Christophe Dejours et Florence Bègue

Suicide et travail : que faire ?

Une critique de Hélène L’Heuillet

Thèmes : Travail

Date de parution : 2 février 2010

Editeur : PUF
Collection : Souffrance et théorie
ISBN-13 : 978-2130576488
Nb. de pages : 129 pages
Prix : 12 euros

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Que les transformations du travail soient causes de souffrances, voilà qui n’est certes pas nouveau. Les effets pathologiques de la parcellisation du travail et de la division du métier en tâches répétitives avaient été en leur temps largement étudiés. Mais nous n’en sommes même plus là. Tout se passe comme si les nouvelles techniques de management avaient trouvé le moyen, au-delà du prélèvement à la source du surtravail de l’ouvrier caractérisant le capitalisme, de s’emparer de ce dont la perte ne peut pour quiconque s’effectuer sans le plus grand dommage : la reconnaissance d’être un sujet parlant et désirant. Cette infime marque de subjectivité qui donne à la vie sa couleur se présente toujours, comme le rappelait Lacan, dans une forme « d’excentricité », dans une marge de manœuvre propre où chacun peut à la fois loger son savoir-faire, trouver son énergie, ou abriter, voire dissimuler, ses défaillances personnelles. Cet espace de respiration sans lequel nul ne peut vivre représente actuellement une insupportable scorie dans une organisation prétendument rationnelle du travail, quand elle ne brille pas comme un trésor dont il faudrait parvenir à s’emparer grâce à de nouvelles techniques de rentabilité — ce qui revient exactement au même. Faute de la possibilité de « faire son trou » jusque dans l’atelier ou le bureau dans lequel il travaille, le sujet humain peut en venir à s’éjecter du monde. C’est ainsi que, pour la première fois, et massivement dans nos sociétés fières de leurs progrès, le suicide sur le lieu de travail devient un phénomène social. Traditionnellement réservé aux ouvriers solitaires de l’économie agricole, le suicide au travail fait son apparition dans les entreprises dans les années 1990. À partir de 2007 Renault, Peugeot, EDF, et plus récemment à France-Telecom connaissent des séries de suicide. Or, devant ces actes qui bousculent non seulement les collègues et la famille de celui qui s’est tué mais aussi l’ensemble de notre société forcée de constater que gagner sa vie conduit parfois à souhaiter la perdre, le discours frappe par une pauvreté qui confine à la cruauté quand il s’abrite, d’une manière pseudo-durkheimienne, sur la stabilité des courbes statistiques du suicide.

