosmopolitisme républicain » [35]. Précisons que, plutôt que de trancher cette controverse particulière, il nous semble ici préférable de déplacer le propos, en se concentrant sur un objectif autour duquel ces deux courants pourraient aisément converger, à savoir : trouver un accord politique minimal sur la base duquel les citoyens pourraient reconnaître comme légitimes les décisions, les politiques et les institutions de l’UE, sans avoir pour autant à renoncer à leurs propres visions de l’« Europe » en général. En somme, notre intention est avant tout de souligner qu’ils tracent une voie plus fertile que l’appel à une européanité narrative, essentialisant les normes, les principes ou les idéaux politiques en tant que « valeurs européennes ».
Plus inclusive et plus participative, la formation d’un consensus politique élémentaire selon un schéma processuel et pluraliste dessine les contours d’une « polity » d’un genre nouveau. D’un côté, l’UE ne saurait être une « communauté » traditionnelle, au sens où elle serait « gouvernée par une doctrine compréhensive commune, religieuse, philosophique ou morale » [36]. Ajoutons que son unité n’est pas non plus donnée par un « common narrative » ou par un « common good » constituant la raison d’être du corps politique. Mais, d’un autre côté, elle n’est pas non plus une simple association gouvernée par des règles purement instrumentales, où le conflit des intérêts n’est stabilisé qu’au travers d’un modus vivendi fondé sur les seuls accords entre gouvernements.
L’originalité de l’UE tient au fait que son unité et sa stabilité peuvent reposer sur un type de consensus faisant la part belle au pluralisme raisonnable des visions d’Europe. En cela, sa vie démocratique pourrait être qualifiée de « post-unanimiste ». C’est là un terme que Charles Taylor emploie à l’égard du Canada pour signifier que « ce qui fait l’unité, c’est ce sur quoi on se dispute, c’est le centre de la controverse » [37], ou encore, que « ce sur quoi l’on se réjouit, c’est que l’on se livre un combat, loyal et démocratique, autour de la destinée ce peuple » [38]. Toutefois, en plaçant la recherche de consensus sous l’égide de la raison publique, nous empruntons une voie processuelle (et non pas substantielle), requérant que l’on admette une fois pour toute que l’Europe est une union de peuples, une demoi-cracie. Comme le résume Samantha Besson, « ensemble, ces demoi nationaux sont plus que la simple somme des démocraties, avec leurs différents demoi nationaux, parce que tous sont spécifiquement européens » [39]. Reste que c’est bel et bien une configuration « post-unanimiste » qui semble aujourd’hui caractériser l’UE et qui appelle certaines méthodes pratiques dont nous voudrions maintenant dessiner l’ébauche.

3. Comment raconter l’Europe : ébauche d’une heuristique pluraliste

En guise d’illustration de méthode, nous prendrons ici pour exemples ce que nous considérons être les trois grands axes des débats européens qui se sont imposés ces dernières années. Pour chacun de ces thèmes, la fécondité de l’antagonisme résiderait en cela que l’on a réussi à converger vers « ce sur quoi on se dispute », à s’accorder sur « le centre de la controverse ». Mais, de manière plus significative encore, le type de « pluralisme raisonné » que nous réclamons impliquerait de se demander comment ces controverses essentielles ont changé plus ou moins fortement durant l’époque suivant la guerre froide, et quels sont les évolutions intervenues dans différents États membres à l’issue de ces mutations et des débats en vue de parvenir à des positions conflictuelles mais néanmoins acceptables. En bref, l’accord sur ce en quoi consiste vraiment chacun des sujets de discorde ne serait guère suffisant : nous cherchons, par ce biais, à tisser les liens qui nous unissent. En outre, pour définir, au niveau européen, un consensus par recoupement de consensus par recoupement à la Rawls, il nous faut partir d’une acceptation réellement partagée de la reconnaissance mutuelle en tant que base d’un débat portant sur les « désaccords raisonnables ». Dans tous les cas, la question est celle de savoir si l’opinion publique s’achemine, ou non, vers un tel consensus.

