Un groupe de citoyens ordinaires, sans compétence particulière, est-il capable de prendre de meilleures décisions qu’un petit groupe d’experts ? La folie des foules redoutée par Le Bon ou Schumpeter ne peut-elle pas, sous certaines conditions, céder la place à une sagesse des grands nombres ? Quels mécanismes permettent de décrire le fonctionnement de la sagesse des foules ? Sous quelles conditions donne-t-elle les meilleurs résultats ?
Telles sont les questions qui forment le cœur de ce dossier consacré à la sagesse collective, issu d’un colloque organisé en mai 2008 au Collège de France par Jon Elster et Hélène Landemore.
Si la compétence des experts est un ingrédient important d’une bonne décision collective, de récents travaux tendent à souligner l’importance au moins aussi grande de la diversité cognitive : c’est la variété de points de vue, même limités, sur une question donnée qui fait la qualité de la décision globale. Cette controverse sur la sagesse ou la folie des foules traverse la philosophie politique parce qu’il touche du doigt un des principaux arguments en faveur de la démocratie : depuis le fameux débat qui opposait Aristote à Platon sur la sagesse respective des profanes et des experts, la question se pose de savoir si l’on peut défendre la démocratie non seulement pour des raisons de principe, mais également pour des raisons instrumentales. En d’autres termes, la sagesse collective ne fournit-elle pas un argument en faveur de la supériorité des décisions qui se prennent en démocratie ?
Les articles qui suivent, ainsi que ceux du dossier de la revue papier (Raison publique n° 12, mai 2010) explorent ces différentes questions, depuis les arguments de principe jusqu’aux questions d’application et d’organisation des institutions.
Christian List, « Sagesse collective : leçons de la théorie de
l’agrégation des jugements »
L’article examine les résultats contrastés de deux types de débats qui ont récemment occupé les travaux sur la sagesse collective : les travaux issues du théorème du jury de Condorcet, et les travaux qui relèvent de la théorie émergente de l’agrégation des jugements d’un groupe.
Lu Hong & Scott E. Page, « Some Microfoundations of Collective Wisdom »
Dans des conditions favorables, la sagesse collective a pour résultat que la décision prise par le groupe est meilleure que celle que prendrait son membre moyen. Mais la sagesse collective ne surgit pas dans n’importe quelles circonstances : l’article de Page met en lumière quelques-unes des conditions d’apparition de la sagesse des foules.
John Ferejohn, « Législation, planification et délibération »
S’intéressant au processus législatif, John Ferejohn s’emploie dans cet article à élaborer une théorie de l’intention législative qui soit également une théorie de la délibération démocratique, en montrant l’importance que revêt la notion de cohérence des décisions législatives au cours du temps.
Josiah Ober, « Epistemic Democracy in Classical Athens :
Sophistication, Diversity and Innovation »
Le fonctionnement politique de la cité d’Athènes entre le vie et le ive siècles av. J.-C. offrent un exemple d’analyse des mécanismes de la démocratie délibérative et de ses avantages épistémiques.
David Estlund, « Democracy Counts. Should Rulers Be
Numerous ? »
L’article examine la signification morale du nombre dans la théorie normative de la démocratie. Les théories de la démocratie laissent en effet souvent ouverte la question du nombre de dirigeants : Estlund examine les difficultés théoriques qui demeurent une fois acquis le principe démocratique de la souveraineté du peuple.