Christophe Dejours, psychanalyste et Professeur au Conservatoire des Arts et Métiers, et Florence Bègue, psychologue du travail, font exception dans ce tableau. Contre les discours courants stigmatisant la « fragilité » des sujets parvenus à cette extrémité et contre le déni de l’implication de la vie professionnelle dans les suicides au travail, Christophe Dejours montre que nous devons tenter de comprendre de quoi ces suicides sont le symptôme. Pour cela, il préconise une méthode d’analyse qui ne perpétue pas l’aporie des approches les plus couramment privilégiées, celle des « TCC » (thérapies cognitivo-comportementales) qui, fortes d’une terminologie comptable, « gèrent » le stress et « augmentent les performances » dans une parfaite empathie avec l’idéologie de l’évaluation, celle de l’anamnèse, pratiquée par une certaine psychanalyse qui va chercher dans la seule biographie du sujet les causes du passage à l’acte, celle enfin qui ramène tout aux « conditions de travail ». Dans leur unilatéralité, ces démarches sont toutes fausses. Non seulement le suicide au travail est un message adressé à tous, mais la distinction du privé et du public, dont la nécessité morale et politique n’est certes pas contestable, ne recouvre aucune réalité psychique. Si l’on a éminemment conscience de la possibilité de se laisser distraire de sa vie sociale et de ses devoirs professionnels par ses soucis ou ses bonheurs privés, il faut aussi prendre la mesure des incidences du monde du travail sur la vie personnelle. S’il est parfois difficile de distinguer, dans un suicide, la part du drame privé de celle de l’échec professionnel, c’est aussi que la dégradation des relations de travail provoque celle des rapports intimes. On ne dit par exemple pas assez les effets de l’humiliation professionnelle sur la vie familiale, conjugale, sexuelle. Le livre, Suicide et travail : que faire ? est le résultat d’un aller-retour entre Christophe Dejours et Françoise Bègue. Comme le titre l’indique, il n’est pas seulement théorique mais il comporte le récit et l’analyse d’une mission de consultante confiée à Françoise Bègue dans les ateliers de maintenance de matériel aéronautique Mermot, après le suicide de cinq employés. Devant les difficultés rencontrées sur le terrain, elle a sollicité l’aide de Christophe Dejours, connu pour ses ouvrages sur le travail, la violence et l’évaluation [1]. Au regard de l’expérience menée par Françoise Bègue, celui-ci a dégagé quelques nouvelles thèses fondamentales sur la désorganisation actuelle du travail et les incidences subjectives de celle-ci. Ainsi, la disparition des stratégies d’entraide traditionnelles font connaître un isolement inconnu jusqu’alors dans les formes collectives du travail. L’exemple du bâtiment est à cet égard frappant. Quand un travailleur y développait un trouble psychosomatique réactionnel après un accident, nul ne cherchait à percer le secret d’une peur dont chacun, dans ce métier, doit se défendre pour exercer sa tâche, mais la solidarité protégeait celui qui s’avérait désormais incapable de se confronter à des situations dangereuses. L’idéal de transparence rend cela impossible. Percée à jour, la souffrance du travailleur livre celui-ci à la solitude. Qu’est-ce qui a conduit à une telle destruction du tissu social dans les entreprises — et bientôt probablement dans les institutions ? Comme le philosophe Axel Honneth dans La Société du mépris, Christophe Dejours soutient qu’il s’agit d’une perte de la fonction de la reconnaissance. Son analyse permet de décliner les différentes modalités de celle-ci. Tout d’abord, l’identité que l’on doit faire reconnaître au travail n’est pas celle qui donne lieu à revendication identitaire. Elle n’est pas donnée, mais réside dans l’élaboration, au cours des ans, d’une compétence. Pour trouver sa consistance, elle requiert un premier niveau de reconnaissance : la reconnaissance qui vient de la hiérarchie et assure l’employé de l’utilité de sa tâche, à laquelle s’ajoute la reconnaissance conférée par les pairs, seuls capables d’admirer un « beau travail ». Cette « psychodynamique de la reconnaissance », qui repose sur « le jugement d’utilité » et « le jugement de beauté », est désormais ébranlée par les pratiques gestionnaires et évaluatrices. On ne s’étonne pas assez que les nouvelles organisations du travail mettent à l’écart les plus expérimentés et les plus reconnus dans leur travail. Le discours de l’évaluation prétend fonder sa légitimité sur la nécessité de « traquer les nuls », alors que ses premières victimes sont bien plutôt ceux qui « s’investissent » , et qui, soumis à un revirement incompréhensible de l’appréciation de leur mission — pour des raisons parfois immaîtrisables comme l’évolution du marché — ne peuvent même plus trouver dans la solidarité collégiale un appui. À l’ère de l’évaluation individualisée de performances, nul ne peut plus compter sur personne. L’échec de l’un assure la promotion d’un autre. Toutefois, au-delà de cette nouvelle guerre de chacun contre chacun qui sévit dans les milieux professionnels, les nouvelles méthodes de gestion causent un malaise qui met en jeu l’intégrité personnelle et cause la faillite du deuxième niveau de reconnaissance, non plus tant de ce qui permet à un travailleur d’« être reconnu » mais de ce qui l’autorise à « se reconnaître » dans une tâche. En effet, à vouloir corriger l’évaluation strictement quantitative par des appréciations portant sur la qualité du travail, on a en fait abouti à généraliser la triche, non certes pas la fraude individuelle, mais un trucage, cyniquement consenti par tous, de la certification des résultats du travail. Nombre de dépressions professionnelles trouvent leur origine dans ces petits mensonges, entorses souvent minuscules aux lois du langage, qui déstabilisent cependant quelqu’un plus sûrement qu’un conflit ouvert. La crise des ateliers Mermot est riche de sens. Modestement, Florence Bègue fait état de ses tâtonnements. Elle n’est pas arrivée avec une caisse à outils de concepts psychosociologiques. Elle a adopté la position du psychanalyste, celle du non-savoir et du désir — qui a dû à certains moments faire preuve d’acharnement — de refaire circuler de la parole là elle se heurtait à des murs de silence. Ceci fut néanmoins accompli et permit de rompre l’isolement des ouvriers ainsi que le cycle dépressif dans lequel ceux-ci étaient entrés. De là ne se dégagent certes pas des recettes de gouvernance, mais néanmoins des enseignements et d’utiles recommandations.

Une critique de Hélène L’Heuillet

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Pour citer cet article :

Notes

[1] Christophe Dejours, Souffrance en France. La banalisation de l’injustice sociale, Paris, Seuil, 1998 ; Christophe Dejours, L’évaluation du travail à l’épreuve du réel. Critique des fondements de l’évaluation, Paris, INRA, 2003, Christophe Dejours (dir.), Conjurer la violence (Violence, travail, santé), Paris, Payot & Rivages, 2007.

 

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