« What ? » : le débat sur la nature de l’UE

Le premier axe du débat concerne tout bonnement la manière de caractériser l’UE en tant que régime politique. Pour mener ce débat dans un esprit de reconnaissance mutuelle, les citoyens européens doivent prendre conscience du mimétisme national qui les anime collectivement et de leur tendance généralisée à chercher à reproduire leur modèle national au niveau européen (fédéralisme allemand, régionalisme espagnol, centralisme jacobin français) ou, éventuellement, à le protéger, comme si – là aussi – l’Europe était en mesure de le remplacer (le parlementarisme de Westminster) [40]. Il s’agit donc de comprendre en quoi le fait d’avoir grandi et d’avoir été éduqué dans la culture politique de son pays, dans les principes implicites et explicites d’un certain contrat national, colore nécessairement les jugements de nos voisins et les nôtres propres sur l’Europe.
Par ailleurs, nous sommes affectés par des temps qui changent différemment. Communautés nationales et classes sociales ne s’accordent pas dans leur perception de la façon dont la globalisation et l’élargissement doivent conduire l’évolution de l’Europe. Pour certains, ces deux processus ont concouru à faire évoluer leur compréhension dominante de l’UE – et de l’idéal qui lui était associé – d’un État fédéral en devenir (que cela soit jugé bon ou mauvais) à une union fédérale qui n’est justement pas un État. Pour d’autres, une « Union toujours plus étroite » ne saurait être abandonnée au profit de l’« unité dans la diversité », mais devraient plutôt être combinées l’une à l’autre. Quoi qu’il en soit, il faudrait poser comme principe commun de base – plus explicitement que jamais – que l’UE n’est pas et ne doit pas être un État-nation en devenir, qu’il s’agisse d’une grande France ou d’une transposition du patriotisme constitutionnel allemand à l’échelle du continent, même si certains citoyens sont enclins à nourrir ce rêve. [41] Surtout, contrairement aux nations, l’UE ne doit pas s’autodéfinir par opposition à un Autre – incarné par les États-Unis ou bien l’Islam. Mais au-delà de ces exigences minimales, en tant que communauté singulière définie par la pluralité persistante de ses peuples, l’UE peut se décliner en une multitude de variantes, comprises entre des Nations-Unies européennes démocratiques (sous la forme, par exemple, d’une simple union de démocraties nationales) et une Euro-nation.

Sommes-nous face à l’émergence d’une nouvelle version du consensus européen ? Ou les divers tropes nationaux nous maintiennent-ils encore loin d’une telle compréhension de base ? Bien sûr, le spectre des sensibilités nationales varie largement, en fonction de la forme prise par les projections de modèles nationaux, parmi lesquels la familiarité avec le fédéralisme, la tendance centralisatrice/décentralisatrice des cultures nationales, l’attachement aux symboles de la souveraineté, ou la profondeur d’un ethos anti-hégémonique. Grâce au type de dynamiques délibératives recherché, il nous faudrait confronter ces différents attributs, et se demander à quelle distance d’un possible consensus se tiennent les différentes « sensibilités » des pays membres.

En particulier : les préoccupations nationales liées à l’organisation politique de base – telles que celles du public hollandais à l’égard de la souveraineté comme contrôle (sur les politiques progressistes en matière d’euthanasie ou d’usage de drogues) plutôt qu’à l’égard de la souveraineté comme indépendance (vis-à-vis de l’influence étrangère) – peuvent-elles être accommodées, alors même que les compétences de l’UE ne cessent de croître et que certaines gauches européennes demandent plus de prise en charge par l’Europe des populations démunies et désavantagées ? Il est possible de soutenir qu’elles peuvent l’être, si l’ensemble des citoyens comprend que l’UE n’est pas un jeu à comme nulle. Non seulement il s’agit de distribuer le pouvoir au-delà du centre, mais son pouvoir doit également servir à donner plus de responsabilités et de pouvoir aux citoyens (empowerment). Tandis qu’une majorité de citoyens français croient que l’Europe devrait les protéger davantage contre la globalisation, et tandis que, parallèlement, les autres Européens voudraient mettre les Français au défi de revenir sur leur obsession de l’harmonisation et du centralisme bureaucratique, l’UE doit encore refléter leurs versions particulières de la solidarité et de la cohésion. Et qu’en est-il des ressortissants de petits ou de plus grands États (de nos jours, aucun pays européen n’est très grand) ? Peuvent-ils parvenir à un consensus quant à la mesure dans laquelle les institutions européennes devraient refléter ou au contraire atténuer les déséquilibres de pouvoir sur le continent ? Dans ces différents domaines, les frontières des désaccords raisonnables restent encore à négocier.

« Who for ? » : question d’échelle

Ces considérations nous conduisent à un deuxième axe du débat autour d’un consensus européen, à savoir : quelle est la tâche centrale de l’Europe et pourquoi l’accomplissons-nous ensemble ? S’il s’agit avant tout, encore et toujours de paix-et-prospérité, quelle devrait être l’échelle de l’ambition européenne ? Ici encore, les Européens doivent s’arrêter un temps pour considérer la tradition des divers États membres en matière de « présence dans le monde », l’aisance respective avec laquelle ils interviennent sur la scène mondiale ou, au contraire, aspirent à cultiver leurs propres jardins. Les sondages semblent indiquer un mouvement quasi unanime de l’opinion publique vers l’idée de responsabilité mondiale – allant de la poursuite de la paix intérieure à la paix extérieure, et de l’efficacité économique mondiale vers la justice économique. Mais, à nouveau, les paradigmes qui informent mentalement ce passage sont-ils ceux de la super-puissance, de l’Europe comme citoyen du monde et bon samaritain, ou d’une île kantienne passive face aux tentatives de l’imiter à travers le monde ?

Selon leur culture nationale, les citoyens pourraient se sentir plus ou moins à l’aise et, donc, plus ou moins crédibles pour vendre l’idée d’une Europe en tant que prétendu pouvoir moral et transformateur. Ils peuvent fort bien avoir des compréhensions différentes du leadership partagé, ou se sentir diversement à l’aise face aux écarts entre rhétorique et action que nous créons à l’intérieur des frontières et que nous préconisons à l’extérieur. Et, si l’expiation de notre passé européen représente notre plus grand acquis moral, sur quel passé les citoyens pourraient-ils diverger ? Et en quels termes ? Entre l’ethos non-colonial des scandinaves, les tentations néocoloniales d’un grand nombre en France et en Angleterre, et les ambitions postcoloniales des institutions de Bruxelles, il n’est pas difficile d’imaginer qu’un « consensus par confrontation » puisse impliquer de réelles confrontations avec le monde extérieur à l’Europe.

« What for ? » : les finalités de l’UE

Le troisième grand débat qui anime aujourd’hui les Européens est celui des fins de l’Europe, c’est-à-dire de la relation entre ses frontières et ses buts, sa nature et ses actions, ses téléologies (temporaires !) géographiques et historiques. À quoi correspond ici un accord minimal, et quels peuvent être au contraire les désaccords raisonnables ? On a longtemps dit, et l’on continue de dire, que le désaccord fondamental en Europe oppose ceux qui favorisent l’approfondissement à ceux qui favorisent l’élargissement, qu’il oppose les partisans d’une Europe soi-disant politique ou fédérale (soutenue par les français et les méditerranéens) à ceux d’un Europe soi-disant commerciale (soutenue par les anglais, les danois ou les irlandais). Un tel désaccord peut être qualifié de raisonnable s’il s’accompagne d’un raisonnement démontrant dans les faits leur compatibilité – l’approfondissement précédant l’élargissement, et étant appelé par lui. Mais il devient déraisonnable quant il se traduit par des perceptions de contraintes structurelles – l’Europe ne pourra pas aller de l’avant au-delà d’une certaine taille, tel pays n’appartient tout simplement pas à la famille européenne et la spolierait par sa présence. Quand il s’agit de dichotomies aussi tranchées, nous sortons du schéma du pluralisme et des désaccords raisonnables.
Pour autant que la confrontation dans la recherche d’un consensus minimal amène une majorité de citoyens dans chaque pays membre à reconnaître un intérêt partagé à évaluer chaque téléologie selon ses mérites propres, que la relation entre taille géographique et finalité politique ne soit pas pré-établie mais à construire, que les conditions puissent être crées pour rendre compatibles l’élargissement et le projet politique de l’UE, alors il est possible d’envisager des désaccords raisonnables.
Le cas de la Turquie est, à cet égard, emblématique. Pour pouvoir ne serait-ce qu’envisager un consensus européen qui ménage une place aux désaccords raisonnables, tout en donnant aux citoyens turcs une perspective claire d’avenir, il s’agit avant tout de casser, grâce au débat, la dichotomie débilitante entre une vision d’Europe incluant la Turquie devenue un projet commercial de stabilisation de notre voisinage, et une vision d’Europe sans la Turquie capable de poursuivre sa destinée politique. C’est seulement à ce moment que l’on pourra s’accorder sur les désaccords qui persistent vis-à-vis du statut, des droits, des périodes de transition qui devraient caractériser les relations Europe-Turquie dans les décennies à venir.

Conclusion

Les élites chargées de « raconter l’Europe » ont avant tout emprunté la voie du droit et de la politique pour mener à bien une telle tâche a minima, comme en témoigne l’article 2 du traité constitutionnel (repris par le traité réformateur) énonçant les « valeurs » de l’Europe, qui sont en réalité des normes ou principes relevant de l’organisation politique [42]. Si l’on peut espérer rallier au moins certains des eurosceptiques qui ont aisément rejeté l’UE pour n’avoir pas honoré les fausses prétentions élevées par ses habiles défenseurs, on doit cependant faire mieux que cela. Ce qu’il faut viser, c’est un réel débat européen à propos de ce sur quoi nous pouvons et ne pouvons pas être raisonnablement en désaccord. Tout le monde peut s’accorder sur le fait que l’histoire européenne – s’il en existe une – est évolutive, et qu’il serait illusoire de chercher à l’enraciner dans des « valeurs éternelles ». En même temps, il ne peut exister de « narrative » européen susceptible d’être raconté sur un continent qui devrait se définir à travers l’ethos des Lumières de l’autocritique et de la réflexivité.
Aussi, pourquoi ne pas assumer ce fait du pluralisme raisonnable des visions d’Europe ? Et pourquoi ne pas miser sur la « fécondité de l’antagonisme » [43] en conviant les citoyens à raconter publiquement leurs histoires, irréductiblement plurielles, de l’UE ? Il s’agit ici de considérer que l’expression publique des « désaccords raisonnables » à propos de ce qu’est, ou devrait être, l’UE, loin d’être un frein à l’élaboration d’un accord public, peut être un aiguillon pour alimenter et dynamiser un espace public européen encore balbutiant. Il s’agit de faire le pari qu’une controverse publique impliquant la diversité des « narratives » européens peut servir de levier motivationnel pour développer une citoyenneté européenne en actes. Cette base de motivation politique nous semble non négligeable, à l’heure où les citoyens ont le sentiment grandissant que leurs visions divergentes de l’Europe sont insuffisamment prises en compte, et même cachées sous le boisseau des tractations intergouvernementales. Si l’on veut donc que l’implication des citoyens dans une construction politique en constante évolution ne soit pas une simple pétition de principe, pourquoi ne pas chercher, par cette voie, à prendre au sérieux la diversité européenne ?

par Janie Pelabay, Kalypso Nicolaïdis

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Pour citer cet article :

Notes

[1] Pour un débat récent voir le numéro spécial de Politique européenne, n°19, printemps 2006. Voir aussi Müller J.-W., Constitutional Patriotism, Princeton, Princeton University Press, 2007 ; ainsi que Laborde C., « From Constitutional to Civic Patriotism », British Journal of Political Science, vol. 32, no 4, octobre 2002, pp. 591-612.

[2] Rawls J., Libéralisme politique (1993), trad. C. Audard, Paris, puf « Philosophie morale », 1995, p. 84.

[3] Ibid., p. 4.

[4] Habermas J., L’Intégration républicaine (1996), trad. R. Rochlitz, Paris, Fayard, 1998, p. 140.

[5] Ferry J.-M., « Dix thèses sur “La question de l’État européen”, Droit et société, n°53, 2003, p. 18.

[6] Voir Kastoryano R. (dir.), Quelle Identité pour l’Europe ? Le multiculturalisme à l’épreuve, Paris, Presses de Sciences-Po, 2005.

[7] Nicolaïdis K., « Trusting The Poles : Constructing Europe through Mutual Recognition », Journal of European Public Policy, vol. 14, n°5, août 2007, p. 682-698.

[8] Taylor C., Rapprocher les solitudes. Écrits sur le fédéralisme et le nationalisme au Canada, Sainte-Foy, Les Presses de l’Université Laval, 1992, p. 213. Voici comment Taylor illustre la « diversité profonde » : « Un Torontois d’origine italienne par exemple, ou encore un citoyen d’Edmonton d’origine ukrainienne, pourraient bien se sentir Canadiens à titre de titulaires de droits individuels dans une mosaïque multiculturelle. Leur appartenance ne passerait pas par une autre communauté, bien que l’identité ethnique puisse être importante pour eux de diverses façons. Toutefois, ces personnes pourraient accepter qu’un Québécois, un Cri ou un Déné puissent concevoir leur appartenance autrement que ceux qui se perçoivent Canadiens toute étant membres de leur communauté culturelle. Réciproquement, le Québécois, le Cri ou le Déné pourraient reconnaître la légitimité parfaite de l’identité selon le modèle de la “mosaïque”. »

[9] Ibid., p. 148.

[10] Pour une analyse plus détaillée, cf. Pélabay J., Charles Taylor, penseur de la pluralité, St-Nicolas, Les Presses de l’Université Laval & L’Harmattan, “Mercure du Nord”, 2001.

[11] cf. Rawls J., op. cit.

[12] Voir Pélabay J., « Participer à la démocratie européenne : cela s’apprend-il ? », Sciences de la société, n°69, « Démocratie participative en Europe », octobre 2006, p. 39-48.

[13] Cette démarche communautarienne peut être illustrée par Etzioni A. « The Community Deficit », Journal of Common Market Studies, vol. 45, n°1, mars 2007, p. 23-42.

[14] Pour une analyse critique du renouveau des « valeurs communes » dans les discours publics, voir : Ogien R., « Les “valeurs morales” contre les droits », Raison publique, n°6, avril 2007, p. 47-59. Voir Aussi Garton Ash T., « Europe’s True Stories », Prospect, n°131, février 2007.

[15] Nicolaïdis D., « Penser l’identité nationale », Les Temps Modernes, n°548, mars 1992, p. 19-51.

[16] Rosoux V., « Mémoire(s) européenne(s) ? Forces et limites de l’intervention politique dans la mise en scène de l’histoire », Politiques et Sociétés, vol. 22, n°2, 2003, p. 17-34.

[17] Lacroix J., L’Europe en procès, Paris, Cerf « Humanités », 2004, p. 182.

[18] Rawls J., op. cit., p. 92, note 1.

[19] Rawls J., op. cit., p. 167.

[20] Ferry J.-M., « Dix thèses sur “La question de l’État européen” », Droit et société, n°53, 2003, p. 19.

[21] Rawls J., op. cit., p. 200.

[22] Lord C. & Magnette P., « E pluribus Unum ? Creative Disagreement about Legitimacy in the EU », JCMS, vol. 42, n°1, 2004, p. 183-202

[23] Ibid., p. 195.

[24] Ibid., p. 198.

[25] Rawls J., Théorie de la justice (1971), trad. C. Audard, Paris, Seuil, 1987, p. 34.

[26] Le « deuxième Rawls » emploie, en effet, une rhétorique du « nous » et de l’héritage qui, de manière tout à fait ambiguë, tend à décliner la recherche de consensus sur le mode (communautarien) de l’« articulation » d’une tradition propre à la société américaine.

[27] C’est notamment l’une des difficultés que pointent Christopher Lord et Paul Magnette (op. cit., p. 196).

[28] Ferry J.-M., Europe, la voie kantienne, Paris, Cerf « Humanités », 2005, p. 62.

[29] Ferry J.-M., La Question de l’État européen, Paris, Gallimard « nrf Essais », 2000, p. 78.

[30] Ferry J.-M., Europe, la voie kantienne, op. cit., p. 208.

[31] Ibid., p. 211.

[32] Ibid, p. 203.

[33] Rawls J., Libéralisme politique, op. cit., p. 379

[34] Pour une compréhension des divergences de fond entre les conceptions libérale et républicaine de la raison publique, on peut se reporter à Habermas J. & Rawls J., Débat sur la justice politique, Paris, Cerf « Humanités », 1997.

[35] Nicolaïdis K. & Lacroix J., « Order and Justice Beyond the Nation-State : Europe’s Competing Paradigms », in Foot R. & Hurrell A. (dir.), Order and Justice in International Relations, Oxford & New York, Oxford University Press, 2002. Voir aussi les contributions respectives de Jean-Marc Ferry, Justine Lacroix et Kalypso Nicolaïdis dans Politique européenne, n°19, printemps 2006.

[36] En cela, Rawls affirme que « la société bien ordonnée » n’est « ni une communauté ni, plus généralement, une association » (Libéralisme politique, op. cit., p. 69).

[37] Taylor C., Rapprocher les solitudes, op. cit., 1992, p. 147.

[38] Ibid., p. 148.

[39] Besson S., « Europe as a Demoi-cratic Polity », Retfaerd – Nordisk Juridisk Tidsskrift, vol. 116, n°1, 2007, p. 3-21

[40] Nicolaïdis K. & Weatherill S., Whose Europe ? National Models and the Constitution of the European Union, Oxford & New York, Oxford University Press, 2003.

[41] Nicolaïdis K., « UE : Un Moment Tocquevilien », Politique Etrangère, n°3, septembre 2005.

[42] Article 2 : « L’Union est fondée sur les valeurs de respect de la dignité humaine, de liberté, de démocratie, d’égalité, de l’État de droit, ainsi que de respect des droits de l’homme, y compris des droits des personnes appartenant à des minorités. Ces valeurs sont communes aux Étas membres dans une société caractérisée par le pluralisme, la non-discrimination, la tolérance, la justice, la solidarité et l’égalité entre les femmes et les hommes. »

[43] Voir Lacroix J., « Pertinence du paradigme libéral pour penser l’intégration politique de l’Europe », Politique européenne, n°19, printemps 2006, p. 23.

